autobiographie des objets | 3, Tancrède Pépin

d’une vocation non guérie de gardien des marées

revenir au sommaire
découvrir un objet au hasard !
(rafraîchir la page si mise en boucle...)

Il s’appelait réellement Tancrède Pépin, mais le prénom m’émerveillait moins que le nom, à cause de Pépin le bref. C’était un silencieux, plutôt trapu comme les gens de cette terre, plutôt cubique même, et se déplaçant sur un vélomoteur souvent surchargé, puisqu’il venait au bourg pour ses emplois de jardinage.

Dans le bout de jardin qui entourait la maison, mes parents avaient fait déposer du gravier (un camion l’avait versé en tas, l’image est rémanente) et nous avions entrepris de border deux minces allées de dalles en ciment au dessus en triangle. Mes parents ne jardinaient pas, mais Tancrède venait chaque semaine pour les carrés de pommes de terre, poireaux et autres utilités, touffe d’oseille, qui participaient obligatoirement de cette économie de l’isolement.

Il ne m’est pas possible de définir mieux cet appareil, pas très compliqué, qui lui servait à aligner, poser et fixer ces carreaux de ciment au-dessus triangulaire. Il incluait deux tiges d’inox, une monture de plastique verte, une poignée. Ce qui est bizarre, c’est de n’avoir pas de réminiscence du visage de Tancrède Pépin, mais qu’elle soit très précise concernant son vélomoteur et cet appareil.

Quelque part, je trouvais ça merveilleux : je n’ai jamais aimé l’herbe, la terre, le végétal. Avec cet appareil on les repoussait définitivement. On transformait la campagne en ville. On pouvait recouvrir la totalité du monde par des géométries de ciment pures et nettes.

Tancrède Pépin habitait, à six kilomètres du bourg, un lieu-dit officiellement dénommé le Bout du monde. J’ai toujours associé à son nom cette expression : le monde avait une extrémité, et s’appelaient Tancrède Pépin ses habitants. Il vivait seul, dans une de ces minuscules maisons d’éclusier accordée par le Syndicat. Moyennant l’occupation gratuite, à sa charge d’ouvrir l’écluse à marée montante, la refermer à marée descendante, soit quatre fois la manivelle, trois cent soixante-cinq jours par an. Cette occupation aussi me semblait vaguement merveilleuse, bien plus en tout cas que les différents métiers proposés par le bourg ou ce que j’en percevais directement, les charges pesant sur les instituteurs et institutrices, avec la visite annuelle de l’inspecteur Touroude (je ne me serais pas souvenu du nom, il surgit de lui-même dans la phrase), ou symétriquement de servir l’essence et réparer les voitures. Plus tard j’aurais moi-même une écluse au bout du monde, j’ouvrirais régulièrement les vannes dans le mystère des miroitements à la marée montante, que tous nous savions (et que je sais encore) rien qu’à certaine qualité du vent et de l’énergie terrestre. Le monde que nous habitions respirait par la mer, et l’absurdité de cet urbanisme à bas prix nettoyé il y a un an par la tempête Cynthia était exactement la leçon inverse de ce que nous enseignait le vélomoteur de Tancrède Pépin, qui surgissaient dans le bourg à heure variable, selon ce qu’exigeaient de lui les tours de manivelle.

Est-ce que je l’ai seulement un jour entendu parler ? Mais il y avait cet appareil, qui prouvait que les villes se fabriquaient.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 26 février 2011 et dernière modification le 10 février 2013
merci aux 444 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page


Messages