autobiographie des objets | 5, casquettes de Moscou

qu’il m’en reste quand même au moins ces deux cahiers

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Si on ouvre plutôt, concernant les choses oubliées, les points fragiles de soi-même, je trouve déjà sur ma route ces deux casquettes de Moscou, une à fines rayures rose et blanches, et une autre plus plate en toile blanche. Dans l’hiver et le printemps qui suivraient mon séjour de trois mois à l’été 1978 je les ai portées souvent, et à distance je trouve ça cocasse.
Je n’ouvre pas ces trappes souvent, et j’ai peu à y prendre : trop de distance. Des instants, plutôt – comme ce réveil tôt le matin dans le train couchette qui filait de Moscou à Leningrad, ou les gares et ceux qui y attendent, ou le Goum où ceux de la campagne venaient à la capitale s’approvisionner de choses pourtant essentielles et simples – j’allais souvent dans le Goum.

Réminiscence aussi des soirées quand on ne quittait pas l’hôtel, retrouvant alors forcément l’électricien et le tuyauteur qui formaient avec Roland Barbier notre équipe pour le chantier. Le goût du thé au samovar dans le couloir de cet hôtel Oktobrskaya Plochad, et l’orchestre payé pour entretenir les heures creuses, parfois on échangeait, et je leur avais laissé mes cassettes en partant (Telefunken aussi, mon petit magnéto-cassette, souvenir cet été-là d’écouter François Jeanneau, un disque avec du synthétiseur Oberheim).

Si je considère les objets achetés ou rapportés, je revois une librairie, façon soviétique évidemment, les livres emballés de papier kraft et l’établissement compliqué de la facture – avec Roland Barbier nous allions une fois par semaine à l’Institut français, j’ai relu des Dostoiëvski et j’étais passé à des contemporains, dont Axionov (Les oranges du Maroc), la bibliothécaire m’avait dit au bout de quelques semaines, d’un air de profonde psychologie, que probablement je faisais beaucoup de fautes d’orthographe. Pourquoi ? Parce que je lisais beaucoup et vite. Je ne lui pas répondu quant à l’occupation de mes heures de nuit, j’ai considéré cela comme insultant et désormais, quand j’empruntais mon paquet de livres, je ne lui adressais plus la parole. De livre acheté sur place, dans cette librairie à la soviétique, une méthode russe-français, petit livre cartonné gris que j’ai gardé longtemps ensuite. Souvenir symétrique d’un magasin de disques : ils étaient si peu chers, on y allait aussi avec Barbier, c’étaient les compositeurs reconnus, j’étais revenu avec du Bartok, du Dvorjak, du Janacek, du Beethoven.

C’est qu’une partie de nos frais de mission nous étaient rétribués directement en rouble par cette filiale Tupolev où nous convoyait chaque matin une camionnette, et le traducteur accompagnateur qui nous était d’office affecté, et sur le plan de Moscou dont je m’étais fourni toute cette zone des usines était blanche et sans rues. Les roubles, on était obligés de les dépenser sur place, alors que même les restaurants qui vous accueillaient vous contraignaient généralement à payer en devises.

Outre quelques voyages, Wladimir, Souzdal, Leningrad, deux achats avaient étanché les roubles en surplus : un accordéon diatonique trois rangées, je l’avais trouvé beau pour ce plastique façon écaille qui le recouvrait, une impression d’années cinquante, boutons de nacre, forme carrée qu’on n’avait pas chez nous. Hélas, jamais pu apprivoiser son système de boutons, revendu en bloc deux ans plus tard, avec mes autres accordéons, le type qui m’avait pris les quatre pour 1800 francs a fait une affaire. Et puis un appareil photo de marque Zenith, fabrication Allemagne de l’Est, les plus réputés dans toute l’Europe et la marque préférée des communistes.
J’étais contre la photo, par principe. Qui s’occupe du langage doit voir avec les mots, et se contenter de son carnet de notes. Je maintiendrais ce point de vue jusqu’en 2003 et le numérique. Et ces choses mécaniques m’ennuient : boîtier à ouvrir, pellicule à charger, réglage à faire. Je me revois déambuler dans le Moscou qui commençait à m’être familier, pour des photos à faire. Je me revois longeant la Moskva sous l’arrière du Kremlin, cherchant des reflets. Pour moi, je préférais les parcs publics, les rues populeuses, les terrains de football sous les immeubles, mais je n’aurais pas osé photographier (au fait, à la fin du séjour, je revois le chef d’atelier, homme rond et rubicond, mais arborant de nombreuses médailles, nous photographiant avec son équipe, puis lui-même avec nous, devant la machine glorieuse : tout le monde avait un peu bu pour l’au revoir). J’avais terminé une pellicule, commencé la deuxième. Au retour j’ai donné l’appareil avec la pellicule entamée, et longtemps je me suis dit qu’il me faudrait porter la pellicule terminée au développement, elle a disparu avant.

Il me reste cependant deux cahiers. Ils sont rouges, petit format épais, reliure plastifiée souple, inscriptions en russe bien sûr. Je sais où je les conserve : même maintenant, sans jamais utiliser l’écriture manuscrite, je ne peux m’empêcher, dans les villes étrangères, d’acheter des cahiers, s’ils me plaisent. Les pages que j’y avais écrites, je les ai arrachées, sans d’ailleurs me souvenir de la date ni des circonstances. Ce sont donc des cahiers mutilés, je ne me servirais pas d’un cahier dans lequel un tiers des pages a été arraché. Je préférerais aujourd’hui savoir ce que j’y ai écrit, mais dans ce cas je ne serais pas là à écrire ce texte.

J’aimerais me souvenir mieux de comment, où et pourquoi j’avais acheté ces deux casquettes, c’était forcément au Goum, mais moi-même j’aurais été bien empêché de m’afficher dans Moscou les portant. Elles ont traîné pas mal de mois, ensuite, dans les affaires qu’on emporte de déménagement en déménagement.

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 26 février 2011 et dernière modification le 10 février 2013
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