autobiographie des objets | 8, tige & rondelle jeu glissant

d’un examen perpétuel



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De même, sur mon bureau, cette rondelle d’acier forgé, épaisseur 12 millimètres, les traces de fraisage même pas rectifiées et la tige à section pentagonale de 20, six centimètres de long environ.

Quand nous quittons la Vendée pour la Vienne, mon grand-père vend son garage, et ils vont s’installer à Luçon, dans une maison relativement grande, avec jardin et divers appentis – dont l’un deviendra son atelier –, et une disposition qui leur permet de transposer assez directement la maison qu’ils quittent, celle dont la porte de cuisine donnait sur le garage, et le séjour sur les pompes à essence. C’est dans cet appentis vitré et silencieux, tout petit, qu’il a installé son étau (en ma possession aujourd’hui, et qu’il tenait de son propre père), une perceuse sur pied et une meuleuse, qu’il s’occupe à des réparations pas vraiment nécessaires. Les tiroirs sont classés et rangés. Je ferai connaissance à cette époque de la tige et de la rondelle.

Né en 1899, il est apprenti-menuisier dans le village quand mobilisé en 1916, et – à cause de cette spécificité technique – envoyé dans une usine d’aviation de la couronne parisienne, Puteaux ou Courvevoie. C’est la première épopée aérienne : « J’ai touché le manteau de Guynemer », disait-il en faisant le geste. » Plus tard, requis comme tourneur là où on produit en série les canons de 75 : il est chargé du frein de recul, j’ai aussi mis à l’abri celui qui ne l’a jamais quitté. À la fin de la guerre, commence la reconversion des matériels militaires en matériels civils : il reste à Paris, habite rue Lepic la même maison qu’un certain Louis-Ferdinand Destouches qu’il ne connaîtra pas (pas plus que Francis Ponge, Henri Michaux ou Nathalie Sarraute qui sont nés la même année que lui et vivent aussi à Paris ces années-là), et se présente aux ateliers Championnet.

La rondelle est lisse et brute, la tige circulaire telle que sortie du tréfilage. Ils ont une lime – probablement aussi un pied à coulisse et un compas –, et dix heures. La tige doit coulisser dans l’ouverture à six pans de la rondelle, avec jeu glissant, sur toute sa longueur. C’est toujours le cas, quatre-vingt-dix ans plus tard. Quand on parle de ces années-là, il trouve toujours moyen de sortir la tige et la rondelle d’un tiroir, et qu’on en reparle. Plus tard, bien plus tard, ils sont tous deux à la maison de retraite, parfois quand il parle il a des larmes, mais comment faire autrement ? Je crois bien qu’il aurait préféré rester dans son cagibi atelier, quitte à ne plus manger ni rien, et qu’un jour on l’ait trouvé là.

Il reste des mystères : de la guerre suivante, avec son Aussweiss qui lui permet de transbahuter des morts, et de participer grâce à cela aux filières d’extraction des aviateurs tombés (des sous-marins viendront les reprendre à la Chaume, on peut aussi soigner clandestinement à La Dive), il a gardé un révolver, mais quand on a revendu la maison, pas moyen de mettre la main dessus, trop bien planqué. Il ressortira, les munitions étaient avec.

Un jour, le visitant à la maison de retraite, j’étais passé chez eux, avait pris la tige et la rondelle, les lui avait apportées. Je revois sa main s’en saisir. Sur ma table, c’est sa présence, mieux qu’une photo ou quoi que ce soit d’autre. En dix heures, il a fallu percer la rondelle, puis creuser les cinq pans au bon angle, soigner la perpendiculaire au plan. Puis araser sur la tige les mêmes cinq pans, la lime travaillant alors de l’extérieur et non plus de l’intérieur, puis commencer la longue approche de l’ajustement.

Il est resté jusqu’en 1924 ensuite, aux ateliers Championnet, le fils du tailleur de pierre, qui ne serait jamais menuisier, et reviendrait dans son village, demanderait un bout de remise à son père, irait ensuite à Luçon chez l’imprimeur pour se proclamer motoriste.


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1ère mise en ligne 10 avril 2011 et dernière modification le 26 décembre 2015
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