autobiographie des objets | 33, deux chevaux fois qu’une

du gymkhana et du permis de conduire


Est-ce que nous avons été la première génération pour laquelle l’accès à la voiture n’était plus un seuil ? Les Américains, qui roulent à l’âge de seize ans dès les années cinquante, en riraient bien. Dans les années cinquante, chez nous, la 4 CV Renault puis la Dauphine, la deux-chevaux chez Citroën sont des marqueurs sociaux d’évidence : nous-mêmes roulons deux-chevaux pour la traditionnelle expédition en France pendant la semaine de Pâques, nous visiterons Vichy et la Bourboule, le Tourmalet et même la frontière espagnole à la Bidassoa, une autre fois le Jura ou les Vosges et Douaumont.

Je ne crois pas que ce soit lié à mai 68 : la route est encore une convivialité étalée, avec ses restaurants routiers, la traversée pleine longueur de chaque village, l’arrêt boulangerie charcuterie ou terrasse sous les platanes. L’auto-stop est une pratique si commune et familière : on a tous un mauvais souvenir en lot de partage, ou bien une nuit d’échouage imprévu, mais quitter Civray pour Poitiers, voir les magasins de disque et revenir (ou ce premier magasin de blue-jeans, malheureusement au-delà de nos moyens), ce n’est pas une équipée impossible.

Nous sommes la première génération probablement à pouvoir rouler carrosse pour une dépense de moins de mille francs. Beaucoup de copains ont des Renault 4 : elles ont facilement tendance à verser sur le toit (on n’a pas de ceinture de sécurité, mais la R 4 ne plie pas, on a des bosses mais on en ressort), on peut aussi s’offrir une 203 ou une 403 Peugeot déclassée (la 404 les a balayées de très haut, surgit aussi la populaire 204 – on s’habitue à ces terminaisons –, mais attention le plein d’essence). Simca entre dans la danse des grands avec sa Simca 1000. Ceux qui veulent frimer et ont les moyens de mieux passent à la R 8 repeinte avec des bandes de course, même si ce n’est pas une Gordini ou une Floride, la Renault 16 est un remarquable bijou de famille, là où Citroën attendra sa GS pour ce créneau tout neuf de la voiture moyenne.

Cela pour dire que la deux-chevaux c’est autre chose. Quatre roues sous un parapluie, c’était le projet de base. Dans les années soixante elle s’en éloigne, plus pimpante. Les odeurs à l’intérieur sont toujours aussi réjouissantes, mêlant plastique, métal et tissu. Tout est léger. Le moteur deux cylindres à refroidissement par air est d’une évidence miraculeuse : il faut trois heures pour changer un cardan qui claque. Il n’y a pas de Delco, et le carburateur on n’a qu’à souffler dedans pour que ça redémarre. Les portes à peine une feuille de tôle souple, et ainsi de suite – et comme aux heures creuses ou aux vacances je donne un coup de main au magasin de pièces détachées, chacun de ces éléments est associé pour moi à son nom de code, à commencer par la petite gâche de caoutchouc qui sert à fixer la vitre avant quand on l’ouvre en la repliant au dehors vers le haut.

La deux-chevaux est presque une matière première : au garage, on a découpé une vieille AZU (la deux-chevaux camionnette, qui deviendra ensuite AK), transformée en pick-up et repeinte de jaune vif, avec le double-chevron Citroën en bleu. On s’en sert pour les petites courses, les transports à la décharge, les petits dépannages. J’ai à peine dix-sept ans quand je croise mon père devant notre nouvelle maison, forcément je m’arrête. Je m’attends à une terrible danse, et probablement des claques. Il n’a jamais été prévu que je conduise sans permis de conduire ni autorisation d’emprunt. Mais mon père nous a tellement bassiné de ses propres équipées sur des voitures ou motos bien avant d’avoir l’âge : il me demande d’où je viens et s’en tient là. Pas une remarque sur la conduite sans permis : avec la distance, à se demander si pour lui ça ne participait pas d’une aristocratie d’évidence, et transmissible – pas de réglementation civile pour nous qui étions du métier.

Je crois que le fait que je rate mon permis l’étonnera ou le peinera beaucoup plus (je le passe quand je prépare l’école d’ingénieur au lycée Chevrollier d’Angers, je suis interne, je n’ai jamais vu de ville avec rocades et ZUP, c’est la disposition urbaine qui me trouble plus que la pédale d’embrayage, le créneau ou le démarrage en côte). Quand j’ai mon permis avec le père Rigault, auto-école à Civray, aucun souvenir de l’examen - je crois qu’un moment on s’arrêtait, et là l’ancien militaire vous posait les questions de code, ne pas doubler en haut de côte, garder la priorité à droite, plus en général une question piège, mon père me remet ma première deux-chevaux, elle est bleue avec des sièges jaunes, toute fraîche repeinte je m’en servirai des années, et s’il avait prévu le nombre de collage d’affiches et de distribution de tracts des années étudiantes à suivre, probable que le paternel aurait plus réfléchi.

Elle ne nous a rien coûté : une carte-grise et une plaque châssis récupérée sur une ancêtre bonne pour la casse et qui, hormis cette plaque et les papiers, y est partie pour de vrai. Je revois cette autre deux-chevaux, dont le propriétaire est mort, c’est un monsieur un peu âgé si je me souviens bien, un de nos clients, il s’est endormi et a pris un arbre. On a redressé la coque, mais sur le montant du pare-brise il y a encore le coude qui marque le choc : je roulerai toujours avec la présence de cet homme mort. Les assurances ont classé le véhicule comme épave, dans ce cas on rend la carte-grise et la plaque châssis, mais on garde les pièces. On aura bien d’autres véhicules-maison équipés de cette façon-là.

D’où ce souvenir du gymkhana : on est dix ans auparavant. Je ne sais pas quand a cessé cette mode populaire des gymkhanas. On disposait dans un champ un circuit avec des bottes de paille, tout un 24 heures du Mans miniature. Chacun s’inscrivait avec sa voiture, et chacun avait sa chance : des manoeuvres, une longue marche arrière, un parcours en slalom, et l’épreuve imposée d’un changement de roue. Réservé aux messieurs, mais dames bien sûr admises au moins comme copilotes. Hauts-parleurs et brochettes, vin rouge dans verres Duralex.

Au gymkhana de l’Aiguillon, mon père a fait l’an dernier une démonstration impeccable des nouvelles DS 19 : même pas besoin de cric pour le changement de roue, il s’est mis de lui-même hors concours, c’est une sorte de publicité gratuite pour nos clients rassemblés. Cette année, catastrophe : le voilà en haut-de-forme de clown pacotille ou de monsieur Loyal ridicule, avec pour équipier le fils Martin. À peine ils sont partis que le moteur fume, mais fume... Pas moyen d’ouvrir le capot, ils l’arrachent et le jettent. Puis le coffre les ailes. Ils se rejettent la maladresse l’un sur l’autre, se poursuivent autour de la pauvre voiture : ce sont les portes qu’ils arrachent. La voiture roule quand même et repart, mais ils ont l’air d’avoir perdu quelque chose : ils enlèvent la coque tout entière et les sièges, lancent le volant, finiront sous les applaudissements en marins du radeau de la Méduse, sur leur châssis nu, avec juste les deux phares ronds et le ventilateur en avant, les suspensions à vif, et ce volant ressoudé sur tige raccourcie. C’était un jeu, tout était préparé, une fausse deux-chevaux toute prête au démontage, nous avons finalement gagné quand même.

C’est l’image définitive que je garde de la deux-chevaux, même quand enfin je quitte Civray tout seul au volant de la mienne (mais, si je suis juché ainsi sur la seule photo qui reste du gymkhana, la manipulation du Retinette Kodak étant aussi apanage paternel, est-ce pour photographier l’enfant, ou la voiture ?).

 

Dédicace Michel Fauchié.

 


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1ère mise en ligne 12 avril 2011 et dernière modification le 7 janvier 2014
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