nos invités | loin dans le passé

on est chacun dépositaire d’un coin de la Défense : contribution de Valentin Burger


Valentin Burger a récemment fait disparaître le blog qui nous l’a fait connaître : il intervient actuellement dans une prison pour mineurs du sud-est de la France, qui bouscule son écriture personnelle... Heureux donc que le trait d’union se maintienne, grâce à la Défense. FB

 

Valentin Burger | Loin dans le passé


Comment on y est arrivés, je dois dire que je ne sais plus très bien. Les douze coups avaient sonné dans le métro et quelque chose de raté, maigre, merveilleux nous avait pris de tenir entre nous la joie molle de ceux que la ville attend pour tourner autour d’elle, par le dessous, la nuit, entière et commencée déjà, peut-être finie même. On nous avait dit, les lignes seront ouvertes, et pour d’autres elles l’ont été sûrement – mais nous n’y avons plus eu accès ensuite, et les souterrains lettres mortes. Le trajet se limite à ça, c’est de se souvenir maintenant qui le fait, et la Défense, énorme, invisible, – se dresse comme la nuit en muraille sans qu’elle ne soit reliée à rien.

C’est un champ, un désert. L’an fini on y marche entre des pointes de glace, l’acier nacreux en balises, sur un sol sans relief. Tout le monde est parti dans l’autre sens, l’heure morte s’installe. On est moins de dix dans rien, silencieux.

Sur les photos elle paraît toujours comme un grand bain d’or accolé à la ville, comme si elles plongeaient l’une dans l’autre, et la lumière des phares, qui va trop vite, comme portée par le flot que fait d’elle l’appareil débordé, s’écoulerait en chuintant entre les massifs. – Mais ce qu’on a vu, c’était une mer vide dont les tours se détachaient comme d’un brouillard, une fumée noire à même le sol, éteinte plutôt que grise, touffue sans matière, lente. Il n’y avait pas de passerelle, pas d’arche, de réverbère penché sur nous, – mais les éclairs en suspens, quelque chose vertical et d’étiré qui ne s’abattrait pas. Je ne distingue pas bien, entre la fatigue d’alors et de maintenant, laquelle rend vraiment l’apparition si floue.

On est montés dans l’appartement, la musique sonnait mate, j’ai trouvé un canapé, – les pièces n’étaient pas spécialement grandes, – et c’était comme de voir de l’intérieur un point de lampe isolé du verre noir, l’infime brillance d’une fenêtre qui veille au milieu de la tour et s’ennuie plus longtemps que les autres, – et on est repartis après quoi, – une heure, peut-être, – le métro ne circulait pas et il fallait se rendre à pied jusqu’à la ville. Alors, dans un silence parfait que nos rires trouent, échoués comme on s’est toujours connus, comme acceptés du vide délaissé jusqu’à demain qui sera le premier, on est retournés vers les cris, les foules, une boulangerie, pensant presque recommencer entre nous le temps, l’impasse laissée derrière dont on avait même perdu l’effroi.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 4 mai 2011
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