La Défense | Gabin, le circulaire et la maison encerclée

résidence Paris en Toutes Lettres, visite du centre d’archives DefActo


La plus étrange et fascinante photographie que m’ait montré ce matin Johan Huyn-Tan (merci de disponibilité, échange et accueil), la voilà. On est en 1975. La terre est de glaise presque ocre. Le RER avancera au travers par une tranchée à découvert comme on imagine les travaux des pyramides. Au bord des remblais ou digues du chantier, la ville qu’on ronge. Des quartiers comme fragiles, mais qui se tiennent de toute leur force à leur sol.

Bunuel est venu y tourner Cet obscur objet du désir. Johan Huynh-Tan me dit que des fenêtres, derrière les personnages en conversation dans la vieille maison, on aperçoit la Défense qui grimpe. Si je pouvais me procurer le film ce soir, c’est celui que je regarderais, là, tout de suite.

La Défense vue de Courbevoie, dans Bunuel "L’obscur objet du désir", 1977.

Le photographe à qui l’organisme gérant le chantier avait commandé ce travail s’appelle Rabier : est-ce le Jean Rabier des films de Chabrol ? Probablement pas – mais pas de trace supplémentaire dans le centre d’archives, aide bienvenue.

Les couleurs commencent à passer. L’autoroute qui traverse la Défense passe déjà tout droit, mais on doit bâtir la voie circulaire qui fera définitivement de la Défense une île. Il reste une maison, une seule. Il a fallu très longtemps, paraît-il, pour exproprier. Alors on n’a pas lésiné : l’échangeur est venu encercler directement l’immeuble, l’attraper comme au lasso.

Sur la photo on voit encore les usines. Industries mécaniques, pièces pour l’automobile et l’aviation, machines-outils. Tout ceci vers quoi convergeaient ceux de Puteaux, Courbevoie et Bezons – et maintenant comme avalé par la terre même.

On n’est plus dans l’espace de la fiction. Pourtant, on est dans le lieu de la fiction, puisque décrété tel par Bunuel. C’est très précisément ici, m’apprend Johan Huynh-Tan, dans ces maisons qu’on aperçoit, et dans la même période, que Pierre Granier-Deferre tourne, d’après Simenon, Le Chat avec Jean Gabin et Simone Signoret.

Il y a le mystère d’abord de ce Rabier. Ce matin, dans le centre d’archives où m’accueillait Johan Huynh-Tan, nous avons fait défiler sur son ordinateur de nombreuses séries d’archives (la pièce cimentée et sécurisée au bout du couloir, dans cet étage souterrain, en contenait bien d’autres). Pas une série qui m’ait fait cette sensation immédiate et forte de la construction photographique. Une quinzaine d’images, où on reconnaissait Ami 6, R 16 ou 404, et de ces anciennes pompes à essence. Le culot de vouloir saisir le chantier globalement, de s’être hissé sur un des immeubles déjà existants pour la mise en perspective.

Quartier où tournèrent Bunuel et Jean Gabin, et l’arrivée du RER. Photographies © DefActo _ Rabier, 1975

Le CNIT existait déjà, moi je me souviens comme on y admirait les voiliers du Salon nautique. C’est l’arrivée du RER et la construction du boulevard circulaire qui marquent la rupture des années soixante-dix.

Que lisons-nous alors de nous-mêmes ? Que gardons-nous de Jean Gabin et de Bunuel lorsque nous prenons le circulaire ? Et la grande maison sombre dans l’anneau de ciment, aux volets fermés, y restait-il un habitant et qu’aurait-il à raconter ? Aurions-nous dû la garder comme témoin, au lieu des tours si brillantes et réfléchissant tant de lumières de leurs façades lisses, mais si opaques au dedans ?

Photographie © DefActo _ Rabier, 1975.

Merci à DefActo, Hervé Bonnat et Johan Huynh-Tan. Reproduction soumise à leur autorisation.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 4 mai 2011
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