roman-photo | le puits des circulations d’argent

résidence Paris en Toutes Lettres, immersion d’une semaine à la Défense


Les éléments, je les savais : ces banques, qui sont là, font tourner leur capital. Les ordinateurs, dans les niveaux souterrains sous les tours, organisent ce mouvement continu de fonds en sens contraire des fuseaux horaires, via Dubaï, Singapour, Hawaï, Caïmans, retour via Clearstream à Luxembourg (encore que ce nom est un peu pollué désormais, même si l’outil avait explicitement été créé pour ça).

Le processus économique m’échappe : moi, quand je me sers de mon argent à l’étranger, c’est rarement en sens positif. Je sais que ces masses d’argent qui tournent en continu à la surface souterraine du monde, via les ordinateurs sous les grandes tours des banques ici, c’est un processus vital pour elles, et échapper à nos pauvres lois nationales. Contemplant le bastion de la Société Générale passer de la tête la Grande Arche, je me dis que les aléas de leur trader dont on nous rebattait les oreilles dans les journaux, 6 milliards je sais plus quoi, c’est vraiment rien à leur échelle. Sous la terre défilent des capitaux plus gros que les budgets des pays qui les accueillent – et elles sont toutes là, les banques.

On en parlait hier avec ma visiteuse du Los Angeles Times, qui s’étonnait qu’on construise ce dowtown pour faire joli à l’écart de la capitale : mais les rois de France, en s’installant sur les bords de Loire, avaient déjà compris, comme Louis XIV ensuite, la nécessité de s’écarter de la ville et ses insurrections.

On met le temps à comprendre les lois organiques de la Défense : sept ou huit acteurs immobiliers (je n’en connaissais pas les noms), agis par des fonds d’investissements américains ou allemands (même nous, on ne fait plus le poids), et une logique de plateaux loués de façon perpétuellement mobile, sociétés créées puis défaites : peu importe alors les CDI, le travail est soumis à mobilité et durée forcée, et plus question de grèves ou d’interdictions d’accès – la Défense est une logique bien avant d’être une vitrine.

Et cela vaut pour tout : vrai que le parc de sculptures dite musée à ciel ouvert est particulièrement réussi. Investissement généreux du site. Oui, mais grâce aux sculptures, le site est lui-même classé “zone touristique”. En France, les hypermarchés et galeries commerciales n’ont pas le droit d’ouvrir le dimanche, mais sur les sites touristiques on doit bien vendre des cartes postales et des Orangina, alors il y a dérogation – et voilà comment Auchan, Fnac, Décathlon, Castorama, Darty et les autres font venir ici leurs employés chaque dimanche de 9h à 19h.

Mais moi, sous les hautes façades lisses des banques, et le sol creux sous nos pas (j’y suis descendu, dans les souterrains, au bout d’une semaine j’ai une perception verticale de l’espace), je pense à ces masses d’argent que les ordinateurs font tourner à contresens des fuseaux horaires.

Eh bien hier soir j’ai trouvé le puits. J’ai cherché longtemps, j’ai cherché une partie de la nuit. Ce n’était pas facile. J’ai trouvé cet enfoncement circulaire, bien dissimulé, bien protégé, par lequel on aperçoit, tout au fond des souterrains, dans le sol de la Défense, l’argent qui tourne et s’en va, vers Dubaï, Singapour ou Hong Kong, puis Hawaï et les Caïmans, avant de revenir via le Luxembourg. Je suis resté longtemps penché sur la margelle, écoutant ce bruissement au fond, comme d’un courant très lourd.

Les vigiles sont arrivés, je me suis écarté.

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1ère mise en ligne et dernière modification le 8 mai 2011
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