autobiographie des objets | 46, la France en plastique

de ces petites cartes de France en plastique, et des listes des fleuves et leurs affluents, préfectures et sous-préfectures


On apprenait les affluents, dans l’ordre et par coeur. Cela m’était indifférent. Ce n’était même pas beau comme du La Fontaine et les autres. Plus tard, les trois mille et quelques noms de cours d’eau qui closent La chair de l’homme de Valère Novarina, je trouverais magnifique. Mais pas cette petite suite rabougrie de choses invisibles, qui ressemblaient à des vers de terre. Plus tard, on les surplomberait depuis les ponts des autoroutes, on ferait vaguement le lien. Je n’ai jamais aimé les fleuves de France à cause de ces listes d’affluents, pour nous eux-mêmes et leurs affluents restant pareillement abstraits et invisibles – j’ai compris l’idée du fleuve ailleurs, plus loin, à Baie Saint-Paul par exemple. Est-ce qu’on n’aurait pas mieux fait de nous apprendre les noms précis et successifs de ce qu’on savait du rivage de mer, de la pointe d’Arçay aux Conches de Longeville en passant par le Paradis aux Ânes de la Terrière ? Les fleuves sont une idée de terrien, et leurs affluents sur la carte une affaire purement agricole : le Maine, qui recueille la Sarthe, le Loir et encore un autre pour les dépoter à prix de gros dans la Loire, j’ai bien vérifié cet hiver, puis les vitres de la bibliothèque universitaire d’Angers, qu’il ne méritait pas qu’on l’apprenne (même si j’aime quand le train surplombe très vite Bouchemaine, au confluent) – et sans compter que des tas d’affluents réels comme la Cisse (où habite Mick Jagger) ou la Choisille (où j’habite) nous restaient ignorés.

On apprenait aussi les préfectures et sous-préfectures. Au certificat d’études, c’était obligatoire. L’examen lui-même, non, pour nous qui continuions l’école en partant au collège, mais on le passait quand même. Au moins c’était utile : les préfectures correspondaient aux plaques d’immatriculation sur les voitures, et les reliaient à un point d’origine. Les sous-préfectures de notre propre département étaient des villes qu’on connaissait et arpentait, pour le dentiste ou les lunettes, il était donc légitime d’apprendre aussi celles des autres.

Il n’est pas déplaisant d’apprendre une liste, il y a un mécanisme à deviner, si on attrape la loi de l’incrément on est capable d’ingérer facilement toute la liste, avec ses assonances, ses redoublements et ses pièges. Toute ma vie, il m’a toujours fallu un minuscule instant pour retrouver quel était le département immatriculé 62. Maintenant je le retrouve plus facilement, il me suffit de me souvenir que c’est le Pas-de-Calais, que j’oublie tout le temps. Et pour chaque département on greffe quelques appuis pour la mnémotechnique 19 Corrèze Bergou avant 21 la moutarde et 22 qui ne s’appelle plus les Côtes-du-Nord pour encadrer le réticent 20 qu’on ne reconnaît qu’au A et au B qui le divisent en sud et nord, de toute façon ce n’est pas chez nous.

Tout cela s’est évanoui. Plus tard on connaîtrait aussi le tableau des éléments premiers avec leur nombre d’électrons, mais c’était une conception naïve et déjà de longtemps périmée des électrons tournant sagement en rond autour de leur atome.

Il en reste probablement une sorte de réflexe mental : je n’ai pas de peine à retrouver telle occurrence ou tel détail dans Proust ou dans Balzac. Je retrouverais ce prédicat de la liste quand je lirai plus tard Georges Perec.
Mais non, la géographie vaut mieux que cela. Elle doit concerner aussi bien le tout petit que le magnifiquement grand, et la communauté des hommes qu’elle modèle. Il y a toujours ce moment fascinant, dans les avions, quand on amorce la descente sur une ville qu’on va découvrir. On ne nous enseignait que la petite moyenne, avec nos livres de classe illustrés.

Donc, chaque septembre, on rachetait (l’ancienne était fissurée à la Gironde, mangée au bout de la Bretagne, opaque là où on la faisait tourner sur le compas vers cette zone du Cher où chaque patelin se prétend l’unique centre de la France). La petite carte de France en plastique pouvait être transparente ou colorée (j’en vois des vaguement vertes et des orange), les fleuves y étaient tracés (mais sans les noms, ce qui aurait été tricher lors des devoirs), et les grandes villes des ronds de plus ou moins grand diamètre, autant dire que nos villes à nous ne figuraient pas. On savait vaguement se situer, l’estuaire de la Charente, même minuscule entre celui de la Loire et celui de la Garonne (nom qui me restera toujours hostile), le petit coin où nous-mêmes aurions pu figurer sur la carte de plastique, en train de contempler notre carte de plastique.

Évidemment, dans les leçons de géographie, l’instituteur accrochait au tableau, deux tiges de fer prévues à cet usage, des cartes plus grandes : les cartes géologiques avec leurs aquarelles incompréhensibles et qui mélangeaient tout, et puis tout ce qui la débordait, notre carte de plastique. J’avais neuf ans en 1962, j’ai dû contempler bien des heures les cartes de « nos colonies ». Savorgnan de Brazza illustrait avec la même légitimité que Jeanne d’Arc entendant ses voix notre manuel de l’année (celui avec le cachet spécimen qu’en tant que fils d’institutrice j’avais le privilège de détenir gratuitement). Les noms de cette Afrique-là n’émerveillaient pas comme le Cinq semaines en ballon de Jules Verne. On devait se douter de l’écroulement souterrain : rien n’a été pareil après Dien Bien Phu la perte de ce qu’on nommait L’Indochine.

On commençait à nous taire tous ces noms, on se rattrapait sur l’outre-mer, mais avec le même statut exactement que les colonies perdues. Des îles, des îles au loin, et le paradis des lagons du Pacifique, partagés bien naturellement par la sagesse des vieux pays, un peu comme on adopte un parent pauvre. Souvenir de ces deux stages si riches à l’IUFM de Fort-de-France, et découvrir là-bas les traces matérielles de ces cartes et manuels, dans une inversion quasi criminelle. On a inventé le néologisme baveux de francophonie pour ravaler tout ça sans rien remettre en cause, et le mot outre-mer reste encore une liste à apprendre par coeur, incluant Saint-Pierre et Miquelon comme l’île Maurice sa proche voisine.

Elle était comme ça, la petite carte de France en plastique, qui s’arrêtait tout net à chaque frontière, juste une île, après tout, une misérable petite île tronquée de tous les hommes. Il s’en vend encore, dans les supermarchés, avec le dessin en peigne édenté des affluents sans nom.

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1ère mise en ligne et dernière modification le 16 août 2011
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