on ne changera pas Mme Albanel


à propos de son invention d’un "droit de lecture"


Une des plus belles prouesses du désastre Sarkozy (pas fini), ç’aura été de confier le ministère de la Culture à cette madame Albanel, qui avait vite été dépassée par le rôle. Liquidation de la Direction du Livre et de la Lecture, mise en place d’Hadopi, elle aura pourtant réussi l’essentiel de ce qu’on lui demandait, bon valet de son petit maître. Le dernier acte politique de sa brève carrière ministérielle avait été de comparer à Balzac, en le décorant des Arts et des Lettres, le producteur de la série télévisée Plus belle la vie, rien contre mais gardons les mesures (relisez, c’est de l’anthologie).

Le destin de madame Albanel ne m’intéresse pas (c’est réciproque), toujours cependant goût amer à voir comment ce petit monde des puissants se repasse les pantoufles chaudes. A peine débarquée du ministère où son incompétence paraissait trop à nu, voilà madame Albanel recasée à la direction de la communication du groupe Orange Telecom.

Moyen de lui conserver une part de nuisance : c’est elle qui se retrouvait donc inaugurer le labo du Futur de la lecture qu’Orange sponsorisait à la BNF où on n’avait pas osé la mettre, force bruit, on voit ce que c’est devenu un an plus tard.

Hier, donc, voilà qu’elle s’illustre à nouveau en inventant une expression gigantesque : acheter un droit de lecture.

Auteur, je n’ai pas de réticence à envisager avec mes éditeurs un contrat commercial sur mon travail. Fondateur de publie.net, où il s’agit de construire un système de redistribution aux auteurs des recettes liées à la distribution numérique de leurs oeuvres, aucune réticence non plus à proposer aux bibliothèques qui nous achètent abonnements ou fichiers, ou libraires qui redistribuent (d’iTunes et Amazon à Bibliosurf et FeedBooks, via bien d’autres) un contrat qui lui aussi est d’abord commercial.

Si je considère que plusieurs pans du système actuel du droit d’auteur sont obsolètes, je ne considère pas l’accès gratuit à des ressources qui exigent, de notre côté, une professionnalisation grandissante des outils – indépendamment du fait de savoir si et comment, nous créateurs de ces contenus, nous en vivons éventuellement –, comme un droit qui serait séparable de ses conditions de distribution et accès.

J’enrage parce que Michaux ou Beckett, ou Perec ou Gracq, ne sont pas disponibles sous des formats numériques, je ne revendique pas le partage gratuit de ressources qui ressortissent de la propriété intellectuelle et artistique de leurs ayants-droit – quand bien même je pense qu’on pourrait en raccourcir la durée, parfois caricaturale.

Simplement, jusqu’ici, pour le théâtre, la radio, le cinéma, on parlait toujours de droits de représentation, droits de diffusion. L’expression populaire d’un droit de regard est emblématique que ce qui se joue dans l’expression est vectorisé, de qui l’émet à qui la reçoit.

Hier, l’inénarrable Mme Albanel, si elle a déclenché un tel tollé (à se demander si on ne la rétribue par pour ce rôle, pour mieux cacher pendant ce temps d’autres coups en douce), c’est pour avoir inversé ce sens associé à l’expression.

Un droit de lecture n’appartient qu’au lecteur, qui en est l’émetteur. C’est le contraire du droit de représentation accordé à qui propose une pièce ou un film.

Je comprends la panouille où se débat la dame, qui souhaite commercialiser via sa boutique de téléphone, Orange ex service public France Telecom, la petite artillerie du texte parce qu’il n’y a pas de petits profits, et que pourtant on se débrouille très bien pour la littérature sans Orange. Elle ne peut pas dire, pour la littérature, droit de diffusion, et ce n’est pas la même chose que droit d’auteur. Ajoutons un suffixe en -sion à droit d’auteur on obtient droit d’autorisation, ça ne va pas non plus, mais on a retrouvé l’étymologie commune, auctoriale.

Rien à voir avec les droits imprescriptibles du lecteur qu’avait élaborés autrefois (mais ils restent tout vivants) Daniel Pennac (droit de sauter des pages, droit de ne pas lire etc...).

Il s’agissait, dans le contexte du discours Albanel, d’ouvrir le droit d’auteur à une logique d’accès non basée sur le transfert d’un objet matériel, le livre imprimé. Tout va bien, on l’a fait sans elle.

Mais être capable d’un tel renversement, le lecteur soumis comme au péage de l’autoroute (ce gigantesque porte-monnaie d’utilité publique que Villepin avait bradé au groupe Vinci), ça dénote bien comment un opérateur de téléphonie (ne leur en voulons pas, ils sont peut-être au désespoir du salaire qu’ils sont contraints de fournir à la ministre recasée par droit régalien) compte aborder l’univers des textes et de la littérature.

Allons, préférons le droit démocratique à se débarrasser de tous ceux-là, au plus vite.





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écrit ou proposé par : _ François Bon
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1ère mise en ligne et dernière modification le 11 octobre 2011.
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