Malt Olbren | « À Montauk on est loin de tout...

"Maisons intérieures d’écriture", les "Inside Houses" de Maltonius Olbren pour la 1ère fois en traduction française


« À Montauk on est loin de tout... » Pourtant ce n’est pas si loin, Montauk, une heure cinquante mais vrai qu’on a sans cesse l’impression que c’est une ligne qui traîne, multiplie ces haltes dérisoires, trois arbres et une rue droite. Une fois là-bas, on fait quoi ? Son chalet de bois n’était pas si inconfortable, trois marches pour l’isoler du sol et des haies pour vous séparer plus ou moins des voisins, l’horizon devant et pas bien mieux derrière, on ne voyait pas la mer mais au moins l’enseigne du Memory Motel (« J’y passe prendre un verre, le soir à 7 PM, les rituels ça aide ») et puis une fois par semaine il revenait dans le Queens pour voir ses enfants, rançon du divorce, une journée avec eux (« Je passe de la gare au métro, si je vais en ville une fois tous les quatre mois c’est bien tout »). « Je vivais avec l’inquiétude », m’expliquait-il, Montauk pour lui c’étaient des souvenirs d’enfance et aussi, quand il s’était installé ici il y a huit ans, certain équilibre économique : « Tu ferais quoi d’autre, à Montauk ? » Il avait quand même Internet, quand même un téléviseur, et quand même entretenait la part de pelouse qui lui revenait. Il fréquentait la bibliothèque municipale, me dit-il, mais plutôt pour les journaux et magazines (« On en fait vite le tour »), et ses journées étaient régulières, écriture le matin, un peu de sport l’après-midi (il courait, me dit-il), et son passage au Memory Motel le soir, un peu de lecture ensuite – « Je ne me guéris pas de John Dos Passos. J’étais allé à Baltimore pour le voir, je suis resté cinq jours, je l’ai aperçu et puis voilà, je n’ai pas osé. Le Dos Passos de Baltimore, était-ce le même que quarante ans plus tôt ? Et est-ce une question qu’on se pose sur soi-même ? Un jour j’irai voir sa tombe, les années passent, je ne me décide pas. » Le livre qu’il préparait concernait Dos Passos mais sur le mode de la fiction, il s’intitulait L’accident : « Si meurt dans cet accident de voiture l’oeil qui avait vu ce que voit Manhattan Transfer, qu’est-ce qui disparaît de ce qui a été vu ? Je veux écrire une histoire d’oeil, mettre le livre tout entier dans l’oeil perdu de John Dos Passos. Et c’est pour cela que j’ai moi-même divorcé de Manhattan », dit-il Dans ses autres projets, il y avait aussi la réécriture de Streets of night, le livre de 1923, repris lieu par lieu et phrase par phrase, mais transféré dans la ville d’aujourd’hui (« Mes carnets sont prêts, j’ai beaucoup dessiné aussi. »). En attendant, il était surtout connu pour sa « chronique de Montauk », et ceux qui la lisaient à Boston ou New York ne savaient pas qu’elle était aussi reprise à Syracuse ou même à Tucson (« Je ne m’en occupe pas, tout passe par mon agent »), l’idée était toute simple et en soi formidable : là, depuis sa table de travail dans le confortable mobile-home, à Montauk, avec au loin l’enseigne du Memory Motel, la dune et la mer, sur la gauche le supermarché et la gare (il n’avait même pas de voiture), qu’est-ce qui lui parvenait exactement des tracas du monde et sa furie, comment cela le rejoignait et quoi tirer du contraste ou de la distorsion ? Il livrait chaque lundi ses huit feuillets (« L’ordinateur est une grande chose ») et se remettait à Dos Passos. Pourquoi prendre des notes, disait-il, j’attends plutôt que cela décante et s’oublie – « une trace, je travaille sur des traces ». Il avait cependant un rituel : le dimanche, ne pas écrire, ne pas sortir, « ça décante, tu vois, tout est là », et c’est le samedi qu’il se rendait à la ville pour voir ses enfants encore tout jeunes, les emmener au cinéma ou au parc (« Je souhaite que je leur sois une idée agréable ») – mais l’échappée urbaine ne traversait jamais ses célèbres Chroniques de Montauk, rituellement reprises chaque année en livre imprimé. Et c’est quoi l’abîme, je lui demandai brutalement, c’est quoi la face noire des choses, c’est quoi la bascule au-dedans, c’est quoi la peur grimaçant sous l’inquiétude, tu fais quoi de la old lady – on se connaissait depuis assez longtemps pour que je le brusque quelque peu, mais cette organisation lisse me déplaisait. « La durée, me répondit-il. Je hais la durée, et ici seulement elle est vide. » J’y repensai les une heure et cinquante minutes que le train mit pour me ramener de Montauk à la 34ème.

 

Photo Montauk ci-dessus : © abadon.fr.


responsable publication traduction © François Bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 22 décembre 2011
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