Dominique Pifarély | Marseille, 1946

quand les musiciens soudain retraversent les lieux symbole de l’autobiographie impossible


Ce jeudi 31 mai, à l’invitation de Pascal Jourdana pour la villa Marelle, nous sommes invités à lire Une traversée de Buffalo à la BDP de Marseille (merci de l’accueil, et qualité de la technique...).

Nous arrivons séparément à la gare Saint-Charles, rendez-vous dans un bistrot un peu plus bas, boulevard Dugommier, et de là tramway vers la Joliette. On émerge dans ce lieu entièrement reconfiguré, voir ici.

Dominique n’est pas un bavard. Là, il me lance une phrase assez mystérieuse. Désignant le paysage, donc l’autoroute, la tour, la mer, une vague silhouette de ferry : — Mon père a passé six mois ici en 1946...

Et comme je l’interroge, voici ce qu’il me dit. Et qu’il m’enverra par e-mail, après notre retour, que j’insère ici tel que reçu.

Notre lecture dure 50’ environ. Plutôt que la quantité de texte (14 en général, mais ce sont des fictions très brèves), je préfère de lecture en lecture changer le choix, remanier tel récit. Le dialogue avec Pif, c’est toujours un des points d’inquiétude, pour moi : à quel moment je puis m’autoriser de l’interrompre pour reprendre le récit, où est la frontière entre dynamique et impolitesse ? Je sors de ces lectures littéralement épuisé par la tension de l’écoute, tant le violon est d’abord un vocabulaire abstrait, une géométrie.

Chaque fois, évidemment, laisser Pif partir. Dans ces lectures de Buffalo, je maintiens comme repère, vers la fin du 1er tiers, un texte sur les suicides. Ensuite, à lui. Il a son ordinateur, avec Max/MSP + Live, c’est là qu’est sa recherche en ce moment.

 Dominique Pifarély, violon + électronique, en public à Marseille, le 31 mai 2012, 6’02

Voici donc les 6 minutes de ce soir-là, à laisser courir pendant que vous lirez l’histoire. Quel rapport entre le vocabulaire de cette improvisation, et l’histoire plus tôt racontée ? Lui dirait que bien sûr il n’y en a aucun. On n’est pas forcé de le croire.

Et sans cette histoire-là je ne serais pas là aujourd’hui, avait conclu Dominique.

FB

Je rappelle aussi les recréations web par Philippe De Jonckheere de notre spectacle commun Formes d’une guerre : création Montbéliard, reprise Planétarium Poitiers, puis théâtre Kantor à Lyon, l’histoire des objets-web inventés par Phil devenant une histoire parallèle à celle du spectacle lui-même.

 

Dominique Pifarély | Marseille, 1946


Six mois déjà qu’il dormait dans cette caserne de Marseille, hôtel du pauvre pour ex-prisonnier de guerre démobilisé, attendant une place sur un hypothétique bateau pour La Réunion. Tout les jours, visite au même bureau, mais non, pas de place, les fonctionnaires de l’état renaissant avaient priorité.

Monter et descendre la Canebière, dix fois, cinquante fois, bon. Regarder la mer, oui. Regarder partir les bateaux, surtout, lui qui avait tant aimé les longues traversées, ce temps presque immobile, cette parenthèse lente dans la vie d’un jeune Créole pauvre.

A la première ville française depuis l’Allemagne déjà, sorte de triage où l’on accueillait les prisonniers pour les mettre dans un train pour Paris, Lyon, Bordeaux, Marseille, selon leur région d’origine (on avait fait sauter les voies pour perturber la retraite allemande) : non, pas de train pour La Réunion, lui avait dit le type, embarrassé. — Z’avez personne en France ? — Ben non, je suis de La Réunion, c’est mon pays, en quelque sorte.

Bien sûr, ç’avait été plus simple d’aller le chercher au milieu des champs de géraniums et de canne, l’engueulant parce que pas assez pressé (de quoi, rejoindre les français fuyant sur les routes ?). Il avait fallu un mois, tout de même, pour rejoindre la métropole, puis encore un mois à attendre dans une caserne, loin du Vieux-Port, celle-ci, qu’on lui dise allez, partez sur les routes de France — ce pays inconnu.

Jamais de place, donc. Il n’était pas vraiment fort pour se faire entendre, ou jouer des coudes, ni même simplement demander. Alors il se contentait de passer, tous les jours, certain qu’on pensait à lui, mais qu’il fallait attendre, qu’on lui dirait dès que ça serait possible.

Puis ce jour-là, l’officier dans son bureau avec vue sur le port, dit : — Attendez voir, j’ai un Pifarély Maxime, vous connaissez ? Eh bien vous voyez le bateau qui quitte la rade, là-bas, il est dessus... Son frère, perdu sur les routes cinq ans plus tôt, pendant la débâcle, avait trouvé une place. Sans doute plus débrouillard.

Engagez-vous, rengagez-vous, qu’y disaient… Dans le couloir, une affiche qui proposait l’engagement pour l’AOF : il fallait aussi reprendre pied dans les colonies. Il repartit cinq ans, et l’Afrique lui fut plus accueillante, bien qu’encore bien loin de son île.

Avant la lecture/performance de ce soir, je n’étais venu qu’une seule fois à Marseille, et j’y avais embarqué pour l’Algérie.

 

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1ère mise en ligne et dernière modification le 10 juin 2012
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