Stones, 13 | Satisfaction (I can’t get no)

50 histoires vraies concernant les Rolling Stones – de l’invention imprévue d’un tube gigantissime


Tout commence, ce début avril 1965, par Dancing in the Streets, de Martha & the Vandellas.

Juste un tube, dans la gigantesque machine de production industrielle en quoi s’est métamorphosée la musique, à mesure que le disque est venu compléter la radio ? Pas si simple. Les Stones ont tourné avec les Ronettes de Phil Spector. Ils savent que cette dimension américaine, toute physique, leur est encore interdite. Que ce n’est pas question d’avoir la peau noire, mais de piger dans son corps la musique noire. L’hypnose, dans les 2’30 de Martha et ses Vandellas, participe du même ressort que ce qu’ils ont enregistré tous ces mois, sans trouver la clé magique. Les chansons des Rolling Stones ne sont pas encore un fait de société : la rébellion dans les paroles ça viendra l’année suivante seulement.

Il n’en dit pas plus, Keith Richards. Il ne s’agit pas de copyright ou de plagiat ou tous ces mots de croque-mort pour aujourd’hui. Il dit, lui, qu’une chanson est dans l’air et que si tu as des antennes tu l’attrapes.

Mick Jagger a quitté le premier l’appartement qu’ils partageaient avec Andrew Loog Oldham. Richards, qui partage sa vie avec Linda Keith, va bientôt acheter son premier appartement londonien à Saint John’s Wood. En attendant, ils empilent concerts dans les grandes villes anglaises, déplacements à Berlin ou Paris, et bientôt le départ pour leur troisième tournée américaine – un contexte d’explosion. Donc, le plus simple est de dormir à l’hôtel, à Londres même, et il peut s’y offrir désormais le Carlton ou autre établissement où on a de la place.

Et pourquoi personne ne parle de l’invention du magnéto-cassette ? Le magnétophone était un appareil lourd et compliqué. Maintenant, vous l’emportez partout où vous allez, il vous sert de bloc-note. En pleine nuit, dans cette fin mars 1965, Keith Richards se réveille avec un riff de guitare dans la tête, à cause de Martha & the Vandellas, sa façon à lui de reprendre le coeur hypnotique de Dancing in the street.

Pour une fois, il racontera l’histoire de façon à peu près constante : il a laissé tourner la cassette en mode RECORD, quand il écoute, il entend 40 secondes de son riff de la nuit, puis Keith Richards qui ronfle (snorting).

Ils font trois soir à l’Olympia, Paris, les 16, 17 et 18 avril, puis partent pour l’Amérique le 23, jouent d’abord à Montreal, Ottawa, Toronto, London (oui, il y a même une fac avec un département de français à London, Canada), puis descendent par Albany, New York, Philadelphie – rien à voir avec la tournée bricolée il y a tout juste un an, et au Sullivan Show on les respectera à proportion de l’argent qu’ils représentent. Ensuite, la Floride. Là, on a de ces photos archétypes, jeunes types en slip au bord d’une piscine (d’après Bill Wyman, plainte sera posée par des voisins qui s’imaginent, vu les cheveux, qu’il s’agit de filles en monokini – trait d’époque aussi). C’est là, Au Clearwater Hotel, le 5 mai, et menteurs ceux qui prétendent le contraire, que Richards présente à Jagger la première version de ce riff qu’il a continué de cultiver, qu’il appelle Satisfaction (I can’t get no), mais dont la première mouture lui vient de Londres le mois précédent. Remontée à Chicago. Selon le rituel, on a réservé le studio Michigan Avenue, ils enregistrent Mercy, Mercy et The Under Assistant West Coast Promotion man. Selon leur habitude aussi d’empiler, Richards met le groupe sur sa maquette. Il voit le morceau comme assez lent, prêt à accueillir des cuivres – un peu ce qu’en fera Otis Redding ensuite.

Deux jours à Chicago, et deux jours à Los Angeles dans la foulée. Cette fois studio RCA. On va reprendre le morceau bricolé. Los Angeles : le meilleur guitar shop du monde, là que Dylan a acheté, un an plus tôt, sa première Fender Stratocaster. Stu est allé faire les courses, câbles, cordes, bricolages. Il rapporte un jouet tout neuf : une pédale fuzz, que vient de lancer Gibson. En deux heures, Satisfaction va naître grâce à la distorsion que Keith essaye pour son riff.

Pour lui, dit-il, c’est juste une étape du process de travail. Il entend toujours ses cuivres, peut-être à la place de ce son aigre de distorsion. Il voudrait ajouter des guitares, des voix. Il dit qu’il n’en revient pas, deux semaines plus tard, de découvrir le 45 tours inondant toutes les villes. Pour lui, ce morceau n’était pas fini.

Génie de Jagger et d’Oldham, de respirer ces choses-là ?

Pour la pop music, un saut d’échelle – une provocation. Pour les Stones, un saut quantitatif : ils achètent maisons et voitures, Satisfaction leur fera gagner plus d’argent que tout ce qu’ils ont fait jusqu’ici. Pour la musique des Stones, une preuve : ce qu’ils inventent et signent Jagger-Richard est définitivement dans le camp des grands tubes. Il n’y a plus qu’à continuer. Quarante ans plus tard, ils le jouent toujours sur scène. Quelquefois, si on regarde bien Richards, avec un peu d’ironie.

Rolling Stones, USA, mai 1965.

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1ère mise en ligne et dernière modification le 24 juillet 2012
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