Stones, 21 | de cette fameuse scène de la fille dans l’avion

50 histoires vraies concernant les Rolling Stones – un légendaire moderne


Il y a 40 exactement. Alors qu’ils arrivent à leurs soixante-dix, est-il légitime de revenir sur un événement les concernant, alors que Mick Jagger se préparait à fêter ses 29 ans seulement ?

Pourtant, l’embargo dure jusqu’à aujourd’hui. Comme tout embargo sur des images, il est poreux. Toutes les trois semaines, le film Cocksucker Blues est radié de YouTube, mais va renaître à une autre adresse, vous le trouverez facilement. Pour la plupart d’entre nous, nous disposons d’une version DVD pirate, il fallait envoyer quelques euros à une adresse douteuse, mais le circuit était remarquablement fiable.

La qualité des images n’est pas excellente. Repiquages. Mais justement, personne n’a eu accès à l’original. Et toute la force de Robert Frank, c’est son permanent décalage : le son n’est pas synchrone avec l’image, c’est ce qui donne à ce film son immense culot esthétique, déployant à nu les chansons des Stones comme on les a rarement entendues – j’allais dire : d’aussi près.

Quand ils demandent à Robert Frank de filmer la tournée 72, comme les Maysles ont filmé la tournée 69, ils savent pertinemment le pourquoi : ce type a travaillé avec Burroughs, Kerouac et Ginsberg à un film culte, Pull My Daisy qui est comme l’emblème de la génération beat, et d’ailleurs ils vont réussir, Cocksucker Blues sera un film culte, mais cette fois sans même que quiconque l’ait vu.

Il y a aussi un cahier des charges très clair : la tournée de 69 a fini sur Altamont. On pourrait revenir en montrant patte blanche, s’amendant humblement, ou alors faire ça à la Stones, en revendiquant pour soi l’image noire qu’ils traînent. De toute façon, les speedballs, boules mêlant héroïne et cocaïne sont au quotidien, on n’aura pas à se forcer.

C’est le paradoxe de Cocksucker Blues : Robert Frank fait un immense film sur le corps en concert, sur les heures d’attente dans les loges, sur la vie quotidienne des fauves en tournée, sur la fatigue (le repos dans l’avion, avec la bande son de Mick faisant l’annonce du groupe), sur comment ils dorment, ou bien cet instant où le corps change parce qu’ils se propulsent soudain de la suite des couloirs souterrains du Madison Square Gardent à la scène, tout en respectant un cahier des charges, toute la gadgèterie de destruction associée à l’image du rock, qui sont principalement une suite de figures obligées.

Ainsi le téléviseur qui valse par la fenêtre du 8ème étage, dûment porté par Keith et Bobby Keyes : jeu de longtemps pratiqué par les Who et Led Zep, mais Keith c’est plutôt du genre, au contraire, à emporter avec lui en tournée deux valises de cassetts vidéo, ne serait-que les dessins animés pour son fiston. La main de Jagger se caressant lentement la braguette au début, rien de bien méchant : on a ddécidé ça dans le scénar.

Ainsi la scène avec la piqoûse, mais c’est les anonymes du premier cercle qui se shootent à l’héroïne, Mick Taylor passant comme un danseur diaphane dans la chambre d’hôtel. Reste que, même sur ces scènes-là, lenteur et noir et blanc, Robert Frank peint en maître – voir la scène du maquillage du visage de Keith, voir le poker dans la chambre d’hôtel (Keith torse nu), voir la scène de billard dans ce bistrot du sud.

Donc, résultat connu : les Stones ne peuvent pas interdire la diffusion du film, ni contraindre un artiste de la stature de Robert Frank à se censurer lui-même. Mais ils trouvent une astuce du contrat, par laquelle la projection ne peut avoir lieu qu’en présence de Frank et d’un représentant du groupe.

Personne ne verra donc le film, et c’est pour cela que la scène de l’avion devient légendaire. Si typiquement seventies. Le groupe a loué un Boeing-737 pour les ramener chaque soir après le concert à un lieu fixe, c’est beaucoup moins fatigant que le schéma hôtel-aéroport-concert. Aujourd’hui toujours, les grandes tournées américaines supposent un avion loué, quatre sièges affaire pour le groupe, Ronnie et Keith, un rideau, Mick et Charlie, un rideau, sièges 1ère classe les accompagnateurs (Darryl Jones et Lisa FIsher, Bernard Fowler, Chuck Leavell) et bien sûr les administrateurs et logisticiens du groupe, sièges ordinaires pour les autres.

Cette fois-ci, on a embarqué une fille, est-ce dans l’Ohio, et on la renverra par vol retour le lendemain. Les Led Zep on plein d’anecdotes de cet ordre, ça faisait partie du vocabulaire. Sauf que la fille n’est probablement pas prévenue de la présence de Robert Frank et qu’on attend d’elle qu’elle joue dans le film. Sauf qu’on n’a pas prévu la façon dont le jeu devient cette scène qui ne fait plus rire personne, on déshabille la fille ça c’était prévu, mais le cunnilingus accompli par le toubib emmené par les Stones en tournée, ça devait moins l’être. Surtout, cette complicité évidente (pas Wyman ni Watts), ça les amuse tous, la fille a 20 ans et eux 10 de plus, on a des tambourins, des maracas, c’est joyeux un viol, ou simulacre de viol.

La fille d’ailleurs portera plainte ou menacera de le faire, ça se règlera avec un chèque. Elle a bien voulu qu’on l’emmène, n’est-ce pas, elle n’a pas l’air d’être la dernière à s’amuser, n’est-ce pas.

Imaginer aujourd’hui, quelque part dans l’Arkansas, une dame qui a la soixantaine, et qui sait, tout autour du monde, dans toutes les copies clandestines du film de Robert Frank, et sa diffusion sur Internet, son déshabillage Rolling Stones, en Boeing, ce mois très chaud de juillet 1972.

Reste que la colère de Mick Jagger, et l’interdiction de facto du film, ne tiendrait ni à la scène de la piqûre, ni à la scène du viol. Mais plutôt à ce moment très étrange : dans la chambre grand luxe d’un hôtel non identifié, Bianca Jagger essaye des robes de grand couturier. Elle laisse brièvement mais de façon parfaitement volontaire, pour la caméra de Robert Frank, apparaître un sein. D’autant que le film, à cet instant, passe en couleur. Et là, soudain on n’est plus, mais plus du tout, dans la mythologie du rock.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 1er août 2012
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