Stones, 25 | de ce fameux blood change

50 histoires vraies concernant les Rolling Stones – un légendaire moderne


Peu d’affaires sombres ont collé à la légende des Rolling Stones comme cette rumeur de Keith Richards se changeant le sang avant de partir en tournée, en somme ressuscitant ces empereurs romains se baignant dans du sang d’enfant pour leur jeunesse éternelle ou pourquoi pas le comte Dracula trompant la mort par le baiser au cou de ses victimes.

Donc avant tout la collusion de deux imaginaires surgis des profondeurs : la rock star comme héros tragique, homme certes mais au faîte de la musique et de la célébrité conférée comme Achille ou Ajax dans la guerre de Troie (pour les deux, affaire de sang : Achille avec le sang de celui qu’il a tué, Ajax quand il se tue lui-même sur le glaive planté à la verticale dans le sol), et l’autre imaginaire, la dévoration de l’autre, les profondeurs sombres de la nuit humaine.

Et la musique n’en a jamais été indemne : dans combien de bouquins où nous sommes en pleine confiance on voit soudain tout un passage considérer comme avéré le pacte de Robert Johnson avec le diable en personne ?

Et pour Richards, l’impression aussi qu’il y a eu de l’intangible. Il n’a jamais rechigné à la provocation. On le poursuite en 67 après la perquisition de drogue et Marianne Faithfull qui se promenait nue dans la maison : on est jeune, on ne s’encombre pas de vieille morale. Il a toujours sur lui un couteau (à lire Life, il n’est même pas très fin avec). On a tous connu ces histoires de crémation ou de cendres dispersées avec le vent qui vous les rabat dans la figure, lui il dira carrément qu’il a sniffé celles de son père et ça se propagera dans mille articles nuls qui seraient bien en peine d’expliquer ce que c’est qu’un sol ouvert. Mais sur le blood change il recule : encore des conneries qu’on veut à tout prix lui coller sur le dos, parce que personne ne comprend ni ne supporte l’excès de l’autre, et que lui n’est qu’un musicien, il joue du blues et ce qu’on lui prête d’excès ne le concerne pas.

Dans Life il est toujours question la consommation de drogue, comment elle cesse progressivement d’être un jeu à partir de 1967, va croître continûment jusqu’à frôler perpétuellement la mort à partir de 1972, et que la victoire ne pourra considérée être définitive (à un peu de cocaïne près, et beaucoup d’alcool en permanence – always drank hard – jusqu’à l’AVC des îles Fidji) qu’en 1978 après le règlement du procès Toronto, le traitement forcé à plusieurs reprises dans la clinique de Meg Patterson à Woodstock.

Dans Life, ce qui impressionne à propos de l’usage de l’héroïne par Keith RIchards, c’est qu’elle reste un thème premier, obsédant, remplissant – résister à, n’avoir pas de regret quant à –, jusqu’au temps présent, comme si la vision du monde en tant que junkie sauvé du junk l’emportait sur toute autre figure.

Mais que les vraies questions concernant l’usage de l’héroïne, celles de Henri Michaux dans L’Infini turbulent par exemple, personne ne les a jamais posées à Keith, à commencer par le journaliste qui l’interroge pour Life, plus préoccupé de le faire grimacer sur Mick Jagger. Ainsi : l’augmentation des perceptions de vitesse, dans la consommation d’héroïne, a-t-elle eu un effet sur les morceaux composés (more fast numbers) ? Ainsi : la distorsion des couleurs, et la prégnance du monochrome, a-t-elle déterminé en partie l’évolution des chansons, et lesquelles (moins Sister Morphine que Loving Cup) ? Ainsi : l’intensité particulière des sensations a-t-elle eu une influence dans ces constructions de chansons toujours au plus brut et au plus rauque, mais poussées à leur incandescence obsessionnelle (Hand Of Fate) ?

Moi, ce dont je me souviens, c’est que vers 1970, à la station-service de Ruffec, Francis, le pompiste en chef, était un as des courses à vélo départementales et régionales. Et qu’avant la saison des compèts, aller se faire changer le sang c’était comme manger un bifteck de cheval. On était loin avant le sida. On était dans la confiance au progrès, ça valait pour la stéréo, la télé, l’imagerie médicale, tant de choses que la technique rendait facile. Les accidents de la route consommaient énormément de sang, les collectes étaient populaires : étudiants, on s’y rendait parce qu’on était bien reçu, que ça ne faisait pas mal, qu’ensuite on vous donnait un joyeux casse-croûte avec même un peu de vin rouge.

Le point le plus délicat à aborder et élucider serait celui-ci : en quelle mesure les moyens luxueux que la vie Rolling Stones confère à Richards, une ressource financière quasi illimitée, lui ont-ils permis l’accès à des structures de récupération exceptionnels, qui lui ont autorisé la survie ? Le temps, quand il s’agit d’une machine comme celle des Rolling Stones, est toujours organisé en tranches très fixes et cloisonnées. La densité même des tournées implique ces échappées secrètes, où tout se met à votre service, en vous rendant parfaitement invisible au monde, pour votre récupération.

Dès 1973, et jusqu’en 1981, Richards sera astreint à ces séjours sans adresse. En 1972, et jusqu’au printemps 1975, après l’affaire Nellcôte et l’interdiction de séjour en France, il vit en Suisse dans un chalet isolé et luxueux, où Tony Sanchez et d’autres, qu’on n’embête pas, vu la taille de la voiture, le livrent en dope haut de gamme. La Suisse est aussi discrète pour ses cliniques que pour ses banques. Je ne dis pas que Richards s’est fait changer le sang, j’en ai même strictement rien à fiche, en fait.

Je dis simplement que c’était une technique absolument banalisée à cette époque, dans le milieu sportif notamment. Je dis aussi, et il ne se prive pas de le confirmer, que dans cette période, pour tenir physiquement, chaque tournée ou période dense était précédée d’un séjour dans une de ces cliniques interdites au commun des mortels, la facture servant de barrière.

Je constate que la production d’imaginaire ne s’est pas faite au moment de ces séjours en clinique, mais a pris son ampleur alors qu’on révisait le statut même du sang dans l’imaginaire collectif, même bien avant que les années Sida closent la question.

C’est en tant qu’indice de l’historicité de l’imaginaire, dans ce que nous associons au rock’n roll, que la question mérite d’être suivie, et devient elle-même un étrange mais fascinant traceur.

Quant à Keith, il va bien, merci.

 

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responsable publication François Bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 5 août 2012
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