livres qui vous ont fait | Pierre Michon, Vie de Joseph Roulin

ou la découverte des "Vies minuscules" d’un auteur majuscule


C’était en décembre 1984, mon premier retour en France après les trois premiers mois de Villa Médicis, je faisais mon marché de livres et Didier Pignari, alors libraire aux Arcenaux à Marseille, m’a rajouté le bouquin sur ma pile en me disant : — Si ça te plaît pas, tu me le rapportes demain.

Le lendemain je revenais, mais pour le lui payer (avec cette façon de vendre, il en avait déjà placé plus de quatre-vingts), j’avais fait connaissance avec les frères Backroot et tous les autres incroyables personnages de la prose dense et quasi barbare, bien plutôt que classique, de Pierre Michon. J’ai écrit à l’auteur pour le lui dire, aux bons soins de son éditeur, peu probable que le Pierrot ait gardé la lettre, en tout cas j’ai dû recevoir une réponse par la Poste mais ne l’ai pas gardée non plus. On a fait connaissance à la librairie Les Temps Modernes d’Orléans un an plus tard, j’étais venu présenter non pas Limite, écrit cet hiver-là à Rome mais Le crime de Buzon. Quand Jérôme Lindon refusera pour la troisième fois mon Enterrement (pourtant j’y tenais vraiment, à ce texte), sous prétexte, disait-il que « ce n’est pas du roman » (pourtant tout y est recomposé et fictif, les lecteurs qui m’ont témoigné avoir fait le déplacement à Champ Saint-Père en Vendée pour découvrir la fresque de Gaston Chaissac l’ont appris à leurs dépens...), c’est Pierre qui m’a proposé de le passer à Verdier et c’est ainsi que j’ai fait la connaissance de Colette et Bobillier. Je rendrais la monnaie en présentant, encore aux Temps modernes l’un à l’autre les deux Pierre – Bergounioux et Michon –, l’aventure se déploierait.

Je n’ai plus cet exemplaire acheté en décembre 84 des Vies minuscules mais – et malgré salissures non identifiées – j’ai toujours mon Vie de Joseph Roulin qui fut mon premier Verdier jaune, avec la dédicace de Pierre – cet hiver-là nous étions à Berlin.

J’y ai encore repensé en mai dernier, saluant l’original du portrait de Roulin à New York. Gallimard l’avait refusé à Pierre, pensant par là probablement le pousser à revenir à la bonne veine terrienne qu’ils aiment tant, mais il s’était rebiffé. La relation au Pierrot n’a jamais été simple, mais je l’aime trop. Il ment quelquefois, en disant qu’un jour en le soulevant je lui ai cassé une côte. C’est par trois textes successifs de fiction que j’ai pu seulement exprimer cette relation, successivement en 1992, 1998 et 2003, et Pierre ne l’a pas bien accepté, moi j’assume. Disons qu’on s’est croisés de trop près pour que ce soit simple, mais que ça ne change rien au fond – idem avec Bergou et Echenoz ou quelques autres, pour ça que c’est important ce croisement dans Qu’est-ce qu’elle dit Zazie. Le Fausto Coppi, dont Verdier fera un tiré à part pour leurs quinze ans, sera par contre très souvent pris au sérieux par les apprentis universitaires, au point que cet apocryphe est régulièrement recensé dans les bibliographies officielles, d’autant que la plupart du temps elles se recopient elles-mêmes – figure très bayardienne que j’assume tout aussi bien (le Fausto Coppi était un projet réel de Pierre pour la collection L’un & L’autre de Pontalis, chez Gallimard, qui accueillerait son Rimbaud le Fils, lequel au départ était un livre consacré au frère de Rimbaud, au désespoir de Pierre qui avait écrit quasi tout le livre, tel qu’il est actuellement, sans que le frère y fasse son entrée).

L’économie du chemin de publication de Pierre Michon est un des hapax les plus singuliers dans ces temps de production à la chaîne. J’aime toujours la dernière phrase provocation du Roulin, très discret hommage de Michon à Apollinaire : Et toi soleil. Comme j’aime, dans la IV de couv qu’il signe de ses initiales, ce apparussent comme des apparitions repris à Van Gogh mais qui, chez un minéralier comme Michon, n’est pas produit au hasard.

Michon, dès ce livre avec le Du même auteur à une seule ligne, était au devant de nous tous.

 

 


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1ère mise en ligne et dernière modification le 4 novembre 2013
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