comment nous avons inventé Pierre Michon

3 archéologies fictives de l’auteur des Vies Minuscules



• textes repris dans Contemporains chez Tiers Livre Éditeur


3 poches essentiels pour découvrir l’oeuvre de Pierre Michon

 

 

Sommaire :
- Comment nous avons inventé Pierre Michon (2003)
- Sur le Fausto Coppi de Pierre Michon (1998)
- Le Goethe d’Orléans (1992)

La première de ces 3 archéologies fictives, Comment nous avons inventé Pierre Michon devait figurer dans un cahier spécial proposé par les librairies Initiales en 2003, mais sa publication en avait été refusée par l’auteur évoqué.

La deuxième de ces archéologies fictives, Sur le Fausto Coppi de Pierre Michon, écrit en 1998 pour la revue Scherzo, un tiré à part a ensuite été imprimé et distribué gracieusement par les éditions Verdier pour leur quinzième anniversaire.

La troisième et dernière de ces archéologies fictives, Le Goethe d’Orléans aurait dû paraître en 1992 dans le recueil Compagnies de Pierre Michon mais l’auteur objet de l’hommage n’en a pas souhaité la publication, alors qu’il n’exprimait que l’admiration à une démarche radicale.

Les deux textes non publiés ayant largement circulé en sous-main, je m’autorise leur mise en ligne, et réitère l’hommage.

Photo : avec Pierre Michon à Oxford, mai 2002, l’occasion d’une incursion dans les archives du site, début du journal images.

Ne pas oublier non plus cette photographie prise en 1992 aux Temps modernes d’Orléans : la conversation avec PM évoquée dans le troisième texte avait eu lieu cette même nuit, et cette première rencontre avec Pierre Bergounioux est évoquée elle aussi dans Le roi vient quand il veut. A noter que Pierre Michon comme moi-même passons assez souvent dans les pages du Carnet de notes, 2 de Pierre Bergounioux qui paraît en même temps chez Verdier.

 

2003 | Comment nous avons inventé Pierre Michon et pourquoi


C’était il y a bientôt vingt ans, nous avions chacun publié un livre et un seul, c’était évidemment en province, chez un libraire. Nous avions eu une rencontre dans sa librairie (je ne dirai pas laquelle), nous avions dîné de façon plutôt arrosée puisque nous en avions encore l’âge, et le libraire avait proposé qu’on finisse chez lui, où l’alcool était raide et les livres propices. Il y avait Pierre Bergounioux, Jean Échenoz bien sûr, Puech ou Millet ou les deux je ne sais plus, Marianne Alphant qui avait présenté plus tôt le débat et un autre dont je tairai le nom. Nous commentions les articles de presse, à cette heure-là on peut, que la rentrée littéraire avaient suscités, on y débattait sérieusement de l’héritage prétendûment stérile du nouveau roman ou d’un supposé retour au je, quand parmi les livres qui nous entouraient dans le petit appartement du libraire (il a déménagé depuis pour un plus grand), nos figures de prédilection semblaient d’en haut ironiquement sourire. « Les poètes, ah les poètes… » avait énigmatiquement dit Échenoz, tandis que Bergounioux parlait de cet enracinement dans « grand comme un timbre-poste de vieille terre, comme le voulait Faulkner », et le libraire parlait de cette fascination qui l’avait mené à son métier, de la vieille phrase française ample et âpre, susceptible dans sa syncope et sa cadence d’éclats et de ruptures, nous citant livre en main Marcel Proust parlant, lui, de Flaubert : « Mais nous les aimons, ces lourds matériaux que la phrase de Flaubert soulève et laisse retomber avec un bruit intermittent d’excavateur… »

Comment la critique recevrait-elle un livre qui se revendiquerait d’emblée de nos fascinations aux grandes figures du siècle d’avant, le mauve onirique de Nerval, tout le sardonique de Baudelaire et l’ampleur folle de Balzac, quand nous tous avions été à cette dure école de leurs suivants, les miroitements d’assonance et construction de Mallarmé imposant que le sujet partout soit simplement écrire, et le poli très lisse de Flaubert, Échenoz se récriant alors : « L’écrivain doit être maudit, il arpente les rues, relève les mots collés sur les réverbères », Bergounioux calmant le jeu, disant que l’important devait pourtant résider dans la sincérité illusoire du personnage de l’auteur tel que la narration en imposerait l’ombre : « On ne lit pas Edgar Poe sans le voir lui, tout maigre, et la bouteille près, et le souvenir d’amours toujours impossibles », Marianne Alphant nous prenant à partie tous, je m’en souviens bien : « Votre incapacité à une écriture seulement sensuelle, qui morde, qui transpire, qui bande… » Il était tard, on sentait dehors la nuit, le libraire resservait de la poire. On a parlé de cet auteur, et qui il serait, orphelin de père oui forcément, lié comme Alain-Fournier à l’école de Jules Ferry, oui encore, qu’il aurait traîné dans une université de province, encore plus, et Clermont-Ferrand, où nul de nous jamais n’était allé, s’imposait d’après Échenoz, et qu’il aurait fait du théâtre, a ajouté Bergounioux qui lui voulait fibre shakespearienne… Sa vie alors était tout près de nous. Le libraire a proposé que nous prenions une feuille, que nous écrivions chacun un fragment de cette vie. « Sans oublier les manuscrits refusés, l’écriture qu’on n’aboutit pas, le sentiment d’échec prolongé et à quoi il vous mène » (il me faut me souvenir de cette phrase pour revoir soudain Jacques Roubaud, quoique égaré parmi nous et ne buvant qu’eau fraîche, plus cet autre écrivain notre aîné dont je tairai le nom, Roubaud lui aussi donc parmi les auteurs apocryphes, pourtant l’invention de Michon — comme nous disions — sonnait rien moins qu’oulipien).

Nous n’étions pas les premiers dans l’art de la mystification (le libraire avait fait circuler son exemplaire du fameux n° 150 des Ecrivains de toujours du Seuil), bon, ce fut un jeu, mais nous l’avons pris au sérieux. Aucun de nous pour vouloir d’un « cadavre exquis », je me souviens que le libraire, rond comme sa poire, répétait en titubant, malgré la fenêtre ouverte (bien calmes sont nos villes de province, à quatre heures du matin) : « Exquis mais vivant, avec des dents ! » Il vous reste comme ça dans la mémoire de ces cailloux idiots. L’idée forte, l’idée géniale, qui de nous l’avait eue ? Je crois que c’est le libraire lui-même, le cas Michon serait donc principalement une invention de libraire : « Qu’on ne le verrait jamais, ce bonhomme, mais que chacune des histoires le laisserait deviner, un écrivain Arcimboldo… » Nous lui avions rêvé trente-six noms, que Roubaud avait couchés sur une feuille, et qui sont devenus par la suite les noms propres, des frères Backroot au père Foucaud, du livre que nous appelâmes Les Vies minuscules. Et si aujourd’hui nous revendiquons ce livre fondateur comme notre source à tous, le livre culte de ces années-là, un tournant à bruit d’enclume dans notre littérature contemporaine, c’est bien parce que ce livre-là, chaque fois que nous le réouvrons, nous savons l’avoir tous écrit, pour partie.

La suite est connue. Qui a fait quel chapitre, je ne le dis pas. Ce n’était qu’un jeu, l’éditeur était complice. Il s’en est vendu un bon mille, mais pas deux. Des complicités dans la place, amusées, nous ont valu le prix France Culture, qui ne suffisait pas à faire du livre un best-seller. Et tout cela est retombé. Nous fallait-il avouer ce qui n’était en rien une supercherie, puisque c’était un livre de chair et de sang, un livre violent, un livre catalysant ces ombres noires d’un temps sinon bien fade ? Nous étions, presque les mêmes, moins le libraire, accueillis par une de ses collègues et cette fois je peux en dire le lieu : aux Temps Modernes à Orléans, et on en vint à parler des Vies Minuscules quand un type aussi maigre que nous en avions voulu l’auteur, les cheveux frisés, avec le corps tout entier vous sentant cette générosité qui en fait de suite un frère, mais les lèvres tirées et presque cyniques de celui qui a trop avalé, trop souffert, mais est resté là, tendu et dur, se leva et proclama : « Je suis Pierre Michon, un Pierre Michon… » Et il a exhibé de son parcours, depuis la Creuse où Bergounioux avait voulu, sur le versant opposé de son propre plateau de granit, que nous le fassions naître, en passant par l’université de Clermont-Ferrand, arguant d’avoir fait du théâtre avec Alain Françon débutant puis nous criant, revêche et aigre : « J’écris sur les peintres, je suis au bord de publier et voilà, vous m’avez tout cassé ! » Et son livre sur les peintres, le sortant de son cartable en cuir marron usé, il y avait Van Gogh (Vie de Joseph Roulin), et Watteau et Goya déjà, disant qu’il était déjà en correspondance avec les éditions Verdier : « Connaissez-vous Bobillier ? Bobillier va m’éditer ! » Bon, quoi lui dire d’autre, quoi faire d’autre. « Je l’aime bien, votre bouquin, là, vos Vies minuscules… » Il ne nous en voulait pas, prétendait-il, on sentait pourtant qu’il gardait la gorge nouée : je lui avais dit que moi aussi, j’avais plusieurs homonymes, et que parfois il s’en ensuivait de drôles de scènes.

Je le revois dans la rue, en pleine nuit, aussi vide à Orléans, et il était près de 4 heures du matin là encore, nous apostrophant de la porte de sa deux-chevaux orange (il vivait à Olivet et avait une deux-chevaux orange) : « Vous entendrez parler de Pierre Michon, vous saurez qui est Pierre Michon ! » Et à tous il nous avait posté, un peu plus tard, son Rimbaud le Fils avec cette dédicace unique : « Par l’auteur des Vies Minuscules. »

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1998 | Sur le « Fausto Coppi » de Pierre Michon


On le sait : les difficultés il y a deux ans d’un distributeur (nous ne savions pas que Diptyque inaugurait la première de ces faillites en série inaugurant un remodelage sauvage de l’édition), et, malgré la qualité et l’exigence des choix, un de ces éditeurs qu’on dit « petits » qui plonge, les trois cents exemplaires imprimés du Fausto Coppi de Pierre Michon sont toujours dans un hangar de province. A peine quelques exemplaires mis en circulation, ceux que l’auteur a signés pour ses amis, devant moi celui qui porte le numéro vingt-trois, sur Vergé, et cette consigne de silence jusqu’ici respectée : Michon ne souhaitant pas qu’on sache l’existence de ce texte avant qu’il puisse rejoindre sa vie autonome de livre, ayant refusé parallèlement toute publication partielle en revue. Et pourtant livre annoncé, attendu.

Parlant de son Fausto Coppi, Pierre Michon a déjà expliqué (dossiers des libraires « L’œil de la Lettre » avant la dissolution de leur dissociation, entretien central) combien l’écriture pour lui relevait d’un processus qu’il dit « miraculeux », deux mois d’éclaircie où enfin accéder, non pas au travail, mais à cette sorte de catalyse d’une langue à la fois magistrale et totalement libre, à la fois dans la plus dure contrainte d’équilibre, d’ampleur et de scansion, et à la fois dans ce jeté violent de couleurs et de rythme qui depuis le début font sa marque, livre annoncé puis repoussé, livre évoqué comme possible (voir le même entretien) au moment du choix d’un thème pour la collection « L’un et l’autre » de Gallimard, et finalement c’est Rimbaud qui l’emporterait.

De quelle intuition, quel rêve longtemps porté, quelles brèves images intérieures de héros passant vite sur une route de province est né le Fausto Coppi de Pierre Michon ? Que le livre ne soit pas à ce jour sorti en librairie a privé l’auteur de s’en expliquer. Voilà donc soixante-quatre pages, quatre cahiers d’imprimeur, le format environ de Vie de Joseph Roulin qui chez Verdier avait permis le premier rebond après Les vies minuscules. Une de ces éclaircies, une écriture comme venue d’un bloc, charriée, presque rapide, alors que chaque note de cette hâte et cette rapidité porte avec elle la masse de silence et d’attente, voire d’impossible fréquenté, qui l’a précédée.


On peut supposer, parce qu’elle y est évoquée, que ce livre s’est écrit dans la Creuse, où est né Pierre Michon, où il continue de résider partiellement. Il y a ces moments échappés de la route qui y mène, l’image d’un distributeur de billets dans la ville de La Châtre (citation 1 : Non pas en traversant La Châtre du nord au sud, cela se fait par le centre, et il n’y a que des pharmacies, des maisons retapées avec colombages à l’authentique, des bars, une librairie, un distributeur du Crédit Agricole, j’y prends parfois de l’argent).

Il y a ces moments d’enfance, comment les mythes trouvent leur fondation à telle image : le visage en gros plan du coureur dans la montagne, la sueur et l’effort extrême sur une couverture de magazine sous un gros titre et c’est huit pages qui s’écrivent, dans cette manière unique de Pierre Michon de fonctionner par ces plaques de récit qui viennent glisser les unes sur les autres sans jamais condescendre à expliquer leur lien ou la causalité qui les unit, et dans le tour de force de cette superposition cette patte unique, de Michon comme on le dirait plutôt d’un peintre, par quoi nous-mêmes lecteurs on s’incline, le récit et son arbitraire, qu’on fait nôtre. Il suffit de la force vocale d’un nom pour renouveler l’énigme qu’il peut représenter à qui porte en soi la difficulté de la langue française à s’ouvrir à cette tension fluide qu’on retrouve dans chaque titre, comme Rimbaud le fils ou La grande Beune, les consonnes à peine une percussion dans la distorsion aristocrate des grammaires, sur le continuum que déroulent les sons de bouche, et comment ce nom pouvait être porté jusqu’au village de l’enfance et ce qu’il y trouait : d’où sort-on cet excès, de quel prix en paye-t-on l’accès ?

Michon avait choisi de s’expliquer d’abord avec Rimbaud, et ça reste un livre qui terrorise : un auteur vient ici et nomme l’obscur, ce qui, en deçà de soi-même, fait qu’il y a accès et catalyse de l’écriture, que ce qui s’écrit bouleverse la donne globale de l’écrit à ce qu’il nomme, et que la donne de départ pour celui qui s’y risque ne se détache pas du lot le plus commun. Il y a les vers latins qu’on dresse pour sa mère et qui vous confèrent les beaux accessits, il y a la figure en pied du poète Banville qui sera toujours un petit poète, et il y a la figure du Rimbaud endimanché qui va se faire photographier chez Carjat. Et quand on prend cela dans la figure, c’est de soi-même pourtant qu’il est question, de ce qu’on fait avec les mots et du droit qu’on a de les enfiler sur la tringle éternelle dite littérature. D’une époque, la nôtre y compris, il n’y a pas grand-chose qui survive à ce tri au tamis. J’ai souvent pensé à ce chapitre non fait, quand Michon disait ne pas avoir fini son Rimbaud le fils, ne pas pouvoir le remettre à l’éditeur, devoir garder ça sous le coude, quand déjà nous en connaissions au moins un ou deux des chapitres : un texte sur le frère de Rimbaud, et que Michon ne comprenait pas lui-même pourquoi ça ne peut pas s’écrire, puisque c’est lui qui avait été convoqué comme frère par le seul fait de dresser ce livre, qui le hissait vers cet obscur où sont les Rimbaud, et le séparait encore plus complètement de nous, les tâcherons. C’est un livre qui fait mal. Quand on l’accepte, il reste peu de soi-même, et pourtant on tente de fonder sur ce peu, et le Rimbaud soudain égale Les Vies minuscules dans ce tremblement en vous provoqué.

Le Fausto Coppi de Pierre Michon représente une poussée jusque par le titre, pas de déterminant comme Rimbaud est « le fils », pas d’annonce comme de Joseph Roulin on dit « Vie de », juste le nom. Et ce n’est pas nom d’artiste ni de maître de la langue ou des arts, et personne derrière comme Vincent Van Gogh est derrière Roulin, il y a seulement, comme à revenir enfin dans la plus haute zone de turbulence des Vies Minuscules que l’image de cet homme à peau nue et cuisse épilée rongeant sa route est représentation de l’extrême, et que le spectateur de l’extrême, comme celui qui naissait à mesure des fictions des Vies minuscules, jusqu’à être présent, puis à la fois présent et détruit, enfin maître de l’ensemble de tous les trajets rassemblés, et dressés dans un tableau fait de ces blocs un à un arrachés par un geste géant, parce que la langue est géante, c’est un enfant placé au bord de la route pour la représentation physique de ce qui passe et ce qu’on ne retient pas, ce qui a nom d’airain qui est projeté en avant de vous et serait bien plus fort que vous, être peineux sur sa mince machine de fer, à peine entraperçu dans le chuintement un instant seulement majeur des coureurs qui filent, précédés de cette folklorique caravane du Tour de France, mais dans un temps encore loin avant que la télévision vous amène à domicile la preuve que tout ce qui est existe de façon simultanée et que vous pouvez en avoir connaissance autrement qu’en vous déplaçant, en attendant sous le soleil de juillet, après traverser La Châtre vers Bourges, le passage du Tour de France (citation 2 : en traversant du sud au nord, direction Bourges, où un sens obligatoire vous dévie dans des faubourgs endoloris à grosses maisons de notaires avec glycines, volets peu ouverts, tilleuls, personne : c’est province comme il n’y en a plus), c’est figure encore de ce que se coltine celui qui écrit, quand écrire est ce miracle réservé à la confrontation suprême, et qu’on ne veut pas s’embarrasser de la vie de tâcheron, du roman à pondre un par an, silhouette repliée sur sa mince machine d’acier filant chuintante et on a vu pour de vrai, dans sa Creuse, un peu de la peau nue et transpirante du visage de passion, le visage crispé dans la montagne sur la couverture des magazines, l’idée que la légende est d’aujourd’hui et peut traverser aussi la Creuse et que donc, roue dans roue, soi-même on peut se hisser à ce qu’on exige du destin, même si c’est avec petit comme les vers latins de Rimbaud, ou juste ces muscles lisses et polis des cuisses comme Fausto Coppi à peine entrevu, si dans la masse chuintante des machines c’est seulement cet élan qui comptait, des gens au bord de la route par une matinée écrasante de juillet, trois heures d’attente pour quelques secondes où tout ce qu’on sait, c’est qu’on a fait partie de la légende pour avoir en avoir partagé le temps et le lieu, et que finalement il était bien logique que ce temps et ce partage ne soient pas ceux du temps et du partage ordinaires.

Il n’y a pas à parler ici du Pierre Michon qu’on connaît, celui qu’on retrouve à à la gare et qu’on embrasse, il n’y a pas à parler de son drôle de sourire sans lèvres ou même de ce qui s’est passé ici la semaine dernière, lui devant cent vingt personnes et lisant son Rimbaud, le début et puis la fin et comment au-dessus de lui cent vingt personnes voyaient, littéralement voyaient Vitalie Rimbaud, née Cuif, sur l’épaule de cette silhouette mince courbée sur sa table et lisant. N’empêche que ce type-là, avec son drôle de sourire et sa manière de vous regarder comme de loin et de prétendre vous intéresser à la minéralogie ou autre dérive provisoire comme si rien ne comptait plus du monde que ce qui, lui, le préoccupe et cela depuis qu’en 1985 on vous a mis (moi c’était à Marseille, un libraire ami) les Vies minuscules dans les mains et qu’on a passé nuit blanche à lire, puis relire, on sait qu’il a renversé, avec les mains, les pieds, les ongles et le bec, un obstacle qui était trop gros pour aucun de nous tous. Qu’il y va de la question même de la littérature, là où nous sommes nés et comment nous avons grandi, de notre Creuse personnelle aux grandes villes où nous venions avec un sac et trois livres, et que lui il y a réussi parce que dans la langue, ce qu’il sauve, c’est cette peau du monde où il y a des gares, des glycines et des sacs, une violence tellement plus forte qu’elle est comme enchâssée et sertie dans le grand déroulement fixe et intemporel du plus vieux chant de la prose, et si Fausto Coppi n’aura pas un regard pour ce qui s’assemble au bord des routes de campagne pour partager sa légende, mais l’établir du même coup (il n’y aurait pas de légende Coppi si les gamins de la Creuse ne se déplaçaient plus au bord de la route du Tour pour ne même pas arriver à reconnaître le visage crispé du magazine), c’est cela qui catalyse, le monde nôtre par quoi se reconduit la langue (citation 3 : Je me demande si on y a encore le loisir et la passion de s’étriper pendant toute une vie pour un héritage, maintenant que tout va plus vite. La lenteur est restée là cependant, la lente et terrible vie. Ils sont là, derrière les tilleuls tout au fond des cours, ceux qui sont partis chercher du grain et sont revenus sans paille. On ne les voit pas, ils se cachent de père en fils dans des blouses de pharmaciens, ils colligent des dossiers, des actes timbrés, la poussière les tient. Ils sont là, derrière les grappes de glycines, les poètes qui ne sont pas devenus poètes, les lions qui sont devenus chiens, les amoureuses qui ont vainement brûlé jusqu’à la vieillesse, et dont toutes les supériorités ont fait plaie dans l’âme au fur et à mesure que le froid de la province les saisissait, les gelait, doucement les broyait là — et leur laissait le temps, tout le temps d’y penser.) Une écriture du destin, comme personne d’autre n’aurait osé confier tout son paquet à ce seul angle étroit d’où lui échappe, comme ce mot échappée nous vaut encore, juste en son centre, cinq des pages majeures du Fausto Coppi en attente de ses lecteurs.

Une œuvre étrange est née pendant qu’on la regardait naître, non pas un livre et ce qu’il y a après, mais une turbulence centrale et majeure, et puis les figures qui sont la totalité lentement assemblée de tous les liens complexes de cette turbulence à ce qu’elle dérange, où viennent à égalité les peintres brûlés du dedans (oui, son Watteau le premier), et la buraliste dite la Grande Beune et Vitalie Cuif née Rimbaud dans sa cuisine écoutant les vers latins de son fils, et Fausto Coppi en sueur dans le chuintement un instant recouvrant le monde des coureurs du Tour de France sur une route de juillet et qu’il faudra bien qu’un éditeur se décide à reprendre les cartons d’exemplaires stockés je ne sais où dans un hangar de province pour que ce livre, dont j’ai l’exemplaire sur Vergé signé numéro vingt-trois, rejoigne les autres chez les libraires : comme la Saison en Enfer est restée dans son placard de Belgique ou que l’imprimeur avait refusé de mettre en librairie les Chants de Maldoror pourtant payés, un livre de Pierre Michon, figure majeure de l’œuvre complète en instance, manque aujourd’hui à l’ensemble. Et tout cela renvoyant sans cesse à la première turbulence, le coup de force de ces Vies minuscules une à une arrachées et condamnées comme ces figures de la cosmologie moderne à un mouvement d’effondrement produisant rayonnement de quasar autour d’elles, fixant les brefs assemblages de ces figures dont aucune ne nous aurait pu être livrée avec cette force et cette évidence sans cet effondrement fixé, et c’est pour cela qu’on l’aime tant, qu’il nous est si nécessaire même si lui se passerait bien de l’être.

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1992 | Le Goethe d’Orléans


C’est d’un survivant qu’ici on parle, d’un autre âge de la littérature et qui marcherait parmi nous avec cette tête qu’on lui connaît, d’un cynisme inverse de ses livres et des airs d’un vieux Goethe : non, il n’est déjà plus de chez nous, et tant pis si ce qu’on dit ne lui plaît pas (Rien n’a d’importance, mon pauvre F., rien de tout ça ne compte, rien n’est important).

Et que si nous accordions quelque valeur encore, sinon au jeu lui-même, à ces moments de peine et d’âcreté sur le parcours et ce que cela laisse au moins entrevoir d’un peu plus près ou d’un peu mieux sur ces machines de rêve qui nous ont fait, voilà qu’arrivait, dans nos chambres alors vides et sans chauffage, un livre dit de Vies Minuscules et que nous nous y reconnaissions, et notre héritage et nos rêves, un livre de violence et de beauté lyrique, et sur les hommes qui s’y disaient la brûlure des fous, et un peu plus tard derrière une porte vitrée de bistrot c’est ce type qu’on voit paraître avec un cartable et sa cigarette, quelque chose comme détruit (Tu n’es pas un grand, mon pauvre F., tu ne sais pas comme tu es petit, comme ce jeu est mesquin : tu vois, eux, les vrais, les biscoteaux qu’ils avaient, une dureté).

Et qu’il vit comme une légende, cessant presque d’être parce que cette ville d’Orléans est si triste avec sa rue en pente et ses entrepôts tout autour et le croisement des autoroutes et sa gare en impasse et l’éternel embouteillage au pont, qu’on n’imagine pas d’y rester plus de trois heures : quelque chose ici malade et que lui en a ce rire cynique et montre à ses doigts que ça tremble, qu’on lui demande si ce n’est pas ça, le jeu faux et le faux rêve à quoi on se fait croire, et pourquoi donc il n’en part pas de sa ville malade et de cette piaule paraît-il au bout du chemin de la deux-chevaux orange, rue des Roitelets comme ça lui va bien et sans même de téléphone (Mais je ne fais rien, mon pauvre F., ça fait des mois que je n’ai rien fait).

Qu’on le sait bien à les lire, qu’il y a des livres comme celui-ci traitant de nos Vies Minuscules et dont comme le Meaulnes ils ne peuvent avoir de suite et qu’il vaut mieux même cesser d’être pour en accomplir la légende, ne pas se faire sa tête de vieux Goethe et de trembler des doigts dans la ville d’Orléans dont on ne bouge pas, des livres dont celui qui a procédé à leur rédaction peut se heurter des mois comme des ans à l’impossible suite et la solitude blanche qu’autour d’eux ils entretiennent, qu’on occupe le temps comme on peut à quelques merveilles comme s’il ne s’agissait que de démontrer, du bref Roulin au plus costaud Rimbaud, qu’on est encore largement capable, qu’on tient droit dans l’affrontement du vide et de la solitude blanche, qu’on persiste dans la chambre rue des Roitelets quelque part en périphérie de la ville malade, que si les doigts tremblent et qu’on fait vingt ans de plus que son âge en vieux Goethe de province et qu’on a ce rire cynique et le menton qui se relève, c’est qu’il n’est pas temps encore du gong et on lui dit qu’on n’aimerait pas être à sa place même si c’est ici aussi le lieu, rue des Roitelets, de la chance extrême (Tu es servile avec moi, mon petit F., cesse d’être servile, il n’y a que la haine de grande, la haine tu entends : ce qu’on déteste).

Qu’on ne ferait donc pas quelque chose comme son Rimbaud sans s’attraper soi-même au mirage ou au piège de l’homme maudit et d’appeler sur soi-même cette destruction qu’on étale et c’est ça encore dont il ne lui plaît pas qu’on le lui témoigne (Ce n’est pas vrai, ce sont des idées romantiques, du premier romantisme, le romantisme le plus vide tu entends et pourquoi devrait-on payer un prix c’est un discours vide absolument) et que c’est si facile au lendemain de mettre au compte de ces agents de la destruction consommée l’excès des paroles cela fait aussi partie du jeu, c’est Bruxelles encore et qui est le romantique (suffit-il de traîner cet indissociable cartable) ? Il faut bien croire au jeu pour le temps que dure d’y mettre les mains et la beauté de ces récits exhibant leur rhétorique pour la brûler à mesure : ce serait bien ça son drame, de devoir à chaque ligne mettre en situation soi-même dans le plus clinquant et le plus vulgaire même du jeu et ses très vieux miroirs aux alouettes, pousser cela à la rupture et au déséquilibre et qu’il ne resterait dans les lignes que la brûlure et la cendre, la seule trace de la rupture et d’avoir marché sur le gouffre (Des histoires, mon petit F., raconter une histoire, comme c’est simple et c’est beau : rien plus que ça, une belle histoire).

Et qu’il n’y a pas d’avancée dans la phrase et dans le très vieux jeu pour qu’il soit possible encore sans une invention technique qui serait à elle seule insuffisante (l’idée qu’on aurait pu chacun avoir de ces biographies par l’à-côté et ce que cela ramène de force ou de fureur sur soi-même ne saurait suffire), le drapeau cent ans encore du vieux Stéphane comme un programme (en exergue au Rimbaud c’est Mallarmé qui parle) : que la prose aussi pour tenir procède du vers rompu et l’exigence que cela en deux mots vous assigne, à tous ceux qui disent la poésie malade et si c’était là rue des Roitelets, avec son petit cartable marron, celui qui fait parlant de la tringle et du vers l’insulte à Baudelaire suprême d’un alexandrin boiteux psalmodiât son crénom sans souci du lendemain sait qu’il a conquis le droit de parler d’égal à égal et que le grand système d’exigence est avalé et lui vient jusqu’au poignet et cela vaut lettres de noblesse enchaîne-t-il (celui du poignet, et pas le rire sardonique sous la tête du Goethe d’Orléans aux doigts qui tremblent : Et s’il n’y avait rien là-dessous, mon petit F., rien du tout, rien tu entends), tout cela lancé pourtant sur le gouffre ultime et la nuit et que cela ne s’apprend que dans le rire cynique, que c’est seulement sinon pisser dans un violon et que c’est du feu sans doute, feu destructeur, d’apprendre de soi-même que ce qui surgit là de votre poignet participe de cette chance incalculable où toute technique s’oublie et où tout tombe en place et participe et du gouffre et de la nuit conquise, ce n’est sans doute jamais si rassurant de soi-même (Parce que tu ne sais pas ce qu’est Dieu, mon petit F., il te manquera toujours quelque chose : Dieu tu m’entends).

Et qu’il survive aujourd’hui encore de ces monstres (celui du poignet), descendu de sa Creuse et comme il est naturel qu’aujourd’hui le vieux Goethe avec cartable y retourne (Mais cette solitude, non, la solitude mais à ce point-là...) et s’y fasse maison et la tranquillité qu’on lui voudrait et le calme dans les doigts, le travail comme un affront, même avec Roulin derrière, et ses Rois, Empereur, Maîtres, tous titres issus de la rue des Roitelets et qu’encore une fois il ne doit pas être facile d’être là devant (Je n’habite pas là, mon pauvre F., je n’habite nulle part), et le livre à toujours refaire, la boucle agrandie à reprendre et que la chance suprême est pourtant de se présenter là, d’en avoir conquis le droit mais que cela n’aide en rien contre les doigts qui tremblent et les os du crâne qui viennent vous faire tête de vieux Goethe, un récit est là qui nous concerne tous et qu’un seul peut s’en aller chercher derrière le mur de brouillard (Oui mon petit F., je sais bien ce que je suis, ne t’inquiète pas on le sait vois-tu et même si parfois on en pleure on en tremble) et s’il prétend ne pas se souvenir même des mots qu’il vous dit tant pis.

Pierre Michon photographié par François Bon © Oxford, 2002
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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 29 octobre 2009 et dernière modification le 28 octobre 2017
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