livres qui vous ont fait | anthologie de la littérature française du XIXème

d’une improbable rencontre avec Honoré de Balzac sur les trottoirs de Bombay


C’est une des histoires les plus bizarres de mes rencontres avec les livres, une de celles qui m’aura le plus marqué. J’étais à Bombay depuis février 1979, j’en reviendrais fin mai, quatre mois de soudage dans le Centre de recherche atomique (j’ai raconté ça ici), et comme légalement notre entreprise parisienne ne pouvait pas nous maintenir plus de deux mois à l’étranger j’avais pris un break de huit jours au milieu pour le Népal. Ce qui m’avait valu des réflexions acerbes des collègues au retour, crainte que l’usine ne s’en appuie pour s’éviter un aller-retour avion en plein chantier.

J’ai beaucoup écrit dans cette période, beaucoup découvert, mais pour ce premier séjour je n’avais quasiment pas emporté de livres (Gramsci je crois, comme si on pouvait lire Gramsci dans ces conditions), je me rattrapais sur place avec des lectures en anglais et surtout pas mal de sorties pour écouter cette musique dont je découvrais progressivement la grammaire. Il faut dire aussi que le travail était crevant, nerveusement usant, et que Bombay saturait totalement l’espace sensoriel.

Et c’est alors qu’il me restait encore un bon mois de séjour, pas très loin des Tours du Silence, en marchant dans une rue dont tous le trottoir était encombré de marchandises diverses, réparateurs électriques, dentistes cul par terre, nettoyeurs d’oreille et tireurs de sorts, que j’ai eu comme une hallucination. Dans ma tête s’étaient avec netteté écrit ces mots : Le dix-neuvième siècle. J’y percevais comme une révélation, l’autorisation de tourner le dos à Gramsci, et revenir à mes vraies amours, celles quittées il y a si longtemps, de Balzac et Stendhal, ou Baudelaire. Que connaissais-je d’autre ?

Une hallucination beaucoup trop mystique, dans cette netteté de vision, pour que je l’accepte avec évidence. Ce qui m’était une révélation, c’était l’impératif, au bout de trois mois de langue étrangère, et lestée de ces cahiers tout noircis, de revenir à la littérature des hauts temps. C’était un impératif, une hâte.

De quoi rire probablement, aujourd’hui qu’on a tout ça à surface de Kindle. Mais à l’époque je passais par Telex pour communiquer avec mes chefs, qui répondaient le lendemain, et une fois toutes les deux semaines, si je pouvais, je passais à l’Alliance Française pour consulter le Monde et savoir si tout allait bien, là-bas (dans ces temps heureux, ça allait à peu près bien, et l’hiver d’après le suivant on élirait Mitterrand).

Alors j’ai fait demi-tour. Dans mon souvenir, sur toute la surface du trottoir, il y avait six à huit mètres linéaires couverts par les livres, dont beaucoup de lives scolaires ou de manuels techniques. Et puis je l’ai aperçu : dans ces mètres carrés de signes incompréhensibles, l’expression Le dix-neuvième siècle, en bon français.

J’ai payé le livre (un gros livre) une misère, et l’ai rapporté à ma petite chambre tout en haut du foyer étudiant du Bhabha Atomic Research Center. Un livre américain, avec la table des matières au début (ce que je n’ai jamais réussi à faire accepter à Fayard ni au Seuil).

Je crois que j’ai commencé par relire ce que je connaissais déjà, comme on se jette sur un fruit lorsqu’on a faim : Le chef d’oeuvre inconnu de Balzac, reproduit in extenso. Et puis Rimbaud. Puis-je avouer que je n’avais jamais lu Rimbaud, sinon la tringle comme dit Michon, du Dormeur du Val ou du Bateau Ivre. Et puis tout le reste, toutes ces trois semaines qui me restaient.

J’étais sur rails. Je le descends rarement de son étagère, tout là-haut, puisque depuis j’ai acquis chacun de ces auteurs dans leurs oeuvres complètes – comment contourner. Mais du basculement de ce jour-là, et de la gaverie qui s’ensuivit, je me souviendrai toujours.

 

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1ère mise en ligne et dernière modification le 4 décembre 2013
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