New York 8/13 | Deleuze et la ville à ongles

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Les Américains n’ont pas le monopole de ce shit-hole, ça fait pas mal d’années qu’on voit des boutiques marquées Nails dans tous les quartiers et surtout si c’est pauvre, ça a contaminé le Canada mais ça d’ici c’est facile, et ça se répand chez nous largement, ils n’ont qu’à reprendre les anciennes boutiques qui avaient fleuri pour les téléphones portables. Après tout, ça les regarde s’ils aiment ça, et depuis ça prend des couleurs, et différentes selon les doigts, on ne sortirait pas plus sans ses ongles que sans ses chaussures. Peut-être même il y en a des élastiques qui permettraient de taper plus vite à l’ordinateur ou à distance de l’ordinateur, du coup à chaque fois que vois ces ongles je pense aux tristes ongles de Deleuze. C’était sa performance à lui, ce pauvre homme mais qui pensait parlait racontait si bien, des ongles qui poussaient à trois centimètres des mains et puis s’enroulaient en spirale, sauf que c’était grisâtre, plus du jaune de nicotine mais dans ses cours il en faisait des effets d’ombre chinoise – je ne sais même pas si dans un texte il s’est expliqué de pourquoi il refusait de se couper les ongles, Deleuze, et se laisser pousser ces protubérances en chou-fleur au bout de chaque doigt – il avait pour tout le reste une grande élégance, et sa parole comme ses écrits était et sont aussi d’une élégance extrême. Alors je me dis que peut-être Deleuze aujourd’hui irait lui aussi dans une de ces boutiques et se les ferait peindre de toutes les couleurs, ou se ferait retendre cet étrange enroulement en spirale pour des ongles de quinze centimètres (déroulés, ils devaient bien faire ça). S’il vous plaît, aidez-moi : si Deleuze quelque part a parlé de ses ongles, vous pouvez me dire où ça se trouve ?


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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 17 mai 2013
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Messages

  • Oui, il s’en est expliqué, et superbement, de ces ongles – dans "Pourparlers", le texte initial qui s’appelle "Lettre à un critique sévère"
    Là, il s’adresse à un type (je ne sais pas qui c’est, il ne le nomme pas), qui l’a apparemment attaqué par voie de presse, et Deleuze lui écrit cette lettre magistrale. Le critique en question lui aurait reproché ses ongles, coquetterie de diva : et Deleuze, un peu comme dans le Cyrano de Rostand, fait la liste de toutes les hypothèses qu’on aurait pu formuler (sociales, psychanalytiques (!), politiques), montrant toutes qu’elles sont insuffisantes, et que rien ne le détermine.
    En fait, il semblerait que c’était pour des raisons physiologiques (il avait perdu la sensation sous les doigts, et se pousser les ongles étaient manière de mieux ressentir, je crois (est-ce qu’il ne s’en explique pas dans l’abécédaire ?), mais je n’ai pas le livre sous les yeux, à vérifier)
    Je garde le souvenir de la leçon dans Pourparlers : de l’acuité de sa défense, de sa violence contenue, de la manière dont il se saisissait de ce point dérisoire pour couvrir le spectre d’une pensée (et montrait la vanité de la position de l’autre, critique, sévère, et grotesque)
    Je scannerai la page dès que je l’aurai - mais sans doute des gens l’auront fait avant moi ici…

    Voir en ligne : http://arnaudmaisetti.net/spip

  • merci, Arnaud, très sincèrement et je ne change rien au texte écrit y a une demi-heure – j’ai "Pourparlers" à la maison, je lirai au retour

  • J’ai trouvé (et j’ai même trouvé le nom du critique : c’est Michel Cressole) : voilà l’extrait en question :

    Deuxième exemple : mes ongles qui sont longs et non taillés. À la fin de ta lettre tu dis que ma veste d’ouvrier (ce n’est pas vrai, c’est une veste de paysan) vaut le corsage plissé de Marilyn Monroe, et mes ongles, les lunettes noires de Greta Garbo. Et tu m’inondes de conseils ironiques et malveillants. Comme tu y reviens plusieurs fois, à mes ongles, je vais t’expliquer. On peut toujours dire que ma mère me les coupait, et que c’est lié à Œdipe et à la castration (interprétation grotesque, mais psychanalytique). On peut remarquer aussi, en observant l’extrémité de mes doigts, que me manquent les empreintes digitales ordinairement protectrices, si bien que toucher du bout des doigts un objet et surtout un tissu m’est une douleur nerveuse qui exige la protection d’ongles longs (interprétation tératologique et sélectionniste). On peut dire encore, et c’est vrai, que mon rêve est d’être non pas invisible, mais imperceptible, et que je compense ce rêve par la possession d’ongles que je peux mettre dans ma poche, si bien que rien ne me paraît plus choquant que quelqu’un qui les regarde (interprétation psycho-sociologique). On peut dire enfin : « Il ne faut pas manger tes ongles parce qu’ils sont à toi ; si tu aimes les ongles, mange ceux des autres, si tu veux et si tu peux » (interprétation politique, Darien). Mais toi, tu choisis l’interprétation la plus moche : il veut se singulariser, faire sa Greta Garbo. En tout cas c’est curieux que, de tous mes amis, aucun n’a jamais remarqué mes ongles, les trouvant tout à fait naturels, plantés là au hasard comme par le vent qui apporte des graines et qui ne fait parler personne.

    Gilles Deleuze, « Lettre à un critique sévère », Pourparlers 1972-1990, p. 13-14.

    Voir en ligne : http://arnaudmaisetti.net/spip

  • L’image des ombres chinoises est très belle — celle d’un corps rêvé en dehors de son corps (au prolongement le plus infini possible en tous cas), pour dessiner des formes avec la lumière (un corps aux organes poussés à l’extrémité du corps) : à peindre, oui, alors (si l’art est question de figures, de postures, de couleurs, de mouvement), pourquoi pas.
    (Reste cette image de Deleuze dans New-York, cherchant un Nails Store (ça s’appelle comme ça ?), maintenant, possible, impossible)

  • J’aime à imaginer Deleuze dans ces nouvelles boutiques !
    merci pour ce partage tourné vers l’a-venir.