journal | Maurice Nadeau s’en va


Il était associé pour nous tous aux livres qu’il nous avait fait découvrir, simplement parce que le premier il leur avait permis d’exister. Les hommages ne manqueront pas, les noms reviendront en litanie. Pour moi c’est Au-dessous du volcan et la première traduction des essais de Walter Benjamin, avec ces deux titres mystiques, Mythes et violence et Poésie et révolution, traduction Gandillac, dans la collection Les dossiers des Lettres Nouvelles. Je les ai toujours. Et puis ce qu’était la Quinzaine littéraire dans les années 80 : on la guettait en kiosque, un jeudi soir sur deux. Le Monde des Livres était une autorité inaccessible, avec le feuilleton de Poirot-Delpech comme météo. Quand c’étaient des problèmes de société, on se mettait à trois ou quatre et on rédigeait quelque chose pour les « Rebonds » de Libération. La Quinzaine, comme Action poétique (mensuel) pour la poésie, c’était ce qui concernait la boutique littérature. On envoyait son texte, il n’était pas pris dans un courrier des lecteurs quelconque mais dans l’espace tribune. C’était les livres dont il n’était pas parlé ailleurs, la lecture de notre travail du point de vue de la littérature. Les copains qui assistaient aux comités de rédaction, sous l’autorité d’Anne Sarraute et de Nadeau, racontaient leurs débats et prises de décision. Au mois d’août, on était souvent invités à les rejoindre pour le numéro thématique. Je ne sais pas à quel moment tout cela s’est un peu éloigné. Pour moi, je crois au moment où Bertrand Leclair a été évincé de ce comité de rédaction. Maurice Nadeau a usé pas mal de dauphins successifs, l’outil était à lui et personne pour le lui reprocher. Cela supposait aussi une certaine conception de la société où la littérature avait place symbolique, comme le débat intellectuel. On a compris qu’il fallait aller à mains nues sur le terrain même. Dès 1997, pour moi, c’est Internet qui peu à peu incarnait cette façon neuve d’agir et réagir sans passer par l’autorité verticale d’une publication à rythme réglé, quelle que soit son ouverture. La littérature n’avait plus de camp réservé, ni l’enseignement. La Quinzaine a continué son trajet immuable : le ministère des Affaires étrangères, via Yves Mabin, prenait en charge les abonnements des Instituts français à l’étranger, relayé plus tard par le sponsoring Vuitton. Le Matricule des Anges a pris le relais pour une création littéraire qui n’intéressait pas vraiment la Quinzaine, s’orientant plutôt dans l’intersection livre et sciences humaines. Ces dernières années, c’est l’éloignement de ceux de la Quinzaine pour ce terrain où on se battait pied à pied pour ce qui change dans les formes littéraires, qui me surprenait : les bonnes relations ont toujours continué, mais jamais vu aucun de ces amis venir échanger même par mail, ni le vénérable journal faire jamais écho à nos activités web. Encore renforcé il y a quelques mois par Maurice Nadeau co-signant dans le Monde une absurde agression sur la mutation numérique du livre. Il reste cette intégrité, marche rectiligne, peu à peu anachronique – probablement que le statut même du discours critique a changé. Il valait lorsque l’édition était un métier intellectuel avant d’être marchand. Le statut du discours critique avait raison d’être parce que la disponibilité et la pérennité des objets dont il traitait était assurée. Ce n’est plus le cas : on appelle les auteurs – souvent en vain – à ouvrir leur atelier, à considérer qu’un autre mode de partage est possible, basé directement sur la mise en commun non marchande d’une part de la création. Dans cette bascule, on aurait eu besoin que la communauté littéraire agisse comme intellectuel collectif, là aussi ça ne s’est pas fait. Du coup ce qui s’invente se fait en bonne partie sans eux, on le déplore parce que cela nous lèse aussi. Quelque chose finit qui avait déjà fini. Reste la vie droite. Une pensée aussi pour Anne Sarraute, la compagne, disparue il y a quatre ans, et qui portait pour nous un peu de la présence forte, tutélaire, subversive de sa mère. Reste ce livre fou, dense, livre de nuit et déréliction, livre de vertige, Au-dessous du volcan et qu’il fallut quelqu’un pour briser la convenance de notre langue et l’y introduire. Respect.


LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 17 juin 2013
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Messages

  • (j’ai vu le départ de cet homme, cent deux ans, littérateur, éditeur, journaliste ; je pense à lui comme je pense à François Maspero, son père et Maurice Halbwachs, et Jorge Semprun, et je vois que le monde va comme il va) c’est un type qui passe dans le métro (Balard-Créteil je change à Madeleine) qui dit "mesdames messierus, je n’ai rien à vendre, rien du tout, non j’échange de la poésie, oui, vous avez bien entendu de la poésie contre ce que vous voudrez, un demi-euro le poème, ce n’est grand chose, mais cependant ça ne peut pas faire de mal, un petit peu de poésie" ou quelque chose d’approchant, ici il demande : "quelque chose de gai ? quelque chose de triste ? Que désirez-vous ? " la casquette un brin canaille, l’air amusé et de la répartie, je ne sais pas s’il est monté à Opéra ou ailleurs, mais j’ai changer (non que je lui aurais échangé un euro comme un poème triste, mais qui peut savoir de quoi est capable le hasard ?)

  • (en fait c’est "j’ai dû changer" le dû est tombé pendant l’écriture clavier) c’est que je descends chez le fleuriste, toujours le même, pour apporter des fleurs à tu ne peux pas imaginer, qui elle, plusieurs fois, me raconte que "ça enjolive ma vie, je vais les poser, là, près de la télévision", à un moment elle m’a dit "non, ce n’est pas pour lui faire une crasse... " à quel propos, j’en sais rien, mais ça m’a surpris (à peine, elle perd, le sens des réalités, il me semble qu’elle parvient encore à se souvenir, elle se lève et me raccompagne, en riant) (ici la statue de la place qui boute les Anglais hors de France) (drôle de truc pris de l’intérieur du soixante huit)

  • J’apprécie l’honnêteté de votre message. Moi aussi je me suis éloigné de la Quinzaine,à laquelle je fus un moment abonné. Trop jargonnante,plus assez littéraire peut-être. Nadeau devenant anachronique,oui,sans doute,mais comment le lui reprocher ? Et quelle belle fidélité,n’est-ce pas ?

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