machineries de la mort et quelques fleurs en 31 minutes d’écriture

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Amsterdam en salle

C’est la nuit, 1h09. Demain j’ai mon atelier d’écriture hebdo, 3 heures de durée, une où je parle, et c’est pas facile, une où ils écrivent, une où on lit et commente. On organise des voyages. À mesure qu’on se découvre, j’entends des vies, ou plutôt ces échiquiers de vie qui sont pour chacun là où on abat ses coups même si quelquefois les coups ont commencé avant soi. On n’est jamais indemne des ateliers d’écriture, quand bien même on a chaque fois les plus solides bases pour ce qu’on y amène et ce qu’on y cherche. Et ça revient longtemps après, jamais connu d’atelier en 20 ans sans qu’un visage resurgisse. Je n’ai pas mémoire des visages, c’est pas facile à vivre mais c’est une affection qui a un nom. Par contre j’ai une sorte d’hypermnésie pour toute conversation tenue à bientôt 50 ans de distance et même certaines plus, et pour toute page lue. Ce n’est pas une prouesse, plutôt un mystère, parfois embarrassant. Le passé pèse lourd dans les déterminations immédiates, des fois il ne devrait pas. Il ’est 1h13 et j’improvise. Ces textes du journal sont toujours écrits vite et sans savoir. Ce sont toujours des coïncidences, ou épiphanies qui se superposent, chacune avec son rythme propre. Je ne sais jamais pourquoi. La semaine dernière, je suis revenu de Cergy avec deux regards qui pesaient lourd à l’intérieur, après la rencontre, c’est comme ça. En même temps j’aime pas les petits joueurs. Ceux qui ont à ramener gros de l’écriture, ça passe aussi ou probablement par ces sauts dans l’inconnu dont vous êtes un instant le témoin aux mains vides. On suggère des livres, on analyse trois lignes d’un texte. Aiors il faudrait aussi superposer les prénoms. 1h15. Je ne le ferai pas. Je me souviens du premier semestre à l’université de Montréal, c’était donc un jour de novembre 2009, alors je vais dans mes photos, je fais défiler les photos du mois dans Lightroom et je trouve celle-ci faite du bus (chaque semaine je photographiais depuis la vitre du bus Québec-Montréal, tout un an). Je trouve le mot Machineries et cet équilibre qui me fait aimer le travail de Mériol L.. On avait travaillé sur la notion de paysage. C’était un texte avec presque rien. Un pylône électrique, une clairière dans l’immensité de la forêt canadienne. Elle me l’avait balancée en lecture comme une provocation. Et pourtant. 1h18. Un des plus beaux textes que j’aie jamais reçus, je l’avais dit et pourquoi. Après notre relation avait changé. On s’était vu en rendez-vous (on avait des bureaux pour ça, à Québec et à Montréal, c’est pas comme à Cergy des Quatre-Vents). C’était il y a 5 ans, et des 4 groupes, donc une soixantaine d’étudiants avec qui j’ai travaillé à l’UdeM, je dois bien être en contact encore avec 7 ou 8, quelques-uns même revus en Europe. Facebook y aide : j’ai un rapport construit à Facebook, j’élimine ce qui ne me convient pas, il reste ce qui me convient. J’ai compris il y a quelques mois que l’auteur de ce texte, avec le pylône, la clairière et la forêt, au bout de ses études de Lettres, avait fait une formation de thanatopraxie. 1h21. Souvent, dans son Facebook, des petites bribes – mais très discret – sur l’apprentissage de son métier et autour. Ce n’est pas une résignation. Plutôt forer dans la mort et ce qu’elle représente. Je serais encore le vieux con de prof là-bas on se collerait à Philippe Ariès mais non, elle marche de son propre pas. L’ordinateur est une mémoire implacable. J’ai tous les e-mails depuis 2003, j’entre dans le dossier UdeM_2010 et j’entre son nom, j’ai 6 messages. Précisément, le texte avec le pylône et la clairière manque. J’en suis seul dépositaire mentalement avec elle. Je peux le situer, parce qu’à l’emplacement du mail qui aurait dû inclure ce texte il y a la demande de rendez-vous, et un très long texte sur le rapport à l’écriture (entendre : l’interdit de) que j’avais oublié. Est-ce que je dois lui envoyer ? Je le relis. J’ai fait ma job comme ils disent là-bas : j’ai exactement 8 textes d’elle, et c’est très fort, immensément plus fort que le contexte de l’atelier d’écriture. Mais c’est précisément ce qui signe un atelier d’écriture, y compris celui que je vais faire dans 12h d’ici, ces textes immensément plus forts que leur contexte. Ce que désignaient le pylône, la forêt et la clairière elle n’en a pas pris le chemin au-dedans. Elle a pris le chemin des morts, et c’est pourtant la même question qu’elle nous pose, sur ce qu’ils ne lui disent pas. Que ses 25 ans lui soient favorables, de toute façon on n’a jamais cassé le contact, et c’est pour ça aussi que je trouve important de dire que je continue les ateliers, même si c’est avec ceux de Cergy et plus ceux de Montréal : les deux visages la semaine dernière c’était le même rendez-vous, à preuve que je ne reconnais pas les visages et ne me souviens que des textes. Ou mieux des mains que des yeux. 1h29. Et tout ça parce qu’hier je suis à même de lire une offre d’emploi transmise par Pôle Emploi, ce cataplasme du désastre, La voilà : MISSIONS Accompagner et transporter le défunt, de la mise en bière jusqu’à l’inhumation ou la crémation. Sous la responsabilité du maître de cérémonie et dans le plus grand respect des familles et de leur défunt, vous prendrez en charge les missions suivantes : le portage du cercueil – la conduite et l’entretien du véhicule funéraire – veiller au bon déroulement du cortège : réguler la vitesse du convoi – la participation à la préparation et au bon déroulement des cérémonies qu’elles soient civiles ou religieuse – la mise en place des articles funéraires et des fleurs PROFIL : Être patient, faire preuve de beaucoup de tact et de discrétion. Le porteur chauffeur funéraire travaille dans un environnement sensible et doit faire preuve de recul vis-à-vis des événements. Une première expérience dans le domaine serait un plus Bac/niveau bac. Sauf qu’elle était adressée à une doctorante de Bac + bien plus mais laissons, même si c’est passionnant de remonter comment Pôle Misère de l’Emploi avait trouvé dans ses ordinateurs la destinataire de son annonce. Alors j’ai repensé à la jeune thanatopraxiste de Montréal, même âge que la doctorante, et bien sûr à ce texte. Je me disais que c’est peut-être ça qu’on devrait faire : nous les écrivains on sait s’en occuper des morts, d’ailleurs on a pris l’habitude de s’occuper des siens. Je veux bien y aller, chez Pôle Emploi et faire la job. En plus, ça serait probablement payé pas très différent de mon poste professeur 2ème classe échelon 1 en École nationale supérieure d’arts (1670 net/mois). Mais au moins le monde serait à sa place. Qu’est-ce que j’en ai à faire, à mes 60 balais, d’aller m’occuper de l’enterrement des morts, avec une belle voiture bien propre et à la vitesse bien régulée (c’est juste là que j’aurais des problèmes : j’ai jamais su rouler pas vite, mais bon, on se forme). 1h36. Et qu’on leur laisserait les places, aux gamins qui le méritent et qui nous ont fait des si beaux si forts textes. C’est pas du tout ça que j’avais prévu d’écrire. Mais ils sont là, les morts, ils nous entourent, on les sent tout près. Nous on le sait. Écrivain on vit avec on vit dans leur souffle et notre corps aussi dans l’écriture passe de l’autre côté : on a appris, à passer de l’autre côté et revenir. Des fois, si c’est bien d’être prof, c’est aussi pour ça, leur apprendre à risquer l’autre côté, mais sans se faire mal – message aux deux visages. Mais il y a l’autre mort, la mort administrative, le pays qui se dessèche parce qu’il ne sait plus, sinon que les riches soient encore plus riches et les politiques bien lisses avec leurs cravates. C’est à leur petite mort à eux, qu’on en veut. Et je repense à ce texte qui n’est jamais arrivé dans mon ordinateur, avec un pylône, une clairière, une forêt (ce n’était pas écrit, que son père pilotait des hélicoptères, là-bas tout là-bas dans le nord et pourquoi c’était à cause de ça le texte, le texte sans rien comme elle avait dit, pour me prouver qu’elle n’avait rien à écrire). Demain 14h-17h je fais atelier d’écriture. 1h40.



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 19 novembre 2014
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Messages

  • (c’est d’un moche) promise (plus ou moins) hier la voilà ; c’est moche ; c’est l’hiver, il y avait ce soir ce pincement du froid qui vient ; je fatigue encore (je réponds à nouveau à un ao quali 30 entretiens, analyse pour ONPES (personne sait ce que c’est, observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale : voilà, c’est dit), le précédent, c’était Picasso) (pas sûr que j’aie une chance, j’essaye comme d’habitude, ce n’est pas que l’espoir s’en aille, mais tant pis) (déjeuné avec A. qui m’a invité, qui a toujours sa souris valseuse-trouble de l’oreille interne- et qui marche comme un petit vieux, tandis que sa mère, dans une maison de "retraite" (ce mot, quelle horreur) se meurt, aveugle et ne le reconnaissant pas au téléphone) (dur dur) (en même temps j’écoute the cure, alors ça ne risque pas d’aller tellement mieux)

  • (jm’en vais au séminaire) (après je ne sais pas bien quoi, présentation musique dans le 3 je crois bien, voir des amis) (le moral : zéro, picasso muet ça veut dire que je l’ai dans l’os) (j’essaye l’autre mais j’en suis loin, trop loin je crois, j’essaye quand même) (je fatigue, ce matin j’ai tapé 4.45 j’adore me lever tôt mais là ça fait juste) (j’ai pas de photo : je devais aller voir TNPPI mais j’ai reculé devant l’obstacle, et j’ai pas un rond pour lui offrir des fleurs, tu vois le topo) (dur dur la vie) (jm’en vais aller parler à la banque...) (photo : le Tage et le bateau croisière)

  • je suis allé chez ma tante essayer de voir combien elle me donnerait de la montre que je tiens de mon oncle (on essaye de vendre les bijoux de famille) le type grand seigneur, "on me dit 400, je vous en offre 440", on ne parle pas de Keuros tu comprends, j’ai cru me retrouver aux Morillons même ambiance même attente même numéros électroniques qui s’affichent (la population, beaucoup de gens noirs, des femmes pas mal, quelques blancs, dont un couple (le père et le fils je subodore) (y se ressemblaient, mais le fils avait peut-être 30 kilos de plus que le père qui tremblait un peu le malheureux) ils sont venus mettre au clou une oeuvre d’art-pas vue) (j’ai essayé de voir le visage de la commissaire priseur qui a estimé mon bien (comme on dit) mais elles sont planquées derrière une vitre opaque qui se trouve derrière les caisses) (on t’appelle une première fois, tu remets l’objet, on te rappelle on te dit "c’est tant" si ça te va, on te signe un contrat et on te file un chèque) (sur le crédit m. évidemment) (je suis resté poli en refusant)

  • "salut mon vieux" a fait TNPPI, j’entrai, elle était assise sur son lit, , ma soeur son casque aux oreilles comme une ado tu vois le style, j’ai donné les fleurs à ma tante : "ça embellit ma vie et j’en jouis" t’avoueras qu’elle y va franco, drôle de gonzesse, sans déconner, elle se marre ne comprend rien à ce que je lui raconte et pas seulement parce qu’elle doit être à moitié sourde, elle court vers ses 99 piges, comme une fleur... Jte jure...

  • je l’ai vu détruit, je ne suis pas sûr d’avoir une photo (mais ça a failli être une série) ; le truc ressemble à un drakkar, avec ses blondes hordes de guerriers asoiffés de sang qui vont aller à l’assaut du monde (on en ferait un jeu vidéo-de merde- que je n’en serait qu’étonné au quart) il commence à faire nuit à 4 et demi, et ça fait vraiment chier le populaire, jte le dis (j’en suis) (j’ai entendu hier un type déclamer du gérard manset qui disait pour finir "je soliloque tout seul sans que ce soit un pléonasme" beaucoup de choses seront être pardonnées à un type qui a pondu "manteau rouge" mais quand même, là, je crains qu’il ne se sénilise (verbe ethnocentré, certes) (envie de lui répondre " et mon c.. c’est du poulet ? " mais je reste sur mon quant à moi, dans ce type de réunion)