2015.11.15 | le droit aux petites choses


Pas en rajouter sur la tension éprouvée tout au long des heures, l’hébétement, la rage aussi à tout ce que ça casse autour, le gris qui s’annonce. « Dans la complexité et le gâchis, se taire », c’est Christine Jeanney qui le dit, et reconnaissant à ceux qui maintiennent droit la pensée, comme André Gunthert ou Philippe Liotard et après, chacun ses pistes. Mais justement, pourquoi on se priverait ici, hors cette rage et cet hébétement, et le deuil renforcé par le savoir maintenant des noms et des visages, de simplement continuer ce qu’on essaye à cette si minuscule échelle ? Ce matin, coup de téléphone rituel du dimanche matin à ma mère – tout ce bruit et ce chaos lui sont épargnés – et, dans la solitude de qui vit sans plus de mémoire qu’immédiate, alors que jamais je n’aurais pensé qu’elle s’en souviendrait, elle se remémore que lundi sa soeur et son frère l’ont emmené voir la maison d’enfance, la maison de Damvix. L’étonnement, c’est la fixité à distance d’images séparées, ainsi le fait qu’elle était assise à l’arrière de la voiture, disant « j’étais contente de ça, j’étais tranquille, tous les deux ils parlaient, moi je pensais et j’étais bien ». Même les mots simples, elle a du mal – ce matin elle ne trouvait plus banane (« ce truc long qu’on mange, qui est jaune »), mais le toponyme sonnait comme une musique : « puis j’étais contente à Damvix ». Je savais qu’elle avait demandé à aller voir l’armoire aux livres, celle qui fait le terme de mon Autobiographie des objets, livre qui m’a embarqué sans prévenir dans les premiers mois où s’est manifesté ce rongement de toute mémoire. En fait, ce qu’elle cherchait, mais n’aurait su le dire à personne, c’est sa propre chambre, dans la maison pourtant transformée : « j’ai pensé à ma chambre, mais il y avait un grand rideau je pouvais pas » – avec cette timidité qu’elle n’avait pas avant : « je n’ai pas osé demander, je ne voulais pas abuser ». C’est difficile de savoir à quel rideau elle pensait, parfois les métaphores concernant sa difficulté à se souvenir se projettent en images réelles. Et elle a ajouté : « j’ai pensé à tous les livres ». Je lui ai dit que ma tante l’avait effectivement emmenée jusqu’à l’armoire aux livres – elle m’a dit que le souvenir lui en revenait. Mais cette phrase me troublait : oui, le fait que cette armoire à porte vitrée ne recelait que des livres, c’est toute ma vie qui en a découlé, et même aujourd’hui je pourrais la reconstituer de mémoire. Mais il n’y en avait pas tant que ça, alors qu’à dire « tous les livres » on aurait ceux de l’univers entier. Pourtant, à eux seuls, comme ils contrebalançaient, ces livres imaginaires, toute l’entreprise de mort, celle d’avant-hier. Et puis elle m’a dit : « il y avait Papa en photo, en bas ». Un de ces derniers dimanches, alors que j’essayais qu’elle évoque mes grands-parents, elle avait simplement répondu : « c’est loin, tout ça ». Et j’ai compris une autre phrase, qu’elle m’avait dite plus tôt : « et j’ai un papier où j’ai marqué : papa ». La remémoration l’avait conduite à l’incroyable, avoir recours à l’écriture, et toute la symbolique et la force de l’écriture, et écrire ce mot, un seul mot, elle qui m’appelle désormais, comme mes 2 frères indistinctement, par nos 3 prénoms dits d’une seule lancée, en complétant souvent par « j’avais trois garçons ». Comme si l’ancienne institutrice pouvait se tromper dans l’imparfait. Elle se souvenait aussi du retour, et qu’à nouveau elle était assise à l’arrière : « j’ai eu tout le temps de me remettre dans ma tête, je suis restée tout un moment dans ma tête ». Normalement je ne parle pas de choses comme ça, ici, je les garde pour le premier cercle, et la gratitude vis-à-vis de ma tante, qui lui a offert cela. Il n’y a pas de fatalité, à ce qui vient vous manger la mémoire : Lucette Desvignes a 8 ans de plus que ma mère, et la lire parfois c’est comme l’emprunter au frère écrivain, son fils à elle. Mais, dans l’horreur de ce vendredi, c’est à cela que je ne veux pas renoncer – si minuscule que soit en ce lieu ma part d’explication entre moi-même et mon petit timbre-poste de monde, le droit de continuer, et, pour contrebalancer l’horreur, redire ce qu’elle a dit, elle, pour finir, elle qui ne se souvient plus d’aucun mot et a trouvé celui-ci d’un seul coup : « ça a été merveilleux pour moi », même si, dans la syntaxe la plus simple, ça est sujet, et non plus moi. Photo ci-dessus : Damvix, 2011.

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1ère mise en ligne et dernière modification le 15 novembre 2015
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