d’un roman-lieux | vu pas vu à Bodega Bay

sur la trace des oiseaux de Hitchcock, et des mystères de Google Street View




Voici donc la vidéo montée au terme de cette journée à Bodega Bay. Curieux de refaire le voyage depuis chez soi. De comprendre ce qu’on a filmé et pourquoi. Ou comment l’arbitraire du réel vous fait bifurquer de façon toute différente, alors que pourtant c’est même lieu presque même temps.

Les oiseaux ils y sont, à Bodega Bay. Mais lorsque le conducteur de la Google Car arrête sa voiture juste devant les mouettes, est-ce qu’il pense à Hitchcock, ou juste à la singularité de l’image ?

M’a toujours frappé aussi comment, parfois, ces types ne résistent pas. Mettre du point de vue dans le logiciel, alors ils descendent avec leur voiture directement sur la plage, et vous retrouvez la ballade que vous aussi vous avez faite. Le petit bois flotté que vous avez ramené et qui est là, désormais, dans votre bureau.

En tant qu’Européen, on est toujours débordé par les longueurs et le temps de la route, aux US. Tout est trop loin. On pourrait toujours continuer plus loin. La route en corniche remonte tout du long de la côte. Il y a bien un moment où vous avez dû vous arrêter. Quel regret.

C’est bien la rue dont s’est servi Hitchcock dans son film. Les enfants qui courent, les oiseaux rajoutés ensuite. Nous on s’est arrêtés sous les mêmes fils télégraphiques, justement à cause de ce vacarme d’oiseaux, que j’ai filmés.

Puis remonter vers le fond du hameau. Je suis d’un pays où il n’était pas rare, nous non plus, de voir un bateau échoué rester dans l’herbe. Google Car ne me permet pas d’apercevoir ce vieux Dodge que je cherchais, caché par une haie, mais ce bateau à quelques mètres il me le révèle comme une sorte de rêve.

C’est la vie quotidienne, qui est un mystère, et que l’électronique dévoile.

Au bout, on avait trouvé nous aussi ce grillage. Les bandes jaunes de la Google Car sont impossibles à retirer de l’image. Google fait comme si l’itinéraire seul nous intéressait, et pas le sol. Pas la route en elle-même.

On s’était garé là, on était entré au fish & chips. C’était généreux et pas cher, et le patron aimable, tout simple. Il y avait un couple du coin, et deux ouvriers. Pas d’autres touristes. Une seule fois, dans tout le séjour, à Venice Beach, on a eu le sentiment d’être arnaqué, mais c’est vraiment l’exception là-bas, pas comme Paris.

On était descendu jusqu’au ponton sur la baie. J’ai fait ce même plan, de façon frontale aussi, avec les bateaux Old habits et Deliverance. Choses qui restent, indépendamment de qui les regarde. Pourtant, les bateaux ne sont pas exactement des choses. Bizarrement, la remorque sans roue sous le dériveur était partie, avec le tabouret juste devant. Qu’est-ce qu’ajoute à l’objectivité des choses, celles que vous avez photographiés ou filmées, de les retrouver dans un processus d’images technologiques, dépourvu de toute subjectivité ?

Ce bateau-là, le vert délabré au milieu, je l’ai filmé aussi. Ce que le réel dégrade rejoint plus facilement notre rêve.

On était resté longtemps sur le parking près du ponton. L’été ça doit être animé. Il y a une magie propre à tous les bords de mer désertés l’hiver. Dans ma vidéo, je me souviens de ce 4x4 rouge qui se demandait bien pourquoi je le filmais.

On aperçoit toujours dans Google Street View des personnages, saisis dans leur vie ordinaire. Peut-être ont-ils soudain conscience que la caméra numérique les insère dans le grand puzzle général. Lui, il n’a même pas eu besoin d’être flouté. Sa silhouette en dit tant, sur le fond de la baie.

L’idée aurait été de revenir par Point Reyes. Mais la route, celle-ci aussi, était inondée. Demi-tour. En traversant Ford Valley, un de ces hameaux posés tout en longueur des deux côtés de la rue unique, je m’étais dit que je ne le verrais plus jamais. C’était faux, puisqu’on a fait demi-tour. Les éternels magasins, les éternelles ruines qu’on laisse pour faire autre chose ailleurs, à côté.

Et tout au bout du même hameau, pourtant, cet hôtel, avec chambres disponibles et repas. On s’arrêterait là, personne jamais ne viendrait vous y chercher.

Hitchcock dans son film recompose un paysage d’après des prises de vue dispersées. C’était bien le moindre de remonter dans les terres jusqu’à Bodega. C’est dans cette boutique que commence le film. L’effigie en bois de Hitchcock n’existait pas encore ?

En face, ce casino et l’enseigne Seven Up. Pour le photographier, pas facile de trouver un cadre – il est dans la vidéo aussi bien sûr. Les disjonctions de la Google Car, et sa proximité aux bords de route, limitent aussi le travail du cadre. Est-ce qu’à cadrer dans Google Street View on accomplit le même travail du cadre que le photographe ?

J’avais arrêté la voiture devant le petit cimetière sur sa pente, avec ces 3 croix hiératiques tout en haut. Impression étrange ou troublante. Parfois, la Google Car photographie mieux que vous avez su le faire, pour répondre à cette impression.

Autre occurrence : quand vous faites le voyage vers un lieu uniquement pour une image archétype, ou iconique, et que soudain le réel vient correspondre exactement à cette image préexistante, photographiez-vous (ou filmez-vous, puisque le plan est le même) la réalité, ou seulement cette image préexistante ?

Voilà, on y était. Où tout s’annule puisque le lieu même où le film culmine, et que dans la tranquillité du soir des gens ici habitent. On est revenu par Sebastopol.




François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 26 février 2017
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