2017.05.28 | des pieds d’Ursule Mirouet, et de tes annotations dans le Grand Meaulnes


Les romans te semblaient pauvres. À moins de revenir à avant, à quand ça ne s’appelait pas roman. Ces moments où seulement Balzac de nouveau t’est encore possible. Ou pour ce paradoxe de la mémoire qu’on ne saurait rien en réciter par coeur, mais que probablement, à rouvrir pour la 30ème fois en un demi-siècle la Rabouilleuse ou Ursule Mirouet tu anticipes d’une demi-seconde la phrase qui vient, et que ce serait un peu comme à jouer de la musique avec la pensée juste sur la mesure qui vient, ou comme naviguer dans les vagues. Et te voilà à penser (cette nuit même, réveillé par ces lumières brèves d’éclairs très lointains, suivis du grondement sourd de l’orage qui viendrait mais très tard, dans un matin qui n’arrivait pas à se construire) qu’une part de l’art de la prose, si rare dans sa vraie maîtrise, c’est de donner ce sentiment d’anticipation à mesure même que tu avances un nouveau texte. Pourquoi elles seraient si fortes, les phrases sur ce sentiment humain du temps, de la pluie sur les villes, dans l’ouverture des romans de Simenon, ceux qu’hier tu as empaquetés dans un carton de déménagement pour ton frère ?). Il me revient que dans un rêve, dans le rêve de cette nuit, puisque ce matin la tâche c’était d’écrire ce bref texte dont tu sors, sur la peinture homme-chien n°2 de Philippe Cognée, il y avait cette phrase : « La bouche pleine de sang », et que tu te morigénais toi-même : « Que voilà bien une de ces idiotes phrases de rêve, un cliché comme on n’en voudrait pas dans le polar le plus banal. » Et que c’était pourtant la sensation, à se réveiller là une fois les fonds de placards évacués, qu’il restait ces cartons avec le tri fait, cette valise exhumée de la cave et remplie de photos même pas décolorées (j’allais écrire décolérées), classées par années des élastiques au caoutchouc cuit et raidi. Non, tu n’avais rien dans ta bouche que ton âge, et le dedans de la bouche est un des marqueurs les plus évidents de la conscience que tu as de ton âge. Tu pensais : « C’est la différence entre eux les peintres et nous les plumitifs : même Cognée il ne saurait pas peindre du dedans de la bouche, quand toi tu écris le dehors et la ville depuis cet endroit même ». Je n’ai pris que très peu de vieux livres. Il est peu probable que je les ouvre une fois de plus, même lorsqu’ils auront rejoint le labyrinthe de mes étagères. Ils ne sont porteurs que de cela : le fait que je les aie lus, à l’âge où on découvre lire. Et que ce qui me portait, ce qui m’a porté un demi-siècle d’attente, c’est la possibilité pour une phrase de construire un réel qui n’appartient pas au réel – cet homme-chien de Philippe Cognée, donc –, le défi posé en permanence à soi-même de l’écriture fantastique, ou bien ce permanent miracle : ce moment où Ursule Mirouet, à la seule force de la phrase de Balzac, se lève des deux pieds dix centimètres au-dessus du sol, et que c’est vrai. Et que tu le savais dès ce moment-là, depuis ce moment-là et pour toujours, la preuve, à ces annotations dans le Grand Meaulnes retrouvé : il y a quelques années, j’avais racheté chez un bouquiniste cette édition de poche du Meaulnes, parce que je me souvenais l’avoir lue pour la première fois en Livre de Poche, et qu’en 1964 c’était une vraie révolution de l’édition. Et je le retrouve hier, par hasard, et donc mes propres annotations : le livre est de 1967, l’année de Sergeant Pepper, donc tu es en 3ème, oui le demi-siècle – et pour la première fois me voilà moi aussi sur le chemin de l’aventure – tu en aurais oublié une seule, de ces phrases soulignées ?



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 28 mai 2017
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