2017.10.04 | CNC YouTube, à moins de 10 000 t’as plus rien

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J’ai vécu 2 ans passionnants (commission renouvelée par moitié chaque année, mon mandat a cessé fin décembre dernier – et merci à Valentine Roulet pour l’invitation) comme président – en gros, 2 réals, 2 prods, 2 diffuseurs et 1 plumitif pour faire l’impair, mais tous à égalité de voix – de l’aide à l’innovation documentaire du CNC. C’est toujours étrange, quand on n’a pas de quoi réparer son chauffe-eau en rade (c’est fait, merci), d’avoir voix au chapitre pour distribution de pas loin de 3 millions d’euros d’argent public, sous forme d’une aide à l’écriture de 7 000 (une cinquantaine par an, sur 600 demandes validées par un binôme de lecteurs à nous inconnu), puis des « aides au développement » et enfin une « aide au développement renforcé » (80 dossiers par session, 15 montant en plénière, 6 soutenus en moyenne, 2 fois par an...) pour laquelle on reçoit réalisateur et producteur pour un face à face de 20’, exercice cruel et, le mandat fini, c’est les films pour lesquels on n’a pas réussi à emporter le morceau qui restent un pincement... C’est un observatoire terriblement riche sur la création cinématographique, dans son rapport pluriel au réel. Dangereux aussi : on regarde des dossiers, on visionne des liens Vimeo, et il faut opérer une sélection sur des objets encore si fragiles... Puis on a dans sa vie à soi tout un morceau de la création des autres, qu’on vit un peu par procuration...

Tout ça pour dire que je me sens encore un peu de la maison, même repassé de l’autre côté de la barrière, impliqué actuellement dans un projet lourd de film VR sur Lovecraft etc.

Et donc que j’étais bien heureux d’apprendre que le CNC ouvre un fonds (pas rien, 2 millions d’euros par an, qui seront répartis à une centaine de projets...) destiné à soutenir la création vidéo directement sur le web, dont le fer de lance est YouTube.

Mais la douche froide : avoir 10 000 abonnés YouTube pour le 1er étage du projet, 30 000 pour les projets plus longs. Le critère « abonnement YouTube » donc mesurable et valuable (comme disent les potes US) pour l’argent public.

Evidemment, tant pis pour nous, qui n’avons pas ces chiffres. La littérature contemporaine, ça intéresse qui. La création vidéo basée sur recherche littéraire, ça intéresse qui. Laura Vazquez, un mot par jour et un plan par mot, pourquoi elle aurait besoin d’aide ?

Je ne parle pas pour moi : si vous voulez me soutenir, achetez donc un livre, ou mettez quelques euros au Tipeee – le contrat est plus clair –, et puis je suis sur ce gros projet Lovecraft, ma chaîne YouTube c’est mon plaisir. Seulement, allez-y, sur ma chaîne (au fait, vous avez vu, je viens de rajouter un petit teaser !) : à droite il y a une dizaine de chaînes que je recommande. Elles ont toutes à voir avec la littérature de création, d’intervention, mais par la vidéo et par le web. Lesquelles ont 10 000 abonnés ?

Les abonnés YouTube, ça se fait à l’ancienneté, mais ça se fait aussi au prorata des algorithmes mesurant les répercussions en clics publicitaires, la façon dont eux-mêmes poussent en avant les vidéos qui marchent, ou ce qui solidifie en longue traîne quand une vidéo fait du buzz.

Alors nous, pensez bien que ce n’est pas demain la veille.

Rien d’aigri ni de contestataire : je suis de nombreu.se.s chaînes à grosse diffusion, et que le Monde par exemple illustre son article par SolangeTeParle c’est parfait et tant mieux pour elle, qui a bien contribué, dès son « abécédaire » du début, à configurer le nouveau territoire (juste au moment où elle semble rendre son tablier, d’ailleurs...) : Ina M. a intégré il y a un an le Fresnoy, il est de bonne augure que des acteurs de la vidéo virale se lancent dans des projets de plus lourde élaboration. Ça use, YouTube, encore pire que le blog. Et quiconque pratique YouTube, c’est mon cas, sait ce qu’il doit à celles et ceux qui s’y sont lancé.e.s un peu avant... Je n’avais en rien prévu le bonheur que j’ai à explorer ces outils et ces formes, la place que YouTube occupe désormais dans mon travail (ou mon travie).

Seulement que voulez-vous : ça me mâche un peu. Il me semble qu’il y aurait eu honneur à ouvrir ce soutien à d’autres vecteurs de création pour la vidéo sur le web – il y en a aussi sur Viméo, où le taux de compression image et son est bien moindre, et permet un travail de qualité plus haute. Il y a aussi tous les ceux dans mon genre, qui seront toujours sur les marges de YouTube parce que refusant de monétiser leurs vidéos (ça vous économise la pub obligatoire). Il me chagrine que l’audience fabriquée et mesurée par Google (par exemple, si j’intègre une de mes vidéos sur mon site, elle passera en cache et les stats ne seront pas décomptées) devienne la barre de mesure de l’établissement public, et la première mesure pour l’obtention du soutien à projet.

L’audience sur YouTube est cumulative, les flux des plus gros se multiplient avec des taux d’accroissement proportionnels à la masse et ça fausse tout, y compris chez nous – regardez les scores de chaînes US vides de chez vides comme Paul Logan ou Roman Atwood : des millions. Sans parler du pauvre héros usé, PewDiePie aux 55 millions d’abonnés, et qui ne sait plus quoi faire pour continuer...

Pas grave, on ne fait pas la course à tout ça, et notre liberté de créateurs vidéos sur web elle est là : un simple téléphone suffit (même si ce n’est pas vrai, et que chaque bout de matos ça coûte un bras).

Juste que la création ça ne se divise pas, et ça ne s’exprime pas selon des audiences mesurées mais en partie produites par Google.

Je pense même, sur le fond, que le modèle publicitaire sur lequel s’établit YouTube est dans un déséquilibre profond : il alimente de façon exponentielle des chaînes de plus en plus grosses et de plus en plus vides (attention, là aussi il y a des exceptions : Casey Neistat s’érôde, mais surgit un Peter McKinnon, on voit arriver de jeunes auteur.e.s etc...). Les modèles Google par vente de mots-clés, Facebook par promotion de contenu, ont innové, la pub ne sera jamais que parasite. En tant que producteur de contenus sur YouTube, je serais certainement cap de payer pour cet espace de diffusion qui m’est offert, encore plus si j’y disposais de visionnages moins compressés, comme sur Viméo etc.

Le vrai vertige de YouTube, il est là : la possibilité d’insérer ce qu’on créée, et qui appartient à la littérature parce que partie organique de notre travail sur et dans et par la langue, en diffusion accessible à l’infini... On souhaite tout le meilleur aux plus de 10 000 qui, en plus, seront soutenus par le CNC, nous on se débrouillera toujours et pourquoi ? Ben parce que pas le choix !

Et j’espère aussi que vous l’avez compris : si on insiste et appelle toujours pour que vous cliquiez s’abonner, sur nos petites chaînes littérature, c’est pas de l’égo, c’est du combat, et solidaire.

Photo : aire d’autoroute, Mannheim, vidéo en cours de montage.

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 4 octobre 2017
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