2017.10.12 | dommages

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Un déplacement muet mais considérable de nos usages web, c’est comment ce qu’il y a de profus et diffus dans nos vies, mais justement ce qui en fait le singulier, l’arbitraire, l’irréversible n’est plus séparé du bruissement général par l’ancienne hiérarchie verticale de la presse, télés et tout ça, mais par les réseaux vient dialoguer avec tant d’expériences similaires. Le réseau ne nous emprisonne pas, il nous aide à nous reconnaître dans une image que depuis bien longtemps (Montaigne ?) nous savons au plus près de nous-mêmes en bascule, fragilité, mouvement.

Et les petites choses heurtent les grandes, mais les grandes nous lassent. Aussi parce qu’elles nous effraient. Certainement aussi parce qu’elles nous effraient. Le lieu de résistance n’est pas geste forcément d’abord dans le geste public qui l’exprime.

Cela vaut probablement encore plus pour le concept de violence, son côté non mesurable, l’absolu de son arbitraire. Et s’il y avait encore plus désormais à travailler dans le concept de violence là où il s’exprime à notre échelle à la fois profuse et diffuse dans le visage à visage des éphémères flux réseau ?

Ainsi, sur la page d’une amie (non pas qu’on se soit vu souvent, mais je suis depuis 3 ans maintenant ses travaux, non des moindres), à trois jours d’intervalle deux épisodes à échelle différente de la violence.

La plus grave, ou la plus absolue, est une chute. Ça me hante, les questions de chute. L’an passé, en sortant d’un workshop d’écriture avec des masters traduction de Talence, je suis tombé dans l’escalier, sans comprendre pourquoi et comment j’étais tombé, sinon que c’était lié à cette journée de boulot et ce qu’il fallait y brasser (ok, ce n’est pas ça en tant que tel qu’on me demande, je n’ai à m’en prendre qu’à moi etc). Ce n’est pas le mal dans la cheville qui avait flanché, mais c’est que dans la perte d’équilibre j’ai bien failli entraîner Véronique B., qui a fait semblant de ne pas remarquer que ça aurait pu être vraiment pire, et pas que pour moi. Je me revois la tête en bas, avec ordi, valise et livres, les marches de carrelage au-dessus de moi. Samedi dernier, après le workshop non stop à l’ENS Lyon, c’est sur le quai de la gare de Massy que je me suis rétamé, avec encore valise et ordi, et tout qui valdingue autour. Epaule, dos et genou droit, j’en ai encore tout qui mal.

Alors que je cogitais à ces questions de chute, comme un genre d’obsession vaguement sourde, pas raisonnée, depuis ce statut Facebook avant-hier soir, cet après-midi un mail qui m’informe (la musicienne vendeuse) de la vente à Drouot d’un des quelques violons en circulation (j’en ai un ici) de Ricardo Perlwitz. Un soir, grimpé sur une charpente, Ricardo s’est écrasé au sol. Longtemps il a été l’ami le plus proche, dans les années les plus fragiles alors ça soude. Il y a quelques dizaines de pages écrites sur sa chute dans mon ordi, et qui y resteront. Il n’est pas temps de laisser ça venir au jour.

La chose n’avait aucun invariant d’échelle par rapport, au bonhomme de bientôt 65 balais qu’a pas encore dételé alors qu’il devrait, étalé sur le quai de Massy, et qui instagramme le train de marchandises sous les lumières à côté, au lieu de ses possessions sur terre, parmi ses propres abattis, sur le ciment du quai (voilà ce qui vous arrive à vous tromper de rame, après un workshop d’écriture). Là, il était mention d’un type qui se jette du 5ème étage, il y a ça dans Douce de Dostoievski, dans Béton de Thomas Bernhard, mais le type avait rajouté un paramètre dans l’équation : avant de sauter, il s’est emparé de son gamin de 6 ans, ils se sont écrasés ensemble.

La violence n’a pas d’échelle dans son absolu. Les singeries des 2 obsédés du nucléaire ne sont pas d’une nature différente. C’est juste dans l’échelle de la description des conséquences que cela changerait.

Rapport au statut Facebook d’avant-hier soir : la fille de l’ami, en dernière année de lycée, qui fait des heures le soir dans l’école maternelle du quartier, pour trois sous et la générosité de l’aide en garderie. Le petit gamin faisait partie de ceux qu’elle gardait. La violence abjecte et universelle, mais anonyme et hors de votre circulation dans le monde (mais ce n’est jamais si simple : j’ai connu l’attentat de la gare Saint-Charles à Marseille en 1983 ; pas d’endroit qui soit biographiquement moins neutre pour moi que ces escaliers – pourrai-je jamais les réemprunter sans penser à l’abjection de la semaine dernière ?), cette violence soudain vous rejoint par un fil direct. Vous savez les yeux de la fille de l’amie, et ce 12 octobre, par exemple, n’est pas non plus pour moi une date neutre dans le rapport parents-enfants. il y abîme, incommensurable abîme, parce que rien pour se séparer soi de l’atroce.

C’est la nature ambiguë d’Internet : ce que je dis ci-dessus participe d’un univers privé, qui me bouscule dans le plus intime en même temps qu’il est issu du sociétal le plus arbitraire.

Mais je voudrais encore insister sur cette question d’échelle, lorsqu’il s’agit de l’absolu de la violence. Deux micro-événements, l’un avant-hier qui me concerne, l’autre avant-avant-hier qui concernait cette amie et sa fille (et nul indice – si vous la reconnaissez, c’est que vous êtes amis de l’amie, et la discussion redevient privée, même sur la place publique qu’est par définition le réseau).

Celui qui me concerne est ridicule : c’est la 5ème année que je fais chaque semaine le voyage de Cergy et – même si ce n’est jamais à Cergy que ça m’est arrivé, jamais eu de pépin d’aucune sorte là-bas jour nuit –, on m’a braqué 3 fois mon portefeuille, 2 fois avec le code carte bleue, chaque fois refaire CNI et permis, carte Vitale et le tintouin, plus une autre fois rien que l’iPhone. Brave type tête en l’air cheveux blancs encombré de sacs et probablement la tête un peu trop ailleurs, sans doute qu’on les attire. Maintenant je fais gaffe, tout planqué poches de pantalon. N’empêche que l’autre jour, souterrain de la gare Saint-Pierre des Corps, un type qui me ralentit devant, une poussée vague dans le dos, je me retourne, les deux types prennent l’air de rien, et montrent bien que rien dans les mains. La poche arrière de mon EastPack est grande ouverte. Lundi matin, en m’asseyant dans la 4 bondée, je découvre que la même poche est encore ouverte. Oubli ? Je ne crois pas, c’est devenu trop réflexe tout ça. Sauf qu’au retour, cherchant mon gros trousseau avec la télécommande de l’Opel rachetée au frangin, plus de clé de maison, plus rien. Plonger la main, prendre ce qu’on pêche, et je suppose que le trousseau de clés à fini dans la première poubelle. Pour ça que je me suis porté volontaire de l’expérience d’une puce greffée main gauche, pendant un an, avec tous ces genres d’identifiants, et qu’on me foute la paix une bonne fois, ou qu’on me coupe le bras une fois bien rétamé sur le quai de Massy TGV. Sauf que la puce pourrait certainement ouvrir une Tesla, mais pas la Zafira de 10 ans et 160 000 bornes. Alors bon, la suée, le temps perdu, l’énervement, l’absurde, finir par arriver chez soi et puis qu’il me faudra bien claquer au moins 130 balles pour la faire refaire, la fichue clé, même si par chance j’avais un double.

Le symétrique : dans les statuts Facebook de l’amie, qui n’est pas trop le genre geignarde, si vous l’avez reconnue vous en conviendrez, des imbéciles cassent une vitre de chambre à coucher de leur pavillon, et repartent en embarquant aussi utile que les zozos qui m’ont chouravé mon trousseau de clés. L’amie y perd, avec son ordi, pas mal de fichiers : bon, ben il aurait été prudent de s’abonner à Dropbox, mais on s’en aperçoit toujours trop tard. À sa fille, la même évoquée plus haut, on a piqué son petit appareil-photo. Pas demandé ce que c’était, mais certainement pas un truc de pro. Sauf que dans l’appareil il y avait la carte avec toutes ses photos, et des secrets qu’il ne nous revient pas qu’ils nous soient communiqués ou qu’ils soient ici évoqués. Si on s’attache à des photographies ce n’est pas par ce qu’elles documentent, mais pour le rêve au dedans qu,elles fixent, au moins partiellement. Le lendemain, dans le caniveau de la rue, une petite clé USB avec une partie des photos, c’est déjà ça, mais irrémédiablement salies.

Vous voyez, c’est juste ça : l’absurde du dommage, et que notre échelle pour appréhender l’innommable, l’Allemand malade qui balance un plein avion de mômes sur votre montagne préférée depuis si longtemps, le couteau sur l’esplanade de Saint-Charles, la grimace de Trump cerveau confit en escalade nucléaire, bien sûr ce n’est pas la même chose : mais la radicalité de l’absurde nous ne pouvons l’apprendre que par ce que l’expérience nous donne au plus proche du corps, ou dedans le corps -notre corps individuel chacu et c’est cet incommensurable qui nous permet en retour de l’appliquer au monde que nous ne pouvons plus considérer nôtre.

Ce qui reste de dommage au-dedans, et qu’on a à reconstruire mais comment s’y prendre, quand la répétition même force à penser qu’il n’y a pas d’échelle, et que l’ultime n’aurait pas vocabulaire différent.

Pensée pour E. (que je ne connais pas).


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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 12 octobre 2017
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