2017.11.17 | prête-nègre et plume dans le c...

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neige soir

Surtout, employé du Ministère de la Culture, s’agirait pas que je critique qui me nourrit : vénérons ! vénérissimons ! Ô combien de bureaux combien de fonctionnaires s’ennuyant loin de la retraite lointaine s’embarquèrent dans un décret nouveau qu’ils publièrent : on ne dira plus nègre on dira prête-plume, et prêtez-vous bien les uns aux autres...

Mais depuis combien de temps personne ne disait plus « nègre », sinon dans les marronniers journalistiques qui pleuraient sur l’emploi du mot « nègre » en cette fonction ?

On dit travail au black, mais écrire un bouquin pour un pipolitique ou zozolithique qui ne sait pas mettre une phrase debout, il y a longtemps que ce n’est plus du travail au noir, juste une tâche comme les autres pour pas mal de copains qui bouclent comme ça une fin de mois avant de se remettre à leur propre boulot. J’en connais plein qui furent Zitrone ou les équivalents télé-réalité de maintenant, ou fifrelons des partis politiques en déroute, c’est pas plus pénible qu’un autre comme boulot, pas pire que la pub ou je sais pas...

Dans le monde américain c’est ghost writer alors effectivement c’est plus noble, le montreur d’ombres derrière la silhouette éclairée, les réécriveurs de brouillons mal torchés. Et l’un des plus fameux, pas seulement avec Houdini mort trop tôt, c’est H.P. Lovecraft qui sans cela ne mangeait pas du tout, et qui de plus ne les aimait pas du tout, ceux que tout son pays et le New York Times appelaient negro et c’est un des motifs de l’étudier, tant les harmoniques mauvaises de tout cela nous rongent encore en direct.

Certainement qu’on n’en finit pas de passer à l’acide les restes du colonialisme, violent, puant.

Et plume oui c’est pas seulement dans votre couette : partant en Orient Flaubert s’en tailla 142, et pestait contre les ceusses qui utilisaient des plumes d’acier, cet asservissement technologique brisant toute sensibilité d’écriture.

Il doit se trouver par ci par là des calligraphes à plume (vraie plume), je les vois mal barrés sur le marché du travail de la réécriture ou de l’écriture de commande. Mais dans le métier, si on n’emploie plus le mot depuis bail (hors les marronniers journalistiques discourant à intervalles réguliers de cet anachronisme qu’eux seuls entretiennent), c’est quoi, sinon une catégorie pas vraiment différente de l’écriture de commande. Qu’on fasse un coup de gonflette en 200 pages à un pipolistique qui en a craché 25 gros caractères et sans accord de participe passé, on sait faire : suffit d’un Zoom et deux aprem d’entretiens, on décrochera bien 3 petits trucs d’enfance et un larme-à-l’oeil qu’on réimprovisera mais le.la client.e sera tout content.e désormais d’affirmer comme sien.ne.

Si ça fascinait tant le monde journalistique, qui ne parvient pas à transférer dans son domaine la valeur symbolique de l’écrivain, construction XIXe siècle plutôt mise à mal désormais, c’est pour l’idée qu’en se cachant dans le dos de qui on établissait écrivain, sous prétexte de son nom sur couverture industrielle, ça héritait un peu des moustaches de Flaubert. Alors que pas différent en nature de l’écriture de commande sans autre détermination, documentation, recopie, toutes les ficelles de l’écriture sans auteur.

Mais voilà que les hautes autorités se fendent d’une invention où ils se gourent complètement : dans le jargon bergounien bergouniesque, avoir une plume dans le cul ça désigne ses collègues auteurs qui ont accepté la Légion d’honneur, autre valeur aussi dévaluée que l’Académie ringardo-mysogino-française.

Comment, dans ce job de réécriveur, écriveur de commande, vous vous serviriez de plume et non de clavier ? Puis franchement, par rapport aux offres proposées et des quelques biftons qu’on peut en tirer, faudrait vraiment le premier des jobards pour que ce clavier on le prête, au lieu d’un contrat commercial en bonne et due forme, en nombre de mots ou nombre de signes au choix plus deadline, et ce qui vous sera payé, plus éventuellement pourcentage si vous êtes un balaise du job. Rien de plus que d’écrire un scénario ou autres utilités.

Alors ça valait bien le coup, d’inventer une expression aussi niaise (disons plutôt niaiseuse puisqu’une des spécialités des copains québécois c’est d’inventer des néologismes franchouillards pour tout et n’importe quoi – genre mot dièse mais il y en a plein d’autres) là où tous les jeunes auteurs ou leurs propres étudiants giclent d’une langue à l’autre dans le même syntagme et c’est full bien comme ça.

Alors « prête-plume » qu’ils se le carrent dans le ... selon l’expression de mon pote Bergounioux, les aéropages surveillants des hauts comités de la bonne santé de la langue française qui s’en fout complètement.

Alors quoi, il faudrait vraiment un mot spécial ? – Tu fais quoi, pote, en ce moment ? –– Bof, si je te le disais tu me croirais pas.

Peut-être, pour ceux qui tiennent vraiment à cette idée du nègre en littérature, c’est ça l’expression qu’il faudrait consacrer, quand tas un truc comme ça à torcher : les si je te le disais tu me croirais pas.

Au fait, Littré (voir ci-dessus), ne connaissait pas cet usage, Et moi quand j’écris mes livres de chiens, j’ai pas vraiment besoin non plus de le faire sous autre nom que le mien.



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 17 novembre 2017
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