2019.08.20 | la littérature est un camion comme les autres

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frontons de vieille industrie

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Rien entre Sept-Îles et Rivière-au-Tonnerre, 110 kilomètres. Et Rivière-au-Tonnerre se divise en deux poches de maisons toutes proprettes, avec entre elles cette réserve d’espace qui nous fait tant rêver, les Européens, et cette mer immense derrière (estuaire, golfe mais cela n’a pas plus de nom que d’autre rive). Après le hameau, et donc avant l’heure qui me reste sur la 138 ce dimanche soir, jusqu’à la rivière Moisie qui annonce la ville, je fais demi-tour, remonte jusqu’à la première maison puis reprend chemin vitre baissée, l’appareil tenu par la main droite sur le coude ouvert du bras gauche, et je déclenche au jugé. D’ailleurs mon GH5 dispose de fonctions rafales, time-lapse, ou cette étrange fonction qui prend 7 ou 8 fois la même photo mais vous laisse ensuite choisir sur quoi faire le point : quelle relation à l’image cela entraîne, quel statut pour les 7 images non choisies, et pas floues pour autant, pourtant. Des fois je me dis que je fais autant ce journal pour la passion conceptuelle à réfléchir sur la photographie, que pour la gloire de mes images en elles-mêmes. Ce qui m’avait fait faire demi-tour : cette sérénité des camions dans chaque cour. Ainsi, pour vivre face mer, dans cette lumière et cet espace, il suffit d’un camion pour gagner sa vie. J’étais prêt à remonter dans la mienne pour la tenter ainsi. Le camion n’est pas fixe comme la maison qu’il soutient, mais il n’est pas mobile non plus comme nous le sommes, roulant sur la 138. Et ils sont coriaces et épais comme l’adversité du temps, se dotent des mêmes couleurs conjuratoires que les maisons. À vue de nez, la littérature est un camion comme les autres, assurant à chaque maison prospérité humble et au moins la fin de mois. Je vivrais dans la petite maison jaune en surplomb de la mer, la vente des livres en POD rémunèrerait les aller-retours au Magasin Général (à soixante-et-un kilomètres Est) ou à l’IGA (à Sept-Îles). Le temps n’aurait pas été le même, et peut-être la lumière intérieure plus apaisée — mais je sais bien que ce n’est pas comme ça, la vie. Reste, un instant, roulant au ralenti et faisant au jugé la suite de photographies par la vitre ouverte, qu’on ait pu croire cet apaisement possible (tiens, c’était le titre d’un des récents volumes du Journal de Charles Juliet).

 



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 20 août 2019
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