#Evry #12 | hypothèses concernant cette pièce secrète de la ville


Evry corps béton, roman-photo, le sommaire
précédent _ suivant

Hypothèse n° 1 : c’est une allégorie. Personne dans cette ville ne s’intéressait plus à la littérature. Même les gens que vous abordiez en ami : « Qui es-tu, je ne te connais pas ? » Alors on avait dissimulé, derrière la porte blindée, sous le pont de béton, ces trois transformateurs émettant de la littérature par tous points d’éclairage dans la totalité de la ville. Peut-être la ville serait sauvée (et la littérature aussi, l’une n’allait pas sans l’autre), parce que nous venions désormais dans cette nuit, y versions nos livres, ils passeraient par les lumières puisque personne sinon ne s’en préoccupait plus.

Hypothèse n°2 : en gros, un corollaire de la première. Sinon qu’on y ajoute quelques bases techniques, pour la faisabilité. Prenez l’ADSL : on fait glisser les contenus Internet sur le bord des bandes passantes vocales des vieux fils de cuivre du téléphone. Sur les aigus, fréquence élevée, le signal descend vers l’utilisateur. Sur les graves, fréquence basse, les contenus des utilisateurs remontent vers les serveurs. Pour cela qu’on parlait de disymétrie (Asymmetric Digital Subscriber Line) dans les sens ascendants et descendants. Eh bien, sur la bande passante lumineuse de l’éclairage public, on laisserait passer en binaire un signal déchiffrant à mesure, de façon aléatoire, dans le corpus Gallica. Ainsi, la littérature disparue serait subrepticement présente, malgré tout, dans la ville. Et qui viendrait la nuit à sa fenêtre n’aurait qu’à tendre une petite antenne réceptrice, un convertisseur à 2 balles, et toute la nuit ruissellerait soudain de langage, récits, poèmes.

Hypothèse n° 3 : tout s’était fait si pauvre. Les enseignes, les bâtiments vides. Cet après-midi même, ce rat s’échappant sous tes pieds alors que tu posais ton pied à photo. Cette misère, pas pire qu’ailleurs, juste peut-être un peu plus crue dans le béton brut, qui vieillissait mal. Alors, dans les alvéoles secrètes, comme ici derrière la porte blindée sous le pont, on installait nos sculptures. On les voulait belles. Dans la capitale monopolisant argent et pouvoir, on n’en avait que pour le lisse, le clinquant. Ce qu’on sculptait ici, ça ne les intéressait pas. Alors nous on venait les contempler, nos réalisations de fer, nos géométries de couleurs.

Hypothèse n°4 : ce grand plan mural de la ville, au mur, avait l’âge de la ville. Un demi-siècle. Légèrement jaunissant. Légèrement durci. Mais, au Rotring, en très fine écriture oblique, chaque point d’éclairage de la ville avait reçu un code, une identification. Le plan n’avait plus d’intérêt, maintenant que des ordinateurs réglaient tout cela. Mais ces codes recopiés à la main, il nous fallait d’urgence s’en saisir, les transcrire, retrouver ce qu’il dissimulait : le message était clair — dans ce temps du rêve de la ville, on avait aussi codé son possible échec, voire son naufrage. Tout était là, sur le mur, il suffisait de recopier, scanner, voire même l’enlever. On avait la preuve que c’était l’original : mais pour combien de temps ?

Hypothèse n°5 : la ville s’appauvrissait. Même les dealers s’arrêtaient vers 22h, après tout personne ne leur contestait l’espace, en journée. Le grand bâtiment de bureau au-dessus était vide, abandonné. Les étages de béton intermédiaires, sous les logements, au-dessus des caves et parkings, étaient vides en partie aussi, ou en réfection. Et ceux des logements se vengeaient, balançaient leurs ordures sur les toits du tertiaire, aux étages inférieurs. C’était sale, ils ne faisaient du mal qu’à eux-mêmes. De plus en plus de balcons sans vitres trouvaient l’arrière des façades comme des dents cariées. Je n’exagère pas, de tout ça j’avais des photos. Les bâtiments institutionnels — palais de Justice, Chambre de commerce, la cathédrale avec ses arbres sur le toit pour les cartes postales, la zone commerciale –- avaient leurs propres transfos pour le 30 000 volts alimentant l’éclairage intérieur et extérieur. Alors, pour le reste de la ville, plus besoin de lumière. Et ça permettrait de mieux voir les étoiles, on plaisantait. Alors, sur les trois transfos dans le local sous le pont, derrière la porte blindée, on avait refermé la serrure. Les trois câbles continuaient d’arriver là, comme un bouquet abstrait. On avait tout organisé pour que cela s’endorme, autant de siècles qu’il faudrait. Chaque matin, l’homme en jaune passait vérifier que rien n’avait troublé le silence ni la nuit, cette définitive nuit.

 

 



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 1er mars 2020
merci aux 164 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page