< Tiers Livre, le journal images : 2007.02.02 | d'Oradour

2007.02.02 | d’Oradour

Récemment, je travaillais avec la traductrice italienne de Daewoo, il fallait démêler ce passage :

On a pour n’importe quel établissement humain ce respect tendu et vibrant où s’enracine ce qu’on demande aussi à l’art, et particulièrement dans les villes, qu’il s’agisse des temples d’Aurangabad ou d’une ruelle au fond de Pompéi dans le soleil rasant, quand vous êtes le dernier à y marcher. Mais qu’est-ce qu’on manque, par rapport à ceux qui participent de cet établissement : pour ma part j’avais ce souvenir enfant de la fascination ce jour où dans Oradour-sur-Glane, comme d’une coupe arrêtée dans le temps humain et qui, ce dimanche-là et pour les yeux du gosse, prévalait sur le crime. J’étais à Fameck comme je me promenais dans New York, j’étais à Fameck au mieux comme le vénéré et curieux Nicolas Bouvier à Samarkand ou Kyoto, et eux ce qu’ils affrontaient à Fameck c’était le chômage.

Ce n’était pas facile à traduire. On m’a dit que si j’étais passé à côté du prix Inter c’est que le livre était trop difficile. Mais tout au long de ces notes rassemblées autour de Daewoo, il m’a semblé que ma seule légitimité c’était cela : faire du livre la trace saisie au plus vif qu’on soit en état de le pousser, de la quête obscure de réel, la complexité dont il est lourd, l’incompréhension où il nous met.

J’essayais donc d’expliquer à mon interlocutrice ce qu’était cette mixité du souvenir d’Oradour, alors que le livre se serait peut-être aussi bien porté en supprimant ce passage. Désormais, dans le nom même d’Oradour-sur-Glane : l’horreur évidemment, nue, pérenne. Mais qu’en même temps il y avait le saut temporel, la vie telle qu’elle se construisait, et que dans la tête du gosse (on avait déménagé à Civray, donc ça devait être vers 1964) il y avait eu cette ambivalence, je n’avais pu la démêler qu’en revenant bien plus tard, avec ma propre voiture quand j’ai eu ma première voiture, à Oradour.

Sur Oradour, le plus beau livre que je sache, celui d’Alain Lercher, chez Verdier : Les fantômes d’Oradour, parce que lui a dans cette église ses proches, et son ancrage de vie comme de littérature.

Je n’étais pas à Oradour ce 27 janvier 2007, mais à qui appartiennent de telles photographies [1], si une fois passés à Oradour on a toujours Oradour en tête ?

Alors à vous de voir si vous pouvez en trouver le chemin depuis ici. Ou directement depuis cette planche qu’il reste à ouvrir. Ou par ce récit. De toute façon, s’y rendre parce que l’hommage est à ceux de là-bas, et qu’il faut retrouver ces images dans leur résolution et leur présentation originales, leur ensemble : je n’en vole que six plus une. Merci à la neige.


[1un autre ensemble photographique sur Oradour ici, site Wolfarth

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 2 février 2007
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