Québec, psychiatrie avec cages

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étrange atlas Balzac

Lisant pour publie.net beau texte de Cathie Barreau suite à sa résidence région IdF à l’hôpital psychiatrique de Ville-Evrard, je repasse par ces images du principal établissement psychiatrique de la ville de Québec, qui nous avait tant impressionné l’hiver sous la neige, mais photographié ici dans la bascule continentale du temps chaud...

On l’avait remarquée plusieurs fois cet hiver, masse sombre, à l’écart, un peu effrayante.

« Québec santé mentale » gravé en gros sur le fronton.

Les bâtiments par quoi l’autorité catholique voulait prouver son pouvoir absolu et sa puissance terrienne, on dirait que les légions du pape les ont semées sur le Québec par hélicoptère, dur héritage. Monceaux de pierre noire, jusqu’à la fac, hôpitaux, collèges, tristes églises.

Mais les fous ont toujours connu le lieu du ban. Ici, la ville a rejoint et ceinturé la mise au ban, il y a ces éternelles et fades zones d’entrepôts identiques, grands parkings. Et l’immense bâtiment noir et quasi cubique, avec aux angles des élévations qui le font encore plus ressembler à un château-fort, en tout cas à un univers défensif ou pénitentiaire, mais certainement pas un lieu de soin (quand on connaît les Bordes ou la Chesnaie, près de Blois).

Et pas de gloire, non plus : ce qui nous faisait venir ici, c’était à cause de comment c’est chez nous, et que cela aussi, cette violence, cela s’écrit.

Mais c’est notre problème de Français, même après 10 mois : on ne se fait pas à l’échelle. On ne comprend pas la taille, le gigantisme, le nombre de fenêtres grillagées. Mais où trouvent-ils donc assez de patients pour tout remplir ? Quelle est donc, dans la sage Québec, l’invisible machine à casser les vies qui les envoie ici, avec les zones probablement de haute dangerosité, et ceux qui sont là par décision de justice – 
tout ça doit être expliqué au musée qui en retrace l’histoire depuis1845. Un canadien sur cinq souffrira d’une maladie mentale au cours de sa vie proclame-t-on comme si c’était une prouesse sportive : ça me semble bien beaucoup, parmi tous ceux que je connais...

Tout clean dehors et surveillance par caméras, traitement industriel des fous – pour ville qui les produit en quantité industrielle ? C’était ça le difficile à comprendre, la taille, la multiplication en dédale des couloirs sur 6 étages, toutes portes verrouillées et fenêtres grillagées. Sur le site, aucune donnée quantitative.

Ou alors parce qu’en France on aurait mis un mur d’enceinte autour, tandis qu’en Amérique on montre ?

Attention, pas de simplisme ou de caricature : ici apparemment on fait vraiment de la psychiatrie, on peut sur le site télécharger le bulletin mensuel « en tête » et les bonnes soeurs ont été fichues dehors il y a bien vingt ans, même si on n’a pas osé virer les croix et autres attributs catholico-dépendants. On diffuse des documents, avec ce titre par exemple C’est grand la mort, c’est plein de vie dedans, dans le bâtiment aux mille fenêtres (l’expression figure aussi dans le site) il y a donc les soins palliatifs, on emploie des bénévoles – et j’avais dans mes groupes plusieurs étudiants qui payaient la fac (c’est cher, la fac) en travaillant dans de telles structures et associations...

Non, c’est la peur contenue dans l’architecture, cet après-midi, qui nous hantait. Ces cages de fer raboutées aux étages pour aérer les fous sans qu’ils sortent. La masse noire pénitentiaire et ce qui doit s’en induire de terreur dans les têtes en séisme et détresse.

On n’en a pas encore fini de se questionner en retour sur ce qu’induit, pour nous Européens, la secousse d’échelle. Et pareil pour les mots : on n’écrirait pas « Tours Santé mentale » en gros sur nos propres hôpitaux. Tiens, comment le cimetière – parce qu’apparemment ceux qui mouraient là, on les enterrait sur place – répond, le tombeau du médecin surveillant post mortem, à la perpendiculaire, ses malades défunts, au petit cimetière de La Turballe...



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 19 mai 2010 et dernière modification le 14 août 2011
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Messages

  • une nouvelle façon de mesurer mon âge : constater que le Québec semble apaisé et que ce qui nous en parvient n’est plus marqué par la rebellion contre le poids de l’église (ou, quand elle n’était pas évoquée, par sa présence même inconsciente)

  • Pfiouuuuuu ! Sacré témoignage !

    Faut le digérer.
    Sans juger outre-mesure : n’est-ce pas pire "chez nous" ?

    Attention, flânage interdit.... ils ont quand même des formules choc...

    Mais oui, dénoncer, expliquer, soumettre... Merci, François.
    Penser que derrière ces cages, des êtres... difficile...

    • Très stalinien, si ce n’est la couleur de la pierre, à la Ceaucescu, ce bâtiment,construit à une époque où l’on ne ressortait pas guéri ;l’idée qu’on se retrouvait enfermé là-dedans glace les os ; en réalité ce que Michèle Desbordes décrit dans "la robe bleue", chez nous, même avec un beau parc n’est guère mieux ; mais cette medecine- là a complètement changé ;pour connaitre plusieurs infirmiers psychiatriques, je crois que les soins respectent la dignité de la personne ; espèrons que l’emploi de "bénévoles" sous-qualifiés, précaires, ne va pas traverser l’atlantique ; hier, manif à Paris d’infirmiers anesthésistes qui craignaient entre autre çà, clairement.
      Remplir ce gigantesque immeuble ? Facile si l’on compte : les troubles de l’humeur, les troubles anxieux, les troubles déficitaires de l’attention, j’aurais peut-être besoin d’y faire un tour....Pas vous ?

  • Très sensible à ce billet, forcément.

    Pas loin de Bordeaux, à Cadillac, la ville est pratiquement construite autour du château qui a longtemps servi de prison puis d’hôpital psy (le changement dans la continuité) - le HP actuel est un peu plus loin, mais la ville a gardé sa fonction psychiatrique.

    Et de l’autre côté des miradors (comment appeler ça autrement), on a installé le cimetière, on l’a appelé le « cimetière des gueules cassées » parce que c’est là qu’on a rapatrié après 1918, de tout le front, les mutilés de la face et du cerveau.

    Avec le temps, les habitants appellent (encore aujourd’hui) ce lieu « le cimetière des fous » : on y a enterré les patients qui ont passé et fini leur vie dans les couloirs de l’hôpital. Les petites croix tordues sont pour la plupart restées anonymes — laissé à l’abandon depuis dix ans, le cimetière est un terrain vague : on parle même de « restructuration » : est-ce qu’on va vider les lieux, là aussi ?

    Voir en ligne : Carnets

  • merci de vos lectures et prolongements - ce lieu était encore beaucoup plus violent à découverte, un dimanche après-midi d’hiver, ciel blanc et parkings vides – mais toujours ces silhouettes aperçues dans les balancelles installées dans ces cages de fer - beaucoup repensé hier au San Clemente de Depardon – et autour du grand château noir, d’autres pavillons, notamment pour l’industrie des personnes âgées dépendantes - la dureté de l’Amérique à 18 minutes de bus des attractions touristiques du vieux Québec, mais surtout ce rapport si différent aux mots et aux signes – mais lire absolument abadon (travail en cours) sur nos propres HP

    • Depuis janvier 2009, je séjourne à Ville-Evrard, hôpital psychiatrique de Seine-Saint-Denis, comme écrivain en résidence ; depuis novembre 2009, une semaine par mois. J’en suis à mon dixième voyage.
      J’écris un texte qui s’appelle Nous sommes nomades, carnet de voyages de Nantes à Ville-Evrard, Seine-Saint-Denis. Il sera terminé en octobre quand je quitterai la résidence.

      J’avance peu à peu dans les rencontres des malades et des soignants, des artisans et des secrétaires, des lieux et de l’Histoire. Les gens, les bâtiments, les allées me sont désormais familiers. Même si je reste - comme dans ma vie- dans un étonnement constant, j’aborde les événements avec sérénité, ou disons plutôt avec une sérénité consciente de la souffrance et de la peur, de l’abrutissement des médicaments, des électrochocs, mais aussi de la compassion, du temps donné, de la recherche incessante à soulager qu’ont les médecins et soignants. Nous n’avons qu’une solution : défendre le meilleur soin, ce qui suppose finances, formation, temps, lieux accueillants.

      Dans les moments de lecture, écriture, conversations avec les uns et les autres, eux et moi, touchons ensemble à des lieux profonds en nous. La poésie du langage, son rythme sont au coeur de ce que je travaille ici. Un lieu où je dois être au plus près de ce en quoi je crois.
      Cela a mis du temps, mais désormais j’y suis accueillie avec chaleur par tous.
      Quand j’aurai terminé le livre, je saurai peut-être ce qui s’est passé pour moi ici.