ceci est un ordinateur


J’ai donc fini par suivre cette intuition, depuis des semaines que ça me turlupinait, acheté à Bureau en Gros deux cahiers de 300 pages à reliure spirale et papier ligné fond légèrement jaune, cahiers pour les réunions d’entreprise, costauds, utilitaires. Complété d’un stylo-plume à 30 dollars, pas facile à trouver encore des stylo-plumes. Ce que je ne savais pas, c’est comment j’ouvrirais le cahier : je préfère commencer page 5, en laissant des blancs avant. On peut mettre plusieurs titres, les rayer successivement. J’avais d’abord mis : Ceci n’est pas à lire. Quelques heures plus tard, j’ai mis Ceci est un ordinateur. Je crois bien que c’est à cause de l’iPad : j’occupe et organise les pages – après quasiment 10 ans sans écriture manuelle – de la même façon dont je visualise intérieurement une page web. La navigation intérieure au cahier, ou ses liens aux sources extérieures, je crois que forcément je la pense différemment que lorsque l’ordinateur prolongeait le cahier, et pas l’inverse. Non pas tant besoin de l’espace page, mais faire que même en appuyant très fort sur le papier, il ne puisse être connecté. Bizarrerie de retrouver, pas tant la question du tracé des lettres et la corne à refaire sur la première phalange du majeur, que la translation horizontale de la main. Avec le clavier, pas besoin de suivre la ligne avec la main pour avancer le texte. J’ai inventé un ordinateur drôlement neuf, autonome (mais j’ai à nouveau bouteille d’encre à promener, c’est pas mieux qu’une batterie) qui ne craint ni les intempéries ni les chocs, mais j’ai du mal à en assumer toutes les contraintes. Par contre, celle d’écrire dans l’univers clos du cahier, s’y tenir une heure, aucune idée d’où ça m’embarque, sauf le format : à 300 pages, il faudra changer de cahier.



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 13 juin 2010
merci aux 305 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page


Messages

  • Bien sûr, tu n’as rien à prouver, François. Mais ton cahier de 300 pages me rappelle un passage de Contre l’éternité du psychanalyste Jean Allouch où il est raporté que Freud s’était inspiré d’un certain Börne, lorsqu’il inventa sa méthode de l’association libre. Börne, qui n’est pas passé à l’histoire, avait rédigé un traité qui devait offrir à tous une méthode pour "devenir un écrivain original en trois jours" : "Prenez quelques feuilles de papier et écrivez pendant trois jours consécutifs, sans falsification ni hypocrisie, tout ce qui vous passe par la tête. Ecrivez [...], et les trois jours écoulés,vous serez hors de vous d’émerveillement pour les nouvelles idées inouïes que vous aurez eues. Voilà l’art de devenir un écrivain original. "
    L’écriture comme exercice de ruse envers soi-même ?

  • voilà qui me rassure, je ne suis pas le seul à travailler le dimanche (ça avance, lentement, mais sûrement) (irruption de l’asiate au sac rouge... mon téléphone fonctionne toujours bien, merci)

  • J’avais pris la photo tout à l’heure au 104 en songeant à l’entrée "Moleskine" et voilà que celle du jour la prolonge.
    C’était "Paris en toutes lettres" ici et ce week-end, d’où ce résultat coloré de ce qui devait être un atelier, et si j’en ai bien profité entre autre pour écouter avec bonheur Claro, je reste sur une impression mitigée, sans doute par les regrets du tout et tous en même temps, qui m’a fait renoncer à plusieurs belles lectures par manque d’ubiquité. Il serait si doux que les différents projets soient étalés sur une partie de l’année, plutôt que serrés sur 3 ou 4 jours, comme une opération commando de communication.

    Voir en ligne : traces et trajets

  • à une cinquantaine de kilomètres de Göttingen, vers Bad Karlshafen, une carrière.

  • les histoires de discussion, les histoires de remettre à l’endroit les choses qui n’y sont pas : le boulot, des fois, je te jure, quelle affaire...! Lourd, pénible, difficile, emmerdant... Mais ce week-end, un vieux type m’a répondu "ah non, moi je suis trop vieux, vous vous rendez compte, j’ai 80 ans ? "
    j’ai fait "personne n’est parfait, vous savez bien" comme d’habitude, ça l’a fait rire, il m’a dit "j’ai regardé dans la boutique un livre sur le QI, j’ai regardé les cartes, compléter la série vous savez comment c’est, le dix de coeur et tout ça ? "
    "hum..."
    "eh bien, j’ai toujours su répondre ! Tenez..." il a sorti un bonbon de sa poche,"c’est pour vous..." puis il a ri puis s’est tiré. Il portait des lunettes double-foyer. Drôle de mec... (la mer...) (à l’écluse de la grange aux Belles, après l’orage...)