Sarah Cillaire | L’idée de Catalogne

« plier la langue à ce que je voulais dire »

un autre texte de la revue, au hasard :
Maroc | Abdelmajid Benjelloun, 4 x 40 aphorismes
L’AUTEUR

Née en 1977, Sarah Cillaire est formée au Conservatoire d’Art Dramatique de Toulouse et au centre Hippocampe (Paris), en mime corporel. En parallèle, elle suit des études de lettres, russe et serbo-croate, jusqu’à un doctorat en littérature générale et comparée à la Sorbonne Nouvelle, où elle est chargée de cours (2004-2007). De 2010 à 2012, elle étudie mise en scène et dramaturgie au sein du Master professionnel de l’Université Paris X (Nanterre).

Depuis 2006, après avoir fondé le site de traduction multilingue Retors, elle co-traduit avec Monika Prochniewicz des textes littéraires polonais : Le Calme de Andrzej Stasiuk (retors.net), Pauvre de Moi, La chienne et son Nouveau Mec de Michal Walczak (L’Espace d’un instant, Paris, 2011), V(F) ICM – Transitions. Théâtre thérapeutique d’Artur Palyga (bourse Antoine Vitez 2011, et lecture aux festivals Regards Croisés et La Mousson d’Été), De la Mère et de la Patrie de Bozena Keff (Bourse Antoine Vitez 2012) et, récemment, le long poème futuriste MOI d’un côté et MOI de l’autre côté de l’autre côté de mon bichon poêle en fonte d’Aleksander Wat in Lucifer au chômage, recueil de nouvelles traduites par Erik Veaux (L’Âge d’Homme, Lausanne, 2013). Elle se consacre désormais à l’écriture, au théâtre et à la traduction littéraire.

Elle participe notamment aux sessions de l’Ecole de traduction littéraire du CNL.

À suivre : son blog Series. Ou contact par Facebook.

LE TEXTE

Suite à un cambriolage, j’ai voulu consigner ce que j’avais perdu, mais autre chose a émergé : non plus l’empilement d’informations et de souvenirs que contenaient mes archives mais la raison pour laquelle je les constituais. C’est cela que le récit déroule.

Mon territoire de mémoire prend la forme d’une idée, celle de la Catalogne républicaine de 1936, idée persistante, encombrante, qui vous constitue si vous la vivez (ma grand-mère) ou à laquelle il est périlleux de mesurer sa vie (ma mère). J’espère y abriter une histoire commune.

Ce récit est un extrait du travail en cours.

S.C.

L’écriture de Sarah Cillaire requiert volontiers le masque autobiographique pour donner force à la fiction. L’autobiographie (ou son extension inséparable : l’archéologie familiale, là où elle rejoint – par l’anonymat dans le peuple – les guerres et toute l’histoire) est alors traversée, mais au nom même du récit qui enquête d’abord sur cette écriture en train de se construire, et nous donne à mesure qu’elle se fait ce dessin ou cet arrachement par quoi elle se donne. Ainsi, dans L’idée de la Catalogne, l’accent mis d’abord sur la question de la traduction, le schisme des deux langes, pour mieux laisser transparaître ce récit qui nous emporte, parce qu’il est l’aventure de tous. FB.

 

| LES ARCHIVES |

Impensable ce bureau vide. Pas impensable, prévisible, ce qu’on redoute survient souvent. J’avais peur que ça arrive. J’avais peur mais je n’avais rien fait, pas réagi, j’avais laissé l’imprudence s’installer, comme si les frissons qui me parcouraient à l’idée de la perte créaient assez d’intensité pour justifier que je les provoque, comme si j’aimais ça. Et ce n’était pas faute d’avoir imaginé plusieurs fois les conséquences de l’imprudence : en perdant mes archives informatiques, je perdrais une partie de ma mémoire.

Il y a de l’intensité à se faire peur. De l’intensité puis, la peur passant, du soulagement. Mon coeur bat fort.

Quand l’informatique avait débarqué dans mon existence, j’espérai la disparition des papiers. Petits ou grands carreaux, feuilles volantes, arrachées ou déchirées, cartes postales, tickets de caisse griffonnés, cahiers commencés au début, à la fin, noircis une page sur deux, reliés par des spirales qui se tordaient, papiers rangés dans des pochettes cartonnées aux élastiques distendus ou empilés dans des boîtes sans étiquette, il y en avait partout. Pour l’administratif, le classement avait toujours été thématique — immobilier, facture, santé, travail, impôts, etc. Mais pour le reste, quelles catégories : notes ? écrits ? brouillons ? J’avais passé l’équivalent de centaines de journées à écrire du brouillon, des débuts, des idées, de simples phrases. Grâce à l’ordinateur, ce brouillon pouvait prendre la forme de fichiers classés dans des dossiers au nom vague : PROJET, DOCUMENT, MANUSCRIT, VERSION INITIALE, VERSION EN COURS, VERSION DEFINITIVE. En quelques clics de souris, je pouvais les rendre invisible, les cacher dans les recoins de la machine : l’équivalent d’une cave. De même pour les photos, l’ordinateur résoudrait les problèmes, ce serait la fin des albums aux reliures disparates alignés sur les étagères qui, lors de leur constitution, provoquaient des dilemmes. Si les photos étaient collées, tout classement entraînait un ordre et un choix définitifs. Si elles étaient glissées dans des pochettes plastiques ou fixées par Patafix, le moindre changement supposait la réorganisation de l’ensemble. Une photo retrouvée et l’équilibre basculait, à moins d’intégrer des ajouts. Comment ? J’avais renoncé et l’on trouvait parfois, échouées entre deux pages, des photos orphelines pareilles aux feuilles d’herbier mises à sécher. Et fallait-il mettre tout le monde dans les albums ? Même ceux qu’on ne souhaitait plus revoir mais qui, au nom d’une mémoire cohérente et exhaustive, faisaient partie d’un tout ? Dans les albums que, du coup, je n’aimais plus parcourir, j’avais conservé les pères de mes enfants.

L’ordinateur en revanche facilitait l’oubli, un oubli lâche peut-être mais un oubli pratique. Des milliers de photos stockées qu’en quelques clics là encore, j’organisais selon des configurations de puzzle infinies, sans souci d’unité, libre arbitre à la proue. Certains dossiers ne seraient jamais ouverts.

Et depuis l’arrivée de l’informatique dans l’appartement, les archives cohabitaient. J’avais rangé les boîtes, valises, pochettes, albums traditionnels dans un placard à clé, parmi quelques cassettes VHS rescapées et des jeux de société auxquels manquaient des pièces. Je ne les triais plus, comme si l’existence de supports différents annihilait le principe même de tri. Les archives encombrantes justifiaient les archives légères, le poussiéreux donnait sa raison d’être à la technologie. L’encombrant disparaîtrait un jour, le temps d’avoir tout dupliqué.

Mon dernier enfant né après les ordinateurs n’avait pas son album de naissance et, parfois, je me rappelais qu’il faudrait lui en constituer un : sur les milliers de photos de la première année de l’enfant que l’ordinateur contenait, j’en sélectionnerais bientôt une trentaine, pas davantage, que mes trois enfants soient traités avec égalité, qu’ils aient d’eux à peu près le même quota de photographies afin d’éviter, lorsqu’ils seraient adultes, les comparaisons douloureuses.

Mais depuis que les ordinateurs avaient été cambriolés, l’album-photos du dernier ne serait plus reconduit sur la liste perpétuelle de choses à faire. Ce qui avait été remisé et ce que la mémoire avait fixé en dehors des archives informatiques étaient ce qui demeurerait.

 

| L’ORDRE IDÉAL |

Passé les premiers jours, même si mes amis manifestaient leur soutien, je n’osais plus parler du cambriolage. La compassion avait ses limites. Moi-même, combien de temps compatissais-je à l’annonce d’un drame qui ne me touchait pas directement ? Compatissais-je seulement ? Et la disparition de mes ordinateurs et de mon disque dur constituait-elle un drame ? Je ne pouvais en vouloir à personne. Je relativisais. Passé les premiers jours, je ne savais plus quoi faire des réactions où mon interlocuteur revivait à ma place la découverte du bureau vide. Plusieurs fois le couperet retombait : « Ce serait la pire chose qui pourrait m’arriver ». Cette scène que je n’avais pas envie de revivre, je la racontai avec de moins en moins de détails puis je ne la racontai plus, me contentant de dire : « Pensez à faire vos sauvegardes sur, minimum, trois supports différents ».

De toute façon, classer et archiver sont des actions impossibles.

C’était comme vouloir s’y retrouver à tout prix, autrement dit exiger des réponses, des remèdes et des solutions, c’était comme se cramponner à des logiques et à des ordres — chronologique, thématique, alphabétique — pour être rassurée par quelque chose qui n’existe pas (l’ordre idéal), c’était penser que la beauté naît de cet ordre idéal, c’était redouter l’imprévu, l’irruption, les choses qui traînent, c’était être angoissée par le vide et vouloir formater le savoir, la mémoire, vouloir boucler les chantiers, c’était différentier au Stabilos ce qui est essentiel de ce qui ne l’est pas, c’était se réjouir de bien faire mais perdre son temps en figeant ce qui est appelé à bouger.

Désormais, je renoncerai au rêve d’avoir tout sur soi, tout à portée, et à celui de ne pouvoir rien perdre. Je me disais qu’écrire, désormais, ce serait renoncer par force à cette chose impossible, non plus archiver mais justement son contraire.

 

| L’IDÉE DE LA CATALOGNE |

Mon goût pour l’archivage était ancien. À dix-sept ans, j’avais lu les journaux de ma grand-mère catalane née en 1918 près de Barcelone et exilée comme tant d’autres en 39 dans le Sud de la France. Rédigé en 1971 dans un français truffé de catalanismes, son récit rétrospectif, tressant guerre et exil, progressait sur deux cahiers à spirales. Pour restaurer ce passé, j’avais tout de suite entrepris d’en retranscrire le contenu dans un français standard. Que la lecture soit fluide. Il me fait l’effet comme si une montagne me tombait dessus devenait J’ai l’impression qu’une montagne me tombe dessus. La retranscription avançait vite : plus de fautes d’orthographe, plus d’expressions bizarres ou incompréhensibles, de moins en moins de maladresses : presque un roman. Grâce à ces gommages posthumes, grâce à mes corrections, je donnerais un territoire à une mémoire qui n’était pas la mienne et, d’une pierre deux coups, je cartographierais mon propre territoire.

À la fin du premier cahier j’avais arrêté.

La version standardisée (des heures de travail le temps d’un été), je n’avais jamais eu envie de la relire, ni alors ni après. La réécriture semblait avoir perdu son sens : sur la chasse aux fautes et aux catalanismes se greffaient le quotidien d’une exilée revivant sans fin sa guerre d’Espagne et le portrait d’une « réalité nationale », la Catalogne. Ni pays ni province, la Catalogne m’avait toujours semblé un concept mais là, par la langue de cette femme qui, à la faveur d’une convalescence dans une maison de repos pyrénéenne, mettait sa vie en fiction, ses couleurs d’origine revenaient. Durant ma lecture, une bande-son d’archives avait rythmé le défilé des hommes en direction du front : El Ejército del Ebro / Rumba la rumba la rum bam ban !/ Una noche el río pasó, / Ay Carmela, ay Carmela !

Dans ma version aplatie comme du français mal traduit, le récit manquait de montagnes. Cette langue expurgée de ses catalanismes n’était que l’idée de la Catalogne, l’idée de la guerre d’Espagne, l’idée de ma grand-mère, ce n’était qu’un récit édifiant exilé de sa langue avec, du côté des archétypes, la fille pauvre et méritante comme il y a la fille bonne et bienveillante, la fille douce et bienfaisante, la fille tendre et maternelle, la fille brave et très vaillante, belle et endurante, endurante et très belle, et pauvre et méritante, et douce, et bienfaisante, et tendre, et maternelle, Jane Eyre, Mélanie Hamilton, la petite fille aux allumettes : puisqu’on vous dit que ça s’est passé.

Il restait encore la commune rurale de Xerta (province de Tarragone) où l’on s’était réjoui qu’une enfant sache appliquer les quatre opérations mathématiques.

Il restait encore la banlieue de Barcelone où l’enfant devenue ouvrière textile suivait des cours du soir pour devenir enseignante.

Il restait encore ce Bakounine dont les grands frères parlaient tous les soirs au repas.

Il restait encore le mépris d’avoir été méprisée qui, le 20 août 1971, dans le second cahier à spirales, conscience de classe chevillée au corps, donnait à l’enfant devenue convalescente quinquagénaire le besoin de conclure sa journée par un lever de bannière : « D’avoir travaillé la terre, d’avoir travaillé dans les usines, me donne toujours une force de conviction inaltérable ! Je ne serai jamais d’accord avec la suprématie que veulent se donner les intellectuels. Qu’ils essayent les travaux des usines, de la terre et des ateliers ! Qu’ils sachent que pendant qu’ils font travailler leurs méninges, les travailleurs suent sang et eau pour leur apporter le nécessaire sur un plateau. »

Mais sans les catalanismes, l’écho de cette voix devenait sentencieuse, bien que Grand-mère (et la guerre d’Espagne) ait risqué sa peau, bien que Grand-mère (et la guerre d’Espagne) ait connu l’usine, bien que Grand-mère (et la guerre d’Espagne) ait connu le front, bien que Grand-mère (et la guerre d’Espagne) ait connu l’exil, bien que Grand-mère (et la guerre d’Espagne) ait forgé ses idées au contact d’une réalité historique à laquelle, citoyenne de treize ans, elle avait pris part tandis qu’elle assistait en 31 à l’avènement de la République pour cesser aussitôt, dit-elle, d’être une enfant : rumba la rumba la rum bam bam.

Catalans, Interpretant el sentiment i els anhels del poble que ens acaba de donar el seu sufragi, proclamo la República Catalana com Estat integrant de la Federació ibèrica.

Dans mon français standard de livre de cuisine, la version expurgée des catalanismes où les levers de bannière de Grand-mère étaient aussi sentencieux que des corrections posthumes ne rappelait cette Catalogne que de loin.

 

| LA COULEUR LOCALE |

L’exil, s’il creuse, ne construit pas de soi. Je voudrais m’inscrire dans un tout que ce serait impossible : la guerre d’Espagne, en dehors des cahiers à spirales dont l’usine, la guerre, l’exil ont noirci les pages, je n’en sais pas grand-chose. Fable dans la guerre, guerre nourrissant la fable. Usine, guerre, journées passées sur le front de l’Èbre, étirées dans un exil fait d’attente où le présent se vit toujours à l’aune du passé.

Les cahiers couleur locale, à l’époque, que pouvaient-ils compenser ?

Avalanche de faits dates noms, l’Histoire et son train, légataires de la grande commotion, échec de l’Èbre trahison, camps de Bagnères, frontière passée là même où Grand-mère (Grand-mère et la guerre d’Espagne), là même où les républicains font débuter l’exil, ferment actif d’une jeunesse inquiète, que veut dire « je ne crois pas à la politique », est-ce que je défends bien mon opinion ? que sais-je passons.

Ma réécriture n’avait-elle vraiment aucun sens ? Des deux cahiers à spirales déchiffrés avec lenteur avait grandi autre chose, ma Catalogne à moi, a contrario des images associées à l’Espagne (folklore flamenco castagnettes corrida missels et croix mantilles éventails terres brûlées), ma Catalogne exhumée des souvenirs d’enfant quand, sous la poussière du contre-jour des rues pavées de Barcelone je tenais la main de ma mère, sous le linge s’imprégnant des odeurs de friture, de fruits coupés et de gaz d’échappement, entre les façades criblées de balles, alors que des portes-fenêtres obstruées par des tubulures en plastique s’échappent voix de femmes, bruits de télé, pépiements de perruches et de canaris.

Une Catalogne retrouvée grâce aux efforts déployés pour reconstruire des phrases restées trop étrangères.

Et ma Catalogne était celle des maisons pleines de marbre des vieilles tantes Martì et Parera restées au pays où la vie après-guerre avait repris son cours : enfants, petits-enfants, paëlla, eau de Seltz, sols briqués, sieste et promenade, colònia tapotée sur les joues, pendules, patio, pa amb tomàquet, repli, poussière des rues chassée des maisons, Catalogne des lents repas de la tournée des familles où les hommes se partagent un prénom par lignée, Jaume le vieux, Jaume le père, Jaume le fils, et ainsi de suite même déclinaison avec Jordi, Joan ou Luis, Catalogne des vacances d’été à Terrassa où ma mère, devenue quelqu’un d’autre, parle une langue que je ne comprends pas, tandis que des visages ridés souriants nous observent, ma soeur et moi, visages aux bouches fripées qui répondent toujours en catalan, jamais de bonjour castillan, jamais por favor, buonas noches ou hasta mañana mais si us plau, bona nit et fins demà.

Ma Catalogne était toujours l’idée d’un pays pas un pays, accroché à sa langue, suspendu, petits bras déchirant la chair, le sang du drapeau catalan — on est derrière vous, les gars ! Mais elle n’était plus la terre barrée plusieurs décennies dans les rues, les entrées de métro et les espaces publics, d’une interdiction : HABLA LA LENGUA DEL IMPERIO. Elle avait retourné sa peau depuis quelques années déjà et repris sa langue pour rendre à chaque chose son nom.

Les mutations de Catalogne (une montagne tombée dessus) qui avaient conduit nombre de républicains jusqu’à Toulouse, Bordeaux ou Perpignan, Grand-mère avait voulu les penser dans des cahiers, à la main. Et cet acte non prédictible (écrire), plus puissant que quelques photographies familiales, cet acte qui permettrait aux générations suivantes de lire leur genèse (les cahiers avaient suivi les déménagements de Grand-mère d’abord, de Fille ensuite, de Petite-fille enfin), cet acte en avait entraîné d’autres — traduire, réécrire, renoncer, et finalement écrire aussi (ce renoncement) — pour donner peut-être, à une mémoire monolithique trop lourde à déplacer, un début de ramification.

 

| BRODER |

Il y a quatre ans, quand ma mère était sur le point de mourir, je m’accrochais à une croyance : tant qu’elle aurait quelque chose à raconter, sa mort n’aurait pas lieu, aussi, lui confiant son propre sursis, je passais des heures à la questionner sur son enfance, son adolescence, ses années d’étudiante. Elle répondait brièvement, sans enthousiasme et même agacée. Je me heurtais pour la première fois venant d’elle à de l’hostilité — la mort commençait à couper, avant le lien de sa vie, celui qui nous unissait, je ne m’y attendais pas.

Je revenais à la charge avec des photos pour que les souvenirs, et donc le récit de ces souvenirs naissent non plus d’une immersion volontaire dans la mémoire mais de la description des photos. On est où là ? Tu as quel âge ? C’est qui ? Je voulais écrire un texte sous chacune d’elles, mais ma mère s’obstinait à rester silencieuse. Puisque il ne restait pas beaucoup de temps à vivre, celui de la nostalgie était passé. J’insistais pour faire de son existence un récit mais elle résistait, trop tard, cela n’avait de sens que pour moi, aucun narcissisme rétrospectif ne pallierait l’imminence de la fin.

Je mentionnai les exercices corporels d’auto-agrandissement qu’elle pratiquait autrefois. Je ne voulais que ça, l’agrandir, que sa vie à elle soit aussi romanesque que celle de sa mère, la Grand-mère de la guerre d’Espagne qui s’était auto-agrandie dans des cahiers à spirales. Mais ma mère n’aimait plus la fiction, bien que la mauvaise foi, celle du langage, l’ait aidée quand elle luttait encore contre le pronostic médical, alors qu’elle avait non pas une tumeur mais une lésion, non pas des métastases mais des nodules, non pas un cancer mais une maladie chronique. Maintenant qu’elle doutait de sa capacité à accepter la mort, mon projet de la mettre au centre de quelque chose ne la flattait pas, mon besoin d’histoire ne faisait que raboter un peu plus son présent. Je suis très inquiète, s’excusait-elle d’un euphémisme pudique.

Je lui en voulais car je savais que je ne serais pas capable, après, de broder sur sa vie.

Je lui en voulais de ne pas croire, comme moi aveuglément, en la littérature qui, de peu, donne sa raison d’être à un acte, à une pensée, voire à un objet banal — et de rechigner à être l’objet de ma littérature.

Je lui en voulais de ne pas faire saillir quelque chose de sa biographie, une période, un événement, d’accepter que tout soit au même niveau, c’est-à-dire condamné à l’oubli, semblable en cela aux fichiers d’ordinateurs qu’un cambriolage peut faire brusquement disparaître. Là où je déplorais qu’il n’y ait pas eu sauvegarde de sauvegarde d’une sauvegarde, ma mère acceptait de disparaître sans histoire. Elle se désintéressait de son propre roman. Il lui avait manqué une Catalogne à défendre ou un ennemi autre que ce qu’elle nommait son « défaut de volonté ». Il lui avait manqué cette demeure où elle aurait aimé revenir et qui aurait été : elle.

Devant notre récit avorté ma déception avait l’air de dire qu’elle n’avait vécu pour rien, je n’en mesurais pas la cruauté tandis que nos deux complexes se regardaient en chiens de fusil : l’inconsistance qu’elle prêtait à sa vie et la déficience dont je frappais mon écriture. La permanence artificielle des mots nous était refusée, aussi parce que j’achoppais sur la langue et ne savais pas, comme Grand-mère l’avait fait autrefois, plier la langue à ce que je voulais dire.



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1ère mise en ligne et dernière modification le 21 octobre 2014.
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