contribution auteur | Sylvie Pollastri

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

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(rafraîchir la page si mise en boucle...)
De Cannes, vit à Bari (Pouilles, Italie). Ses blogs : Sylvie Pollastri ainsi que De pas en pas.

Ses contributions à l’atelier ville.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 9

source de l’apocryphe
Elle n’est plus que cette harmonique sur le fil de la route, loin des crissements de roues, et des heurts sans fins des mondes d’hommes, recroquevillée sur le roc de ses os, comme un nid, enfin, qu’elle ne quitterait plus.

source de l’apocryphe
Une tasse en pyrex avec de petites fleurs bleues et jaunes, des myosotis, est posée sur la table. Le café finit de passer.

source de l’apocryphe
Le bout de câble rouge est encore dans sa main. L’horizon n’est plus qu’une vapeur. Il sourit encore malgré la sueur dont il sent les gouttes lentement glisser entre la racine du nez et le caroncule lacrymal. Il bat frénétiquement des paupières comme s’il était encore en train de secouer plus fort encore les fils et les arbres. Il revient dans le rectangle de lumière, rassuré, apaisé. Il reste là, humant cette terre d’Afrique.

proposition n° 8

Vie 1

Pas de nom, contrairement ce qui aurait dû. Il le savait déjà. Averti comme on dit. Il venait de là. Cela suffisait. Il ressent toutefois une gêne dans cette brutale irruption dans la vie d’autrui. Alors il parle à l’autre qui venait de le précéder, comme pour finir une conversation commencée ailleurs, tourne en rond dans la pièce éclairée de gris, prend le porte document. Sans doute essaie-t-il de le lire ce nom. Il retrouve un peu d’aplomb, enlève ce cassant à ses gestes. Il s’approche de lui en tendant une main accueillante. La voix, maintenant, se fait plus douce.

Vie 2

Pas de non. Faire par instinct ce qu’il convient de faire. Etre un corps. Justement, il n’est que ce corps, meurtri d’inquiétude, lacéré de douleur. Il n’est plus qu’un corps à l’écoute. C’est une voix brisée qu’il entend, qui rage contre les limites qui lui sont imposées, ce croisement de destins dont on ne sait que faire mais d’où, pourtant, surgit un sourire glissé entre l’idée d’une action réelle dans la seule présence de l’instant. Rien qu’écoutant ces trois voyelles mélodiques il sait qu’il va mieux. Il a chaud à nouveau et dans ses muscules coulent à nouveau le sang. Deux regards ont été échangés dans chacune de leur détresse. Et il y avait le bleu, enfin le bleu.

Vie 3

On dit qu’il écrit de son pays, de sa terre. Mais il n’y vit plus depuis fort longtemps et le soleil est partout, comme ses petites manies bourgeoises avec de la porcelaine fine. Qu’est-ce au juste être né là ? Comme si l’identité inexorable de l’être était figée à jamais dans ce chaos de parturiente en une heure, un jour, un lieu. Etre né là, entre le souffre et les montagnes, les troupeaux et les hautes demeures. N’être que cela ? Naitre ne dit rien. C’est après, seulement après, plus tard, plus loin qu’une colline est appartenance, un vêtement de coton le plus sublime des tourments, le bruit des pas l’annonce future. Un pays, c’est l’autre dont je suis.

Vie 4

Une biographie est ainsi faite : un nom, disons Charles, et un autre qui dit celui ou celle qui était avant toi, Guillaume ou Eustasie, et dont il conviendrait que tu en continuât la lignée. En soi, ce nom devrait tout dire, dire que tu appartiens à la Terre, ce coin de planète planté de chênes ou de pins, la courbe d’un fleuve, l’éperon rocheux, Lefranc, de Calabre ou de Cahors. Car parfois, tu n’as plus que ton nom, celui qui accompagne le vert de tes yeux, cette dent cassée, ta façon d’appuyer la jambe gauche sur le sol quand tu marches, celui qui permet de dire c’est n’est pas l’autre, Jean par exemple, Jean de Jeannot qui n’est pas Jean de Théodore. Mais certains jours, ces jours où il n’y a pas la guerre, toi et l’autre c’est le même bleu du ciel.

proposition n° 7

17 heures. L’heure des mots. Assis ainsi, sur une chaise un peu incommode avec, devant soi, le blanc d’une table, d’une feuille, d’un écran. Entendre ce petit bruit sourd, frénétique. Sentir sous les doigts la pression caoutchoutée des touches et se souvenir de cette vielle machine, qui faisait si sérieux, si « je transpire », si « c’est comme le clavier d’un piano ». S’interrompre, croiser les mains devant les lèvres, lever les yeux et voir un oiseau posé sur une branche ou le souvenir du bleu de la mer, de l’or du soleil, et la pointe si blanche de la ville se jetant entre roches et îles. Se demander si, des fois, ce rituel de 17 heures n’est pas justement pour retrouver cette image de juin, le couchant sur les murs blancs de la ville entre les flots d’une mer étale azuréenne. Les mots qui étaient venus alors n’ont pu remplacer la sensation du soleil sur les pierres, la sensation de sel et cette presque soif de mots qui ne sauraient étancher le dire, comprendre qu’il y aurait encore bien des lettres à tracer sur une feuille, bien des signes à imprimer, caractère après caractère, phrase après phrase. Alors, il était impensable de tracer des phrases qui disent toujours différemment le soleil, la mer et les pierres. Mais il est 17 heures, l’heure qui s’inscrit juste avant le déclin du soleil sur la ville et annonce cette parole enfouie qui explore le bleu, l’or, les embruns, le vent, le sel. Et ces larmes d’hommes. Et ces armes du cœur. Les mots sont une perte volontaire de l’âme. On ne sait vraiment ce qu’ils disent puisqu’ils nous échappent et se mettent à danser sous la musique intense et silencieuse des lettres qui s’inscrivent, du geste suspendu, du regard perdu dans le bleu du ciel, dans le souvenir du reflux des ondes sur la grève. C’est peut-être ce lent mouvement du monde que les mots tentent de capturer dans leur suite, leur pause, ce délicat mouvement d’imprimerie qui apparaît sur le blanc, comme ponctuation d’écume sur cette plage encore déserte en cette saison. Ce n’est que plus tard que l’histoire peut devenir : quelqu’un assis sur le sable, marchant sur le môle ou même assis sur un coin de bureau en train de tracer de lettre en lettre, de signe en signe, de phrase en phrase cette invention de lui-même écrivant.

proposition n° 6

Un caillou, posé, là. Rond. Bercé par les ondes. Gris pâle et rond. Posé. Deux ou trois points noirs. Incrustations minimes. Gris pâle, piqueté, rond, posé. Venu de loin. S’en souvient-il ? Posé. Silencieux comme une pierre. Bougé, balloté. Posé. Qu’en sait-il vraiment ? Le voilà posé, nu, rond, immobile, plongé dans une inertie cosmique, petit rien entouré de nulle part. Il nous voit, autant que nous-mêmes, pris dans l’interstice d’un avant oublié et d’un après sans mémoire, nous l’avons noté. Incongru. Posé. Gris pâle avec ses incrustations minimes. Elles attirent le regard. Posé comme un voyageur sans valises. Les valises sont ailleurs. Le voyageur balbutie, sans valise ni ville, posé, comme un caillou. Rond. Les mots sont encore invisibles. Peut-il crier ? Veut-il le faire ? Posé, là, rond, ce caillou. Face à face. Face à face, l’œil rond, il nous regarde. Il regarde notre regard sur lui. Il regarde notre regard s’évanouir à force de le regarder, image fixe qui, peu à peu, éblouit le regard. Un caillou, pâle, posé. Aveugle. Aveuglant à force d’être regardé. Tache et lumière sur tache de lumière. Qui est-il ? Sans voix, au milieu des regards, sa forme ronde semblerait articuler un O. Surprise ? Désarroi ? Chant funèbre ? Ode ? Serait-ce la première syllabe prononcée, la bouche pleine, satisfaite, quand la gorge vient d’avaler la dernière goutte de lait ? N’est-il pas alors comme nous, avant que nous ne perdions nos jambes, nos voyages et nos rêves ? Regardez-y bien. Ce caillou, posé, là, tâche de lumière dans tout ce noir, garde la trace de nos propres mots. Il vient de loin, vous savez, Babylone dit-on, plus loin encore. Babylone… Un caillou, posé, là. Rond. Bercé par les ondes. Gris pâle. Il renferme des secrets. On sent qu’il veut les dire. Mais il est lent à parler, lent à les écrire. Il a roulé jusqu’à nous, lourd de légendes, de tant d’histoires, histoires d’amour et de mort. Studieux, un peu scolaire, il les ressasse dans le ressac qui est venu le déposer ici, dans la lumière, sous nos regards, inondé de lumière. Il est là, devant sa machine à écrire. Tic. Tic. Tic. On ne voit pas trop la page. Des O sans fin sur une ligne sans fin. Tic. Tic. Tic. Lentement, patiemment, ses mémoires pavées de bonnes intentions ou mises à nues sur le lit d’un torrent à sec. Qu’a-t-il a dire, je vous le demande ? Qu’a-t-il fait ? Vraiment ! Qu’a-t-il fait ? Rouler. Rouler. Jusqu’ici. Ici. Tout petit, tout pâle, muet, sur ce sol, cet espace. Noir. Cet espace noir est une page blanche. La page blanche est là pour dire l’impuissance, que la colère haineuse est l’inertie, chasser et ne pas changer, même dans la violence des jours, car elle est une mort qui s’ignore. Tuer l’autre en oubliant de se tuer soi-même singulièrement, puis le faire successivement, ce suicide. La page blanche est là pour dire sa propre impuissance, que le renoncement côtoie si facilement les bonnes intentions. La page blanche est aveugle. Ou éblouie d’espoir. La page blanche est cet espace de vie minuscule. Forte. Toujours là. La page blanche est où sécher tes larmes. Page pure des possibles impossibles. Utopie. Nécessaire. La page blanche est emplie de signe. Un caillou est posé dessus, têtu. Il attire le regard. La main écarte le caillou et prend la feuille. La main suit les mots qui, dans leur dance ronde, prennent place dans ton cœur.

proposition n° 5

Des pas — Tu crois bien que je n’y pense pas... Mais alors que faut-il faire... On devine le front pensif, une main que l’on passe dans la chevelure. J’attends qu’on m’appelle...
Une porte qu’on ouvre — C’est prêt dans une heure... Dans la pièce l’autre voix n’est qu’un murmure ni impatiente, ni lasse, cette neutralité des faits tels qu’ils sont
Un léger crissement de semelles souples sur le linoléum — Oui... Oui... D’accord... Bien... O... Tout s’éloigne, même le regard qui se reporte alors sur la grande baie vitrée constellée de gouttes de pluie.

La main est sur la poignée de la porte. On entend ce léger cliquetis. On ouvre. On n’ouvre pas - Mais... Là n’est pas la question... A propos... Non, ils attendent... Ah bien... Encore une minute... Vous avez eu la radio ? Ils ne vous ont pas appelés ? Qui est de service ce matin... La voix de toute à l’heure, toujours très calme. Simplement le temps qui passe, il est près de 11 heures 30, et tout ce qui reste encore à faire.

Allée. Venue. — Bonjour... Bonjour... Donc, je te disais, hier au bloc... Même les corps n’ont que le juste mouvement, presque à dire un quotidien, une banalité, avec le naturel d’une promenade en ville un samedi après-midi

La porte s’ouvre — Vous... Ah ! ... Entrez... Bonjour... Bonjour... Vous pouvez l’envoyer... Asseyez-vous... Des pas - Je prépare la fiche ? Ah ! voici le formulaire... Dit... La porte se referme. Les voix toujours neutres. Les seuls gestes utiles. Un sourire quand même, si rapide. Seuls les regards. Les mains surtout, qui n’auront que les gestes requis. Restent les mots, les seuls mots utiles. Et l’écoute.

proposition n° 4

Le bourg s’annonce par quelques toits rosâtres surmontés du repli de la colline, le bourg de C., à une vingtaine de kilomètres du chef-lieu. On y arrive par la route provinciale. Dès la sortie de la forêt, au sommet du col qui signe le partage des eaux, il est là, tournant le dos à l’Orient, sur son bout de rocher surmontant le vaste lit rocailleux du torrent. Le pont qui le traverse ressemble à un vestige de guerre, plat, cimenteux avec des bouts d’acier déglingués. Rien d’autre ne l’annonce. Le bourg de C. s’élève comme un fortin veillant sur ses cailloux, l’herbe rare, le bruissement du vent dans les feuilles. Mais de là-haut, à la sortie de la forêt, le voilà, immobile, discret, au milieu des champs de blé murissants d’où pointent les poteaux noircis d’une ligne de téléphone. Un faucon pèlerin détache ses ailes dans le ciel. Ce bleu si intense. L’espace. La vie rude des champs n’est pas si loin. Les potagers piquettent la lisière urbaine, juste là où s’élèvent les arcades des caves surmontées des hauts-murs ouverts de rares fenêtres et s’arrêtent les larges dalles de calcaire. Quelqu’un passe avec sa mule. Pas nonchalants. Silence. Regards. Les portes ne s’ouvrent que si on est ami. L’un d’eux m’a invité. Mais, comme ailleurs, ces grands portraits et ces photos jaunies. Il y a toujours un grand-père auquel l’ami ressemble. Ou, dans un cadre d’argent, cet oncle en uniforme. Comme du chagrin dans la voix.

On raconte qu’il y eu un hiver avec trop de neige. Mais la tempête s’était calmée. Deux ou trois tonneaux de vin pour l’auberge du chef-lieu. Il partit. Une charrette. Il fut pris dans la tourmente. Pudeur. Effroi. La voix se tait. Oui l’effroi encore dans ces mots dont j’ai du mal à saisir la part d’ignorance, d’oubli. Sans savoir non plus si l’homme dont on parle est celui qui me regarde depuis son éternité argentique ou d’autres encore, et dont les corps ne furent plus retrouvés après les fontes le long d’une des nombreuses drailles. Cet homme, poussé par les siens à honorer une commande, parti, ni trop tôt, ni trop tard, avec l’accalmie, sous le ciel ouateux, mais avec ce fin trait clair depuis le Sud. Mais que voir au juste quand les montagnes dominent tout autour. Cet homme, pris par l’urgence, ramener de la farine contre du vin, mal vêtu. Pris avec son équipage. Seuls. Seuls à mourir. Et le ciel enneigé qui recouvrait la terre. Il a dû continuer. Revenir, impossible. Une photo posée sur une étagère. Il était jeune. Il pouvait affronter ce voyage. Dormir là-bas. Revenir. La voix n’insiste pas. La seule tombe possible est ce mince cadre d’argent. L’argent qu’il fallait aller chercher. La guerre sans doute était encore trop proche. Après, plus personne. Me parler n’est plus discuter de tout, de rien, du temps, des hommes, ou dire des malheurs avec la maladresse de mots étrangers. C’est comme m’initier à la mémoire.

Je n’y pense pas vraiment alors que j’attends qu’un médecin reçoive l’homme que j’accompagne. Il fait gris ce jour-là, un gris ouaté de presque neige. Nous avons roulé sous la pluie glacée, laissant le bourg, perché sur la colline, et le camp. Les policiers partis, nous restons en silence. Je ne sais si je parle. Je distrais les minutes qui passent. Je sais que ma voix est calme. Puis l’homme a un soupir. Enfin, il s’apaise. Vous savez, mon père est mort d’un cancer des poumons. Je me souviens de ses mains et de son regard posé sur le mien. Sur le retour, sous une pluie-neige, l’homme s’endort. Je le vois dans le rétroviseur. Tous, nous faisons silence. Cet homme, je ne le reverrai plus. Comme je n’ai plus revu cet ami. Ni même me souviens du nom de cet oncle. Ou si l’histoire que je viens d’écrire est bien telle qu’elle fût. Il me reste la mémoire, l’humaine mémoire de souffles et de regards posés dans les regards.
Et les mots doivent les dire dans la maladresse de l’écrit.

proposition n° 3

Quatre légendes nous rapportent l’histoire de Babel : selon la première, les fils de Cham arrivés au pays de Chinâr décidèrent tous ensemble de construire une ville et une tour avec des briques d’argile cuite et du mortier pour se faire un signe quand ils auraient été dispersés. Se sentant interpellé, et assez impressionné de ce que ces fils d’Adam venaient d’entreprendre, se doutant de ce qu’ils pourraient faire par la suite, l’Éternel confondit leur langage, puis les dispersa avant qu’ils n’aient fini de construire la ville, qu’on nomma Babel, la ville du blbl.

Selon la deuxième, l’immense tour de briques cuites et de mortier, construite sous l’égide de Nimrod, nécessita de rapides calculs et de beaucoup de main-d’œuvre. Elle devait être cet ascenseur entre la terre et le ciel, où tous priaient d’une même langue. Mais pour quoi ? L’Éternel fut pris cette fois d’un grand éclat de rire et, plutôt que de refaire le coup de et que je te chasse ou et que je te noie, prit une longue inspiration et demanda aux fils d’Adam de nommer, une fois de plus, ce qu’ils voyaient, Blbl, balbutièrent-ils et, dépités, ils s’en allèrent chacun de leur côté, abandonnant calculs, briques, mortier d’argile, qui pour le pays de Koush, qui pour le pays de Mitzraïm, qui pour le pays de Pout, qui pour le pays de Kanââne, chacun selon sa langue, en familles et en nations. Le roi seul continuait à lancer des flèches. Étaient-ils donc incapables de construire ensemble leur société, au-delà de la famille, du clan ?

Selon la troisième, le monument de Blbl, dont on aperçoit le monticule d’argile, est bien là, comme un signe. Mais plus personne ne sait le voir, à peine le lire sous cette masse de boue sèche. Comme si les hommes n’avaient gardé dans leur bouche que les consonnes atténuées de mots d’argile, oubliant qu’une langue puise bien plus loin que le simple son l’image de leurs rêves.

Reste l’inexplicable roc – la légende tente d’expliquer l’inexplicable, un signe d’âme fait de poussière et de vent, là sur le rebord du monde.

proposition n° 2

L’image est désormais plus nette. En se plaçant à nouveau devant ses yeux clos, dans cette reprise méticuleuse du mouvement, qui se répète sans être déjà obsessionnel, elle gagne en détail. Il sait qu’il faut qu’il regarde encore. Dans l’embrasure, un large rai de lumière sur la gauche découvre des tissus posés sur des formes qu’ils révèlent, fauteuils, divans, alignés contre le mur d’une pièce longtemps abandonnée. Il se trouve dans un de ses demi-étages, qui servent d’atelier, de débarras, de couloirs pour domesticité invisible et affairée, quelques lucarnes donnant sur la cour et, plus loin, la porte ouvrant sur les cuisines. Mais des bruits confus appellent son regard. Un autre escalier. Il laisse le sol carrelé de beige et de noir pour prendre un petit escalier raide. Il avance en glissant, presque en s’extirpant des caves d’un immeuble moderne, naissant vers un jour privé des papillons de poussière qui voletaient jusque-là autour de lui. Peut-être comprendra-t-il. L’image hésite à revenir sur ces meubles muets, comme morts, alignés contre un mur, recouvert de leur linceul jauni et poussiéreux. Son cœur bat encore un peu trop vite. Il s’extirpe encore plus du demi-étage. La dernière marche s’évanouit. Il fait sombre ici. Le léger tintement devient clarté, tic et tac de doigts sur les touches d’une machine à écrire. Il le retrouve, assis sur un pouf en soie damasquinée avec, devant lui, une petite table carrée en noyer massif sur lequel lui une petite Olivetti. Le coude gauche appuyé sur le rebord, c’est d’un doigt, très concentré, qu’il teste plus qu’il n’écrit. On voit mal sortir de cette lenteur la vivacité des dialogues de La première sortie du veuf ou les pensées cocasses de chacun de ses personnages pris dans leur délire d’un nez de travers, d’un repas trop lourd, de morts rappelant les vivants. Il se surprend à voir Pirandello ainsi en pose pour le photographe improbable qu’il se trouve être à l’instant. Un peu rieur. Ce stratège des mots et des caractères, comme puppi, qui n’ont rien de l’espièglerie dramatique du théâtre de masques napolitains mais transportent la fureur de la vie matrimoniale, ses mariées trop jeunes, ses épouses voraces, ses jalousies mortifères et ses indifférences malades qui font fi des plus simples sentiments, les voisines, les ragots pleins la bouche, entre deux biscuits et un café fort, venus voir Madame Lèuca, sur le point de faire revenir son mari chez elle, et dont on sait déjà qu’il l’a reçu la veille – et qu’il est resté un peu plus qu’il n’aurait dû. Il n’ose rien dire. Pirandello lui sourit. À côté, un immense bureau, un gros tampon de papier buvard, un cahier, un porte lettres. Tout est rangé. Derrière encore, la bibliothèque. Des livres et des livres. Mais aucun alphabet. Aucune lettre, ni même une phrase que le hasard pourrait faire entrevoir. Aucun titre. Une main et un visage clairs. La page blanche. Le geste même qui semble actionner la touche efface retour arrière d’un texte inexistant, annulant par là-même l’idée même de l’écrit. Pourtant, Pirandello reste concentré sur ces mots, lettre après lettre, qu’il imprime sur une feuille. Le poignet de sa chemise dépasse de sa veste de laine fine rayée. On devine la forme losangée du bouton de manchette. Tic. Tic. Tac. Tic. La librairie mutique. Le bureau bien rangé. La feuille simple dans le rouleau de la machine à écrire. Pirandello qui joue l’écrivant. Lui qui regarde. Essaie de comprendre. Une lettre après l’autre, sous les doigts, quand toutes les voix murmurent alentour et seul le silence sait les entendre, l’une après l’autre. Sans l’un ni l’autre, pour des livres sans titre encore, habités du monde bruyant du silence, du regard curieux des personnages invisibles assis tout autour d’eux, sur ces vieux divans relégués à l’entre-étage autour desquels joue la lumière du rêve.

proposition n° 1

Les pierres ont cette rugosité terreuse apaisante et tranquille. Le soleil est haut à présent. Dans le bosquet, tout près, les cigales s’en donnent à ailes joie au point de saturer l’air jusqu’à l’ivresse faisant de l’horizon un flou liquide et mobile, l’entre deux des eaux du monde. L’évanescent du temps s’imprime alors sur chaque fil d’herbe, sur le moindre trait de soleil tombé sur un éclat de terre. Aveuglement. Et silence. Pérennité minuscule, vitale, de ces pierres posées au bord d’un champ.

Pluie. Elle s’annonce légère et têtue. Hivernale présence que les prières ont su appeler en leur temps. Elle dit une neige tombée sur les montagnes, ailleurs, au loin, ce long parcours, ces autres latitudes. Son éphémère dit son éternité impalpable, cette transcendance de l’espace et du temps. Pluie. Qui n’est ni nuages ni vents. Qui est nuages et vents. Pluie que les hommes oublient. Il y a comme une crainte dans ce regard, quand d’autres yeux disent la joie. La pluie est une fête, pourtant. Elle dit nos âmes vagabondes et nos cœurs désireux. Ces germes des jours qui construisent nos êtres.

Petites tables carrées, faites de vielles traverses dont quelques-unes sont peintes de bleu outremer, serties de fer. Deux, trois petites tables carrées avec leur patine, avec déjà tous ses mots échangés, une théière, une tasse, un calice. Tables confidentes. Paroles dites, écrites ou simplement pensées. Pensées des gens ici réunis. Ni étrangers. Ni clients. Ces habitués qui ne le savent pas. L’univers est accueillant. Là un divan sur une estrade. Ici, une table basse, peut-être en verre. À côté, une table de chevet des années cinquante qui fait office de porte-revues. Des coussins, dont un en velours brun. Au-dessus, une grande lithographie, un demi-visage et un cercle. On dirait Shakespeare. Ou un auteur russe. Il nous regarde. Avec cet air un peu narquois. Oui, un poète. Le lieu invite. Invite à lire. À se lire. Et c’est alors qu’il lève les yeux.

Superposition d’images sur la vitrine d’une boutique de mode. Sol blanc et noir, aux pivoines stylisées, mannequin de couturière, en bois et tissus gros grain, sur lequel une jeune fille enfile une longue robe de maille. Le soleil est trop vif et il voit mal les couleurs ou les formes, les deux, ce rouge et cet éclat est celui d’une voiture qui passe dans la rue à l’instant. Il cherche à pousser du regard ce reflet impromptu, puis un autre, les fleurs d’un laurier, puis un ou deux passants, pour retrouver la ligne noire qui marque le tapis carrelé et l’ombre légère et muette de la robe ainsi exposée. Il cherche derrière le reflet cette image désuète ou impossible de femme, comme un espoir, une ligne rêveuse écrivant dans sa tête des mots qui ne seraient jamais dit. Il y surprit son propre regard, ne sachant plus quoi faire. Le mannequin de couturière le regardait, la fleur le regardait. De la voiture, il ne restait que la lame brillante du pare-chocs.

Flux et reflux. Crissement des grains de sables sous la houle revenant vers le large. Flux et reflux. Embruns se déposant en gouttelettes invisibles et odorantes. Flux et reflux. Rythme. Rivages perdus et retrouvés. Nostalgie impossible à saisir. Vies innombrables. Plaisirs. Ors bleus d’univers liquides.



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1ère mise en ligne 18 décembre 2018 et dernière modification le 18 février 2019.
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