contribution auteur | Marlen Sauvage

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

découvrir un auteur au hasard !
(rafraîchir la page si mise en boucle...)
Marlen Sauvage partage sa vie entre la Drôme et la Tunisie, propose des ateliers d’écriture ici et là, anime un blog les ateliers du déluge.

Ses contributions à l’atelier ville.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

contribution auteur | Brigitte Célérier
proposition n° 5

proposition n° 9

source de l’apocryphe
Portée par la musique de Softly, as in a Morning Sunrise, je déambule dans la salle de réception, entre les tables égayées de bouquets ronds et roses, à la rencontre de Camille qui, d’un geste discret qu’appuie un sourire éclatant, m’invite à la rejoindre. Etonnée d’apercevoir derrière elle le couple élégant entrevu, entendu, surpris, l’instant d’avant dans le hall, j’évite de justesse le serveur en livrée, un plateau de coupes de champagne posé sur les cinq doigts de la main, souriant d’un sourire crispé toutefois en raison de mon étourderie, me dis-je, et c’est les joues empourprées que je salue nos voisins avant de me glisser enfin à ma place. Regard admiratif de Camille sur le bijou qui orne mon cou et ce léger clin d’œil interrogateur quant à mon malaise, rien n’échappe à Camille. Le photographe nous rejoint bientôt, sa main légèrement effleure mon bras avant de me chuchoter à l’oreille – étonnant voisinage quelle coïncidence –. Si près de nous, la femme au long cou gracile plisse des yeux vers le Quartet et la scène dressée au fond de la salle, devant les baies vitrées où s’éteignent les dernières lumières du soleil couchant ; chaussera-t-elle ses lunettes ?, – je me remémore sa remarque tout à l’heure à propos du plan qu’elle ne pouvait lire – tandis que le mari lorgne sur le côté, lui tournant ostensiblement le dos. Je ne peux réfréner l’envie de connaître l’objet de son intérêt. Que cet homme est niais, pensais-je si fort que je crains un moment d’avoir prononcé ma remarque à voix haute. Autour de nous, quelques têtes remuent au son cristallin du xylophone et les pieds vernis battent la mesure avant qu’éclatent les applaudissements en même temps qu’un cri vers lequel se dressent tous les corps, d’abord, puis les visages, ainsi que dans une chorégraphie contemporaine. A quelques tables de là, celle que j’imagine être Madame Brunet vient de s’écrouler face contre la nappe, le mari goujat se précipite vers une trentenaire effrayée, un rictus aux lèvres, les épaules (très) dénudées. Marie de-je-ne-sais-plus quoi.

source de l’apocryphe
L’émotion le submerge, d’un seul coup. Il essuie nerveusement une larme. Que fallait-il décrypter qu’il occultait, tout à ses propres réminiscences, tout à ses projections, ses hypothèses ? Le vent de la dune, le messager. C’était inscrit là. A quel moment sa grand-mère avait-elle imaginé ce tableau ? Une vie. Aucune date. Il avait fallu une vie. Pour balancer du vide et du vent, comme ça, elle avait dû balayer, écarter, rejeter. La splendeur arrogante autant que le désastre. Se souvenir d’abord. Face à la mer devant la noyade du soleil dans les vagues à chaque crépuscule. A percer l’horizon au moment où la ligne se fond dans la brume. Et revoir son amour couché sur la plage, riant. Et chercher sa voix. Et sentir la brûlure de ses baisers sur sa peau. Et entendre jouer les accords d’une guitare, leur rencontre. Et refermer les yeux de leurs aïeux. Et sentir mourir en elle l’enfant dont elle n’avait pas voulu. Puis laisser tout cela quelque part dans le sable peut-être. C’était. Mais danser encore pieds nus dans la fumée de la cigarette. Faire virevolter sa robe fluide sous les regards langoureux. Ce qu’avait été cette femme, une amoureuse, amante, mère, grand-mère. Ce qu’elle léguait, sa vision de la vie, non pas désenchantée, mais apaisée, sereine, réconciliée avec elle-même.

source de l’apocryphe
Et bien ce n’était pas un fantôme ! Pas encore ! Elle brandissait une feuille quadrillée, une lettre où l’écriture minuscule à l’encre noire, indéchiffrable, sauf pour elle, semblait-il, prouvait que celui qu’elle recherchait existait encore en chair et en os. A force d’être venue et revenue dans ce troquet, elle avait ses habitudes, ses connaissances, elle passait la porte et on la saluait, elle était celle qui cherchait G. Vous l’avez r’trouvé ? J’y crois pas ! – Eh ! Paulo, elle est tellement têtue, je t’l’disais, elle est bien capable de remettre la main dessus, mort ou vif ! Alors elle dit quoi cette lettre ? – Mais la femme n’avait pas l’intention de leur lire la lettre, d’ailleurs la lettre n’était pas de lui, de G., non elle était du père de G. – Quatre-vingt-trois ans aux prunes, dis donc, le Pater, qu’est-ce qu’il peut bien avoir à raconter de son fiston ?

(ou bien… j’hésite…)

Elle avait appris que deux parallèles se rejoignaient à l’infini, mais l’infini, c’était quand ? Les années avaient déjà considérablement blanchi ses tempes, malgré les teintures et les mèches et les balayages. Tout se tramait en-dessous… Parmi les bavardages et les rires en coin, elle tenait bon. Elle extirpait les images du passé, laissait surgir quelques certitudes, et s’accrochait à elles. Tout pour éviter que son monde se dérobe. Tout pour éviter la dislocation. Dans un espace-temps donné, G. avait existé, leur amour subsistait donc quelque part, invisible aux yeux du monde, certes, il suffisait de se remémorer le son de sa voix, la texture de sa peau sous la pulpe des doigts. Pour l’extraire du néant. Pour ne plus le chercher puisqu’il était là.

proposition n° 8

Le gérant du bureau de tabac

Grand, sec, regard acéré, il a l’œil sur tout et tout le monde, une très bonne mémoire dont il se vante pour épouvanter les jeunes qui voudraient chaparder ne serait-ce qu’un malabar à 10 centimes (de franc) ou un fanzine. C’est un Marseillais « échoué en Avignon » (sic). Il sait donc avoir le verbe haut. Il vend des romans de gare mais aussi quelques beaux livres qu’il feuillète à l’ouverture, vers sept heures du matin, sur les plus célèbres bateaux de la littérature, l’architecture navale, les grands marins. Il rêve d’appareiller, comme au temps de sa jeunesse où frais émoulu de l’école de pêche il avait embarqué sur un navire de la marine marchande d’abord comme mousse, puis matelot. Mécanicien en second, c’était son rêve alors, mais il avait rencontré Huguette et il avait tout plaqué. Son mentor né en 1931 comme lui, Eric Tabarly, qu’il considère comme son alter ego.

Ruben Poidevin

La quarantaine au moment de l’histoire. Vigneron. Fils de vigneron. Célibataire, il vit avec son frère, marié et père de trois enfants, dans la propriété familiale. Ses deux parents viennent de mourir à six mois l’un de l’autre. Depuis, il hante le cimetière de Montfavet, élague, arrose les fleurs, ne faisant aucune différence entre naturelles et artificielles, redresse un arbuste, répare les couronnes mortuaires ébréchées, collectionne les tessons colorés quand vraiment il n’y a plus rien à coller, tape la discute avec l’employé communal, et en son absence, parle à ses morts et aux morts des autres.

La voisine d’en face

Une commère comme on en fait beaucoup dans les cités où rien ne se passe. Collée aux rideaux de son appartement du quatrième étage. La soixantaine voûtée. Le cheveu plat. Le regard en-dessous. Quand elle relève la tête, c’est pour laisser entendre qu’elle en sait bien plus qu’elle n’en raconte. C’est en nettoyant ses carreaux qu’elle est passée par dessus bord un jour de juin ensoleillé. Les commères du quartier se sont réunies sur le macadam dès la nouvelle connue pour dire tout le bien qu’elles pensaient d’elle. Raymonde Charpentier. RIP.

proposition n° 7

Le moment viendrait où les images s’évanouiraient pour revêtir des mots insatisfaits. La page d’un carnet ; un agenda, dans l’espace réservé aux notes ; un carnet de chèques, au dos ; une facture oubliée au fond du sac ; l’écran de l’ordinateur ; la tablette… Il y avait longtemps que le rituel avait vécu. La solitude indispensable ; à heures régulières ; une lumière tamisée ; le silence de la nuit ; le stylo et l’encre, un Mont-Blanc peut-être, au temps des cadeaux ; les cahiers, les carnets remplis d’histoires, de microfictions, de prose diverse, de poésie ; tout, rien. Ce qui a été nécessaire. Aujourd’hui la marche quand tout se bouscule en vrac et qu’il faut y mettre un peu d’ordre ; l’appareil photo en bandoulière ; un dictaphone au creux de la main ; le murmure dans un flot discontinu, à l’horizontale ; un flux d’émotions, de pensées ; comme une vague qui déverse en les grignotant simultanément des phrases qui surgissent du néant, qui tournent autour du corps, de la tête, lointaines, qui tourbillonnent et puis s’oublient, et qui reviennent, vous assaillent, vous débordent ; à l’horizontale, la nuit souvent, la nuit dans le silence, une vague énorme, ce qu’on jette à peine redressé dans l’angoisse de le perdre sur des bouts de papier, sur la tablette à portée de main, ce qu’on écrit à la volée, en longues vomissures, ce qui vibre en soi, se désole de ne pas trouver la voix pour se dire ; et puis le reflux, les cahiers de reflux, qu’elle relit la tête froide, le jour ; rien d’autre qu’une souffrance et une frustration, la trahison des mots. Alors le lieu et l’heure importent peu, le moment non plus. La nuit oui ; le lit encore chaud le matin ; un coin de canapé ; l’autour d’une discussion ; l’arrêt sur le pont roman ; les voitures au loin ; l’éclat roux de la vigne et puis sa déchéance ; les toits et les paraboles ; le brouhaha du café ; les bribes de conversation, la lumière vers cinq heures du soir en hiver, la cloche de l’église toute proche, l’élégance d’un regard qui se détourne, un éclat de rire dans la rue des Bas-bourgs. Quelque chose s’écrit dans une tension qu’elle convoquera peut-être pour retranscrire l’instant plus tard sur le carnet moleskine rouge qu’elle traîne partout ces jours-ci. Tout ce qu’elle a sacralisé ne s’embarrasse plus de rien. Le geste d’écrire. Banal. Une urgence. Ecrire absolument. Pour soi.

proposition n° 6

A peine entrée dans l’épicerie, je regrettai celle de monsieur et madame B., où j’avais enfant tant de fois murmuré la liste de courses que je rangeais soigneusement dans un panier tressé. Je ne reconnaissais rien. Les étagères derrière le comptoir de la caisse avaient été remplacées par un miroir immense qui reflétait la lumière venue de la porte vitrée. Mais cette confrontation à soi tandis que l’on payait ses courses me dérangea. La jeune femme et sa mère qui tenaient aujourd’hui le commerce saluaient d’un air indifférent les rares clients, poursuivant leur conversation autour de problèmes personnels sans souci du désagrément qu’elles occasionnaient. Les rayonnages centraux dispensaient le nécessaire : riz, pâtes, biscuits, conserves, confitures, miel, boissons diverses, d’un côté ; de l’autre, alimentation pour animaux, produits d’entretien, savons, coton, dentifrices… Près de la caisse, les produits frais derrière une vitrine réfrigérée, et dans des présentoirs, les légumes et les fruits. Plus on s’enfonçait, plus la boutique était sombre, de grands néons criards devaient l’éclairer dès que le jour tombait. Mais à la caisse où trônait autrefois Augusta – qui à plus de quatre-vingts ans, travaillait encore – il y avait toujours, posé sur le bois du comptoir, la sonnette en bronze au bouton patiné qu’avaient durant des années enfoncé des générations de doigts. Je l’effleurai pour le souvenir. Elle avait orné l’accueil de l’hôtel restaurant que géraient monsieur et madame B. avant de se lancer dans ce commerce. On appuyait dessus pour le plaisir souvent de l’entendre vibrer, car Augusta ne manquait jamais à son devoir d’épicière. Elle attendait le client. Alors que tout avait changé dans cette épicerie de quartier devenue un petit self-service sans âme, la sonnette de comptoir rappelait le temps de l’insouciance. Je me demandais si la jeune femme désespérée l’aurait envoyée valdinguer avec tout ce qui pour elle diffusait des ondes maléfiques. Il me semblait que non. La sonnette, c’était un talisman, un porte-bonheur.

proposition n° 5

On ne pouvait encore reconstituer l’histoire, ce serait compliqué comme les relations humaines, comme les malentendus qu’engendrent les situations où chacun cherche sa place, les failles des uns et des autres, la fierté mal placée, les blessures qu’infligent les mots balancés sans filtre, les écorchures à vif qu’on ne soupçonne pas et celles que l’on exhibe comme un bouclier. Parmi les scènes fondatrices de l’histoire, il y avait celle de l’homme qui avait déversé la bouteille de vin, du cairanne, cela avait-il un sens ?, et la voix terne de celui qui évoquait le geste contrastait avec la vigueur du mouvement qu’il esquissait en parlant, il avait surpris l’homme à la bouteille, l’avait vu marcher le regard fixe jusqu’à la tombe, et à sa hauteur avait perçu les larmes, les sanglots, dans une main la bouteille, dans l’autre un tirebouchon en pied de vigne dont l’homme au teint cuivré s’était servi en marmonnant des choses comme ce n’était pas ton tour, on devait la boire ensemble, tiens, je ne peux plus y goûter sans toi, et le gars planqué derrière la tombe de sa propre mère avait trouvé ça tellement pathétique, tragique, qu’il en oubliait le gâchis, lui dont la première réaction avait tout de même été de se tourner vers sa mère, enfin, pour la prendre à témoin de ce fou qui gaspillait le produit de la terre, (on est vigneron de père en fils dans sa famille depuis des générations), mais il y avait aussi la scène de la jeune danseuse, tombée dans la schizophrénie, qui voyait Dieu ou diable parmi les visages croisés, l’exprimait d’une voix blanche qui terrorisait ses interlocuteurs, et ces objets qu’elle avait jetés du haut de la fenêtre de son appartement, direct dans la rue, en hurlant des vade rétro aux ondes véhiculées par l’écran de télévision, l’ordinateur, la radio… même l’aspirateur y était passé. On l’entendait crier dans le quartier, tout le voisinage avait été alerté par sa voix de prophétesse avant de s’attrouper autour du tas d’articles ménagers venus rejoindre les premiers tels le robot-marie ou la cafetière… L’immeuble avait huit étages au moins, il donnait dans une sorte de parc mal aménagé peuplé ça et là de bancs de béton, d’arbres rabougris et de poubelles. Elle racontait qu’une ceinture lui avait été offerte d’en haut, elle n’en démordait pas, cela faisait d’elle une élue, elle y croyait dur comme fer, elle était la réincarnation de Camille, artiste comme elle, bien que danseuse plus que sculptrice encore qu’elle s’y était essayé et elle montrait alors deux ou trois pièces de marbre blanc de Carrare où perçait un visage, une algue marine ou un cheval, il fallait imaginer, elle nous laissait le loisir de rêver… Ses parents l’avaient fait interner à Montfavet après une de ces crises où elle recevait des objets « d’en haut », et ils avaient pris peur quand leur fille de dix-sept ans s’était mise à dialoguer avec les « invisibles » qu’elle interpelait durant une conversation avec eux. Cela finissait par faire beaucoup de bruit, ils ne s’y retrouvaient plus, ce couple de gens simples bafouillait en racontant l’histoire étrange de leur fille unique, elle si studieuse, toujours en tête de classe, non, ils ne comprenaient rien les pauvres, et s’en remettaient alors au corps médical, lequel n’avait à la bouche que le terme de protocole, qui les terrorisaient, et contre lequel leur fille se rebellait, toute folle qu’elle était, c’est elle qui faisait les frais de ces traitements barbares, un jour elle se sauverait de cette prison, elle dirait au monde entier qu’elle était la réincarnation de Camille, et Rodin, oui, Rodin, était là, sous la pierre tombale arrosée de sang, elle jurait qu’il s’agissait de sang.

proposition n° 4

Parallèle à l’avenue de la Folie, il y avait l’avenue du cimetière qui menait au cimetière bien sûr ; la commune alors existait en tant que telle, c’est aujourd’hui un quartier périphérique d’Avignon. Montfavet. La cité des fous, on disait aussi. Il fallait traverser les grandes allées goudronnées pour parvenir à l’espace qui lui était réservé. Déambuler devant d’immenses concessions de pierre surmontées de croix ouvragées, en fer forgé, que le soleil crépusculaire traversait avant de se répandre sur le sol en un poudroiement nostalgique. Là dans ces allées, le gravier crissait sous les pieds et l’on se surprenait à marcher plus doucement, à baisser la voix, comme pour épargner les morts que l’on ne venait pas visiter. Sur sa tombe, une épitaphe « La vie n’est qu’un pont, n’y construis pas ta maison. » Et deux dates. Camille Claudel avait été enterrée près d’ici, dans le carré 10, celui des aliénés, une succession de stèles identiques, verticales, aucune dalle, rien que de la terre ocre et parfois un bouquet de fleurs, artificielles. Sur sa tombe à lui, des traces rouges, on aurait pu croire à du sang séché. C’était du vin.

Certains commerçants se souviennent d’une jeune femme, désemparée, les yeux rougis, maigre et pâle, qui venait leur montrer des photos de famille. Peut-être fallait-il d’abord s’intéresser à elle ? Ils ignoraient son identité, la pensaient folle, c’était leur mot, folle, elle tenait des propos incohérents disaient-ils. Au bureau de tabac, elle avait précisé qu’il venait acheter ses cigarettes chaque jour, impossible de l’oublier, elle criait presque, on avait dû un jour la raccompagner vers la sortie. A l’épicerie voisine tenue conjointement par la mère et la fille, cette dernière affirmait qu’il s’agissait d’une personne internée à « l’asile de fous » de la ville, elle l’avait connue au lycée, elle me donna même son prénom et son nom, elle la décrivit de manière détaillée, comme si elle avait sa photo devant les yeux. Un regard noisette, brillant de folie, une bouche charnue, luisante, qu’elle humectait souvent de sa langue en parlant, de longs cheveux bruns, qu’elle ne coiffait pas, autour d’un visage ovale, un corps de danseuse, superbe. Mais une folle, oui, pour sûr.

Hier le glas sonnait encore, tout près d’ici. Sur la place, j’ai aperçu un corbillard gris, énorme, qui stationnait devant l’église. Des morts, on en a tous plein notre vie. Ils la débordent. On voudrait juste passer à autre chose, et puis on ne peut pas. Ça nous tient le giron, ça s’accroche.

Où tout cela me mènerait-il ? L’image de l’homme déversant une bouteille de vin rouge sur une tombe tourne en boucle dans mes pensées. C’est l’obsession qui fait écrire. Des voix s’invitent et se bousculent, toutes les morts réclament la parole, gageure que d’en choisir une. Il faudra l’inventer. Laisser la folie grandir en soi, sous les tempes, et puis, pousser la porte de l’écriture.

La résidence comptait une dizaine d’immeubles de quatre étages disséminés de part et d’autre d’allées aux noms de fleurs. La loge du gardien se trouvait à l’entrée, dans le premier bâtiment, au rez-de-chaussée. Invisible, l’homme se manifestait pourtant quand on s’y attendait le moins, comme ces flics américains qui surgissent derrière vous en plein paysage désertique, toutes sirènes dehors, exigeant que vous vous gariez sur le bas-côté. Un papier jeté délibérément ou non, un jouet délaissé par un gamin, un groupe de jeunes trop bruyants, le type apparaissait et vous ramassiez ce qui était tombé inopinément de votre sac ou de votre poche, il pointait du doigt le camion jaune en interpellant le môme qui se mettait à hurler, parlait si bas aux jeunes qu’on se demandait comment il réussissait à les disperser… L’hiver, la résidence murmurait la désolation dans des tons gris clairs et blanc d’argent ; l’été, malgré les noms de fleurs, elle désespérait à voir les courettes enherbées se parer de jaune foin. Des fleurs qui baptisaient les allées, aucune trace, aucun bouquet, aucune couleur, aucun parquet. On ne se promenait pas dans la résidence. On la traversait depuis la rue la plus proche qui vous ramenait du bourg jusqu’à votre bâtiment où vous vous terriez en attendant la prochaine sortie. L’homme dont le corps pourrissait sous la tombe avait vécu ici, peu de temps, trop peu pour que qui que ce soit se souvienne de lui.

Il y avait bien des voisins. Certains gardaient un air mystérieux pour évoquer l’homme et sa famille nouvellement arrivés dans la résidence. Quelqu’un prétendait avoir entendu des cris un soir, quelques mois auparavant, et vu des vêtements jetés sur le palier. Un autre racontait « la gentillesse de la dame et le sourire du monsieur » sans compter la petite fille aux longs cheveux qui lui avait dit un jour s’appeler Boucles d’Or. Un autre disait encore que le « papa » rentrait parfois fort tard le soir, même dans la nuit. Une autre voisine dont la fenêtre en face de la rue des Camélias donnait sur la salle à manger de cette famille affirmait voir régulièrement le monsieur repasser le linge tandis que sa femme « était dehors ». Que de sous-entendus ! Que de gorges chaudes « l’affaire » entretenait au sein même des résidents de ce quartier de Montfavet…

Je me souviens de ces cousins, ayant grimpé les escaliers quatre à quatre, essoufflés devant la porte de l’appartement. Venus à la demande de D. qui les avait invités ce jour-même des mois auparavant. On était en août. Ils honoraient la promesse. Mais le jour où ils se présentèrent, on enterrait D.

Il faudra s’arranger avec les souvenirs. Après tout, n’est-ce pas la seule source de ton écriture ? Empilés, partagés, dénaturés, disséqués, à bout de regard, usés par tes pensées, aucun ne t’appartient vraiment puisque tu as (presque) tout oublié.

proposition n° 3

Selon la légende, Ariane, séduite par Thésée – le bel Athénien – aida celui-ci à ressortir du labyrinthe où le Minotaure était enfermé, en lui fournissant un fuseau de fil qui lui permit de trouver le chemin de la sortie. Par là-même, elle contribua à la réussite de l’entreprise de Thésée constituant à abattre le Minotaure (auquel la ville d’Athènes, depuis la victoire de la Crète sur la ville, donnait en pâture tous les neuf ans un tribut de sept jeunes hommes et sept jeunes filles). Elle posa toutefois une condition : que Thésée l’épouse. Ariane s’enfuit avec son amoureux, vainqueur du monstre, mais fut abandonnée par le jeune homme sur l’île de Naxos. On dit qu’Ariane, désespérée, se donna alors la mort.

Une autre légende précise que de retour vers Athènes, Thésée la laisse endormie sur l’île de Naxos, pour se débarrasser de cette encombrante amoureuse. On raconte que Dionysos, passant par là, avec son cortège de Silènes et de Ménades, l’emmena avec lui pour l’épouser et plaça sa couronne de mariée dans le ciel, formant ainsi la constellation de la couronne boréale. On suppose qu’Ariane n’en fut pas consolée, pire, que cela causa des soucis dans le couple, car elle fut tuée par les flèches d’Artémis, à la demande de Dionysos lui-même.

Il est dit encore que non seulement Ariane ne fut pas abandonnée à Naxos mais à Dia. Que loin de vouloir rejeter la jeune fille, Thésée fut obligé de lever les voiles précipitamment suite à une tempête, qu’il ne la trouva pas lorsqu’il revint sur l’île. Et qu’il s’en retourna alors, le cœur dans les chaussettes, à Athènes.

Pour d’autres auteurs, Ariane était destinée à épouser Dionysos. Thésée en fut averti par Athéna, fille de Zeus, qui lui intima l’ordre de quitter l’île, qu’elle qu’elle fût, Dia ou Naxos. Et basta.

Reste que l’on échoue encore sur toutes les îles du monde, à Dia comme à Naxos, et que dans l’hémisphère nord, on peut, quand les conditions d’observation sont bonnes, apercevoir une petite constellation qu’on appelle la Couronne boréale…

proposition n° 2

Effondré sur le bureau, la tête dans les bras, il répète d’une voix grave assourdie – et l’on ne sait dire si l’alcool ou l’épaisseur de son pull en tamponne la source – que c’était écrit dans les étoiles, ses efforts vains pour retrouver ce que la typhoïde a emporté dans la fièvre et l’épuisement. Sans parler des années. Il plante ses yeux verts, bouffis par l’inquiétude, dans le regard de son visiteur et retombe dans cet outre-monde où il convoque le cauchemar, l’esprit freiné dans son élan comme un bois flotté qui se serait embourbé dans un tourment de varech. Crois-tu que je devrais repartir encore ? L’ami secoue la tête. Parmi les images de ses voyages, plus aucune ne réclame la parole. Si au moins, un visage, un rire, une couleur… il pourrait choisir les mots, les polir et les assembler… Une fulgurante vision lui relève la tête vers le mur, un ciel où s’écrit en lettres capitales DESCENTE PETITE RIVIERE MURAILLES. Il chausse ses grandes lunettes carrées à monture d’écaille, pince les lèvres, remue ses boucles noires à peine entremêlées d’argent, cherche une cigarette que la main amie opportunément allume. Il attrape un stylo dans le pot de céramique émaillée et note à même le sous-main de carton les mots qui menacent de fuir dans le nuage de fumée. Dans son regard, il a dix-sept ans. Comme le monde semblait proche et palpable le bonheur à étreindre. Aucune marque alors sur sa peau pourtant tannée déjà tandis qu’en ce moment-même le froncement de ses sourcils accentue la ride du lion. Il se souvient de Manon, ou était-ce Marion ? Mais ce n’est pas là ce qu’il cherche. Il faut s’aventurer quelques années plus tard dans les méandres de l’alcool. Et compter sur les feuillets jaunis qu’il relit après en avoir repéré furtivement la date, sachant immédiatement auquel se référer pour poursuivre son récit. Un verre de whisky. En face de lui, l’autre aussi déglutit, muet. Réajustant le coussin dans son dos, il se redresse dans sa chaise, installe la petite machine à écrire où il glisse une feuille blanche. Parviendra-t-il à retrouver l’émotion du voyage, à partager l’expérience funeste, la douleur exquise de l’abandon qui engendre l’écriture, la descente en soi qui mène à l’illumination ou aux enfers ? Dans la pièce, l’ami surprend un murmure sur l’usure du voyage. Il connaît le refrain. Puis l’entend parler à voix haute, claire, de l’apprentissage de la mort, quand tout nous quitte, quand tout s’érode en nous, et que le superflu gît sur le bord de la route. Encore un whisky pour assurer la voix. Dans la corbeille à papier, il jette la feuille arrachée au rouleau. Et au moment où flottent dans la pièce les premières notes du Quatuor à cordes en sol mineur de Debussy, ses doigts frappent frénétiquement les touches du clavier.

proposition n° 1

Des escaliers de béton mastic, brut, posés sur l’éther, qu’il faut grimper à toute allure pour échapper aux bottes des poursuivants, et l’on grimpe, le souffle court, et l’on glisse parfois, pour enfin parvenir à l’air libre, sur un balcon sans rambarde, sans protection, d’où l’on domine le paysage et d’où l’on aperçoit de grandes flammes fauves qui embrasent l’espace tout autour, l’univers réduit de l’enfance, une forêt, une maison, un chemin. Et l’on doit sauter pour échapper aux bottes de cuir noir, luisantes, qui martèlent le béton dans un bruit infernal. Des têtes tombent du ciel, fauchées.

Les rues brillantes de pluie, teintées de bleu orage, lumineux, la brume d’un matin, un bras autour de deux épaules, deux déambulations hanche contre hanche, vers un point de la route invisible mais là, comme une certitude. Et la vie, qui peut se poursuivre maintenant.

Il a renversé la bouteille de vin sur la tombe en pleurant, il dit que le mort ne lui en voudra pas, cette bouteille, c’est avec lui qu’il aurait voulu la boire. 

Dans le Boeing qui les ramène de Charm el-Cheikh, Egypte, où ils ont fêté leur anniversaire de mariage, vers Paris, leur sourire se fige et leurs mains enlacées se crispent l’une sur l’autre. Le commandant de bord vient d’annoncer un crash.

Elle habite du côté de la gare de Lyon, un appartement au huitième étage qui donne sur les rails de chemin de fer et le bruit incessant des trains. Un jour, excédée peut-être, elle jette tous les appareils qui émettent des ondes électromagnétiques, mais tout passera finalement, jusqu’à la cafetière, par la fenêtre, sur la rue. Elle sera internée quelques jours plus tard dans un asile d’aliénés.



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1ère mise en ligne 19 décembre 2018 et dernière modification le 4 mars 2019.
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