contribution auteur | Christiane Deligny

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

découvrir un auteur au hasard !
(rafraîchir la page si mise en boucle...)
Mini bio et liens à compléter.

Ses contributions à l’atelier ville.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 9

source de l’apocryphe

Les ombres de la nuit froide avaient comblé ses étagères de livres. De la littérature, elle n’avait retenu que la possible combustion des feuilles…

oui, brûler les livres, autodafés des nazis, de l’inquisition, chasse aux juifs, aux sorcières... Mais aussi dans les romans de Montalban, le détective Carvalho qui cherche dans sa bibliothèque les livres qui serviront de base à la flambée à venir dans la cheminée. Des poèmes de Justo Jorge Padron et une pièce de Beckett. Pourquoi ceux-là ? lui demande Fuster. « Je les brûle parce que je les ai aimés en leur temps et parce que en vieillissant j’ai peur d’avoir un jour la tentation de les relire. »

source de l’apocryphe
Premièrement on leur dit qu’un petit bébé naît dans une étable abandonnée ; autour de lui sa mère, son père, un âne et une vache.

On leur dit aussi que l’étable est une cabane nichée dans la forêt de Combe-Chauve, dans les Hautes-Alpes, qu’un couple de migrants venant de Syrie y a trouvé refuge en cette fin d’année 2018, que là Marie a donné jour à un enfant et que ce sont des reines-mages, astronomes de leur état, qui se sont pointées en suivant l’étoile, qu’elles ont traversé la Méditerranée pour réclamer leur dû. Vous devez savoir que ces trois-là, la grand-mère, la mère, la fille, avaient croisé le chemin de Marie le printemps dernier dans des conditions qu’il serait trop long à vous expliquer, bref l’avaient croisée (Marie) et conclu avec elle un contrat : l’étoile à venir serait un signe à elles adressé par le ciel lorsque serait venu le moment d’honorer leur engagement. Marie, sereine, leur a donné l’enfant : « Je l’ai porté neuf mois pour Marinette ; elle m’a dit son désir fou d’avoir un enfant et son refus total de le devoir à un homme. Je sais que celui que vous nommez Jésus sera heureux avec vous en Israël. Il retrouvera la Judée de ses ancêtres. Joseph et moi, nous poursuivrons notre chemin, avec l’espoir de rejoindre l’Angleterre, nouvelle terre promise. » Ainsi l’affaire a été conclue. Pas de pleurs. Des sourires. De l’argent qui discrètement circule. Cet enfant sera-t-il le Messie ? Celui qu’attendent avec espoir les juifs orthodoxes, celui qui sera un messager de paix ? Il est trop tôt pour le dire, mais cela paraît improbable. Pensez, élevé par trois femmes savantes qui se reconnaissent rationalistes, féministes, mécréantes ! Hédonistes de surcroît, recherchant les plaisirs, évitant la souffrance. Ce n’est pas lui qui ira psalmodier devant le mur des Lamentations et se laissera crucifier sur une croix pour sauver (?) l’humanité. Enfin, sait-on jamais ?

proposition n° 8

Pierre, la cinquantaine, musclé, râblé, il surveille son alimentation, il ne boit plus, il entretient son corps, il le veut solide. Il aime le risque ; les hautes-alpes, c’est son terrain de jeux. Les parois abruptes l’attirent, il rit des chutes de pierre dans le couloir d’avalanche de la Font Sancte, il dit : « il y a un dieu pour les audacieux, les blocs m’ont évité ». Il se croit invulnérable, il raconte ses exploits ; à table, avec son copain-coéquipier, ils en rajoutent, il n’y en a que pour eux : de toute beauté le pic de la Grave et ses pentes de neige raides. On lui dit : « tu fais ton intéressant ! ». Il n’entend pas, il raconte le bric Bouchet, merdique, les dalles humides, la nebbia qui se pointait quand ils attaquaient le rocher pourri, et merde, le Viso invisible. Mais, sublime, le panorama au sommet du pic de Rochebrune, il décrit : le Mont Rose, le Mont Banc, le massif des Écrins, du Chambeyron... à en avoir le tournis. Il s’inquiète pour ses doigts, il a peur de la rupture de poulie, celle des tendons fléchisseurs, ce serait 45 jours d’immobilisation complète, un drame. Sa femme l’a quitté, elle n’en pouvait plus, trop, c’est trop, elle l’a quitté pour un homme pantouflard, adepte de la sieste au soleil, du rosé sous le platane, et pourquoi pas une croisière en Méditerranée. Difficile de savoir s’il en a été affecté.

Un soustet ?... Oui, le passage qui relie une ruelle à une autre dans le hameau... Tu fais encore ton savant ! Toi qui sais tout, le nom du hameau ? L’Auchette... Du celte « olca », une terre défrichée, labourable près du village... Tu m’épates ! Un puits de science !... Depuis le temps... Tu nous fatigues !.. Intarissable, André est intarissable. Binocles sur le nez, cheveux en bataille, longiligne, toujours un sac à dos qui protège une de ses bibles choisie en fonction du but de ses randonnées..., manuels sur les fleurs, les arbres, les oiseaux, les papillons, les champignons, d’ici, d’ailleurs, les topo-guides... et surtout pour appuyer sa quête des noms de lieux, de famille, tout ce qui tourne autour de la toponymie et la patronymie des Hautes-Alpes, dans ce pays si beau – dit-il— où des générations d’hommes et de femmes ont façonné chaque élément du paysage. Son dernier petit-fils souvent l’accompagne à la recherche des noms perdus au milieu des rochers ou envolés entre deux nuages.

Sur le muret, un homme est assis, obèse. Près de lui trois courges énormes terminent leur lente maturation. Lui fait provision de chaleur pour l’hiver sous le doux soleil d’automne. Sa bedaine luxuriante, son popotin plantureux s’étalent sur les pierres du mur, lui donnent allure de citrouille bedonnante.Tous les quatre se ressemblent, pareillement ronds, comme endormis, dans l’attente du froid... Il fait partie intégrante du paysage, l’été il se réfugie sous le tilleul, l’hiver il fume clope sur clope sur le balcon de la ferme. Toujours les yeux ailleurs, le visage impassible, et muré dans son silence... Que sait-on de lui ? On le questionne, il ne répond pas. Dans le hameau les gens parlent de lui à mi-mots, juste des bribes, ça a été un grand malheur, sa petite-fille, il en était fou, depuis il vit ailleurs, il l’attend, combien déjà ? Dix ans ! Dix ans qu’il mange, qu’il dort, comme un zombie, qu’il ne sait plus rire, ni parler, qu’il exècre les inconnus, les étrangers, il les accuse de son malheur, c’est l’un d’eux qui en est cause, il pourrait sortir son fusil, et tirer, tirer comme un fou, les abattre. Sa famille sans cesse le surveille. Et le respecte, lui l’ancêtre devenu aussi dur qu’un roc, mutique, il a décidé de ne plus parler. On le voit parfois sourire, l’enfant l’a visité. Il attend son retour.

proposition n° 7

Allons-y franco, le lieu de l’écriture, pour moi, en principe c’est au premier étage de la maison le recoin où est installé l’ordinateur fixe, Dell, son écran important. Ce n’est pas vraiment un recoin... C’est sous le toit en pente un lieu chaleureux, avec son velux ouvert sur le ciel bleu, qui parfois comme ces derniers jours, se transforme en œil de glace et de neige où se déploient les sommets enneigés. Le problème est qu’il devient plaque tournante de la maison lorsqu’elle se remplit d’amis, enfants, petits enfants, neveux... Devient un lieu inaccessible, impossible de m’y retirer, c’est encombré, bruyant. L’ordi est assailli par les amateurs de scrabble, de mah-jong, de réussites, de jeux vidéo, les lecteurs de courriels, Facebook, les étudiants studieux qui font des recherches pour leurs rapports de stage... Vous me direz, pourquoi avoir choisi cette pièce que vous devez abandonner régulièrement ? C’est une décision réfléchie, de solitude : il aurait été simple d’acheter un ordi portable et de s’en servir dans le salon du rez-de- chaussée plein de soleil, face au Pelvoux immuable, puissance tutélaire de la vallée. Et bien non, cela aurait supprimé mes allées et venues entre les deux plans de la maison, le premier étage en quelque sorte étant oublié hors les temps de vacances et des visites de proches, abandonné. Une maison, ça doit vivre et ici l’ordi est point de rencontre en ces moments-là. Quand la maison retrouve son calme, il est plaisant pour moi de grimper l’escalier vers l’ordi qui attend d’être réveillé d’un clic et de l’investir ainsi en sa totalité. Qu’elle soit toute entière vivante.

Avec ses étagères pleines de bouquins — Duras tient tête à Ernaux, Guillevic discute poésie avec Rimbaud, Michon s’approche de Juliet, Hikmet de Ghérasim Luca, Michaux rit aux idioties de Nasr Eddin Hodja, tous les autres attendent d’être ouverts, feuilletés, aimés, Russel Banks s’impatiente ! — le lieu ordi est chaleureux et rassurant. Étagères emplies d’objets-souvenirs de voyages : les petites poupées mauritaniennes au corps fait d’un os de dromadaire, un turban chiffonné tout en haut, des voiles bariolés autour de leur taille... des taxis-brousse en fétus de paille si fragiles offerts par des enfants du Bénin... et surtout, surtout les divinités camerounaises en terre cuite, ventres rebondis, bouches immenses aux dents énormes telles des vagins dentés qui effraient les hommes — leur pénis pourrait être tranché –, cependant divinités de la fécondité à qui adresser des offrandes, et si je les priais, sans nul doute elles féconderaient de mots, de phrases, de vie mes écrits. Lieu de mémoire, aussi : photos des petits enfants, frimousses rieuses, des derniers voyages, d’une plage bretonne, du jardin sous la neige, photos de mes disparus, mon homme Claude, mon frère Serge, ils m’écoutent quand je lis mes écrits à voix haute, parfois je le sais, se moquent. Souvenirs sans valeur et précieux près de la lampe : cette petite pierre grise en forme de poulaine moyenâgeuse trouvée dans le lit de la Durance, cette autre de lave noire, ce fossile d’ammonite inclus dans le marbre rose du Queyras, des presque rien que je prends au creux de ma main pour le plaisir de les caresser.

Enfin, ce n’est pas si simple. Cela se devine à voir la panique sur la table qui sert de bureau, des nombreux carnets, des notes éparpillées, des clés USB éparpillées. La pratique de l’écriture s’avère nécessairement partagée entre les deux plans de la maison.

En bas, c’est le royaume du premier jet, au crayon, avec gomme, sur des bouts de papiers, parfois sur un cahier brouillon extra conquérant. C’est le matin au réveil, quand l’écriture surgit de la nuit, du sommeil ou d’un rêve, d’une envie de dire. C’est, en fin d’après midi près du poêle qui ronronne, une idée qui vient, qu’il faut rapidement inscrire avant qu’elle ne m’échappe, c’est la citation d’un livre qui est relevée et griffonnée. C’est parfois un texte plus long qui jaillit parce que le soleil brille, parce que la promenade a été agréable, parce qu’un voisin s’est avéré amusant à croquer, qu’une histoire m’a été contée, parce que jardiner ouvre l’esprit, parce que, parce que... c’est ainsi. Et c’est au crayon noir... il y a dans la maison des crayons noirs qui attendent dans tous les pots ! Le crayon noir, la gomme, le cahier brouillon, souvenirs d’enfance, d’heureux apprentissages, lire, écrire... Sans oublier le carnet de moleskine noire, avec son élastique grise, qui m’accompagne partout, qui voyage dans mon sac, qui prend le train, qui est confident indispensable...

Et c’est en haut que se fait le travail sur l’ordi, quand le terrain est dégagé ! C’est reprendre les notes, les mini textes, les idées, feuilleter le carnet, compléter, ouvrir Google, butiner un mot, le traquer dans les différents sites, trouver l’article valable, le livre à lire, les photos à rechercher dans le fichier images, à joindre... Laisser l’ordi mener la danse de l’écrit. Déployer l’écriture, la laisser aller, jouer avec les copier-coller, les suppressions, les ajouts, c’est le lieu et le temps de la réécriture, c’est l’oubli du lieu et du temps, c’est écrire. C’est somptueux d’avoir ce temps-là pour moi, avec moi, devant moi, cette liberté, cette disponibilité. Cela parce que en 2006, il y a eu une coïncidence magique entre démarrer ma retraite, dans le questionnement de « comment l’animer » et la découverte (en quelque sorte par hasard) d’un premier atelier marche-écriture dans le Queyras avec Terre d’Encre. Le temps de l’écriture s’est ouvert.

proposition n° 6

La fontaine sur la place du hameau. Sa bouche murmure. Sa chanson est couverte par le brouhaha et les rires du groupe. M’approcher pour l’écouter. Pour étancher ma soif. Boire à la gargoulette, boucher d’un doigt le canon d’arrivée d’eau, l’eau jaillit dans ma bouche. De bouche à bouche. La mienne, confiante, rafraîchie par ce filet vif, pur. Celle de la fontaine en col de cygne, gueule largement ouverte. Dans le bassin, tremper ma main, repérer un éclair bleuté, dans le fond, près du pertuis... Surprise !...Une truite ? Non, je blague... Un éclat de céramique, non, improbable, pas ici... Une chaussette, peut-être ? Un promeneur aurait quitté ses grosses chaussures de montagne, trempé ses pieds dans la vasque, enfilé des tennis légers et l’aurait oubliée, pourquoi pas !... À se pencher davantage, on dirait un bout de tissu coincé dans le trou... Il faudrait plonger le bras jusqu’à l’épaule pour le dégager... Trop froide, « l’aigo » qui vient de la source cachée... Deviner... Oui, un tissu est retenu là, il s’agite en spirales indigo. Ce pourrait être un ruban, celui qui ornait le chapeau de paille d’une fillette, elle aura pleuré de l’avoir perdu... Une écharpe oubliée que regrettera une belle, c’était un cadeau d’anniversaire, pour ses vingt ans peut-être, de son ami sans doute, qui lui reprochera de l’avoir égaré, comment, tu fais si peu de cas de moi, ce sera leur première dispute, aïe... Ou alors une serviette – à carreaux ? Est-ce que se dessinent des carreaux dans les remous que je crée d’une main nerveuse ?... Non, des fleurs, légères, comme des bleuets fanés, surannés. C’est cela, et cette serviette-là a recouvert un panier d’osier, monté ici pour un pique-nique à la fraîche sous le tilleul, elle protégeait jambon cru, tourtons, fromages de chèvre, et bien sûr le vin rosé. C’est peut-être dans ce moment où la bouteille a été calée dans la fontaine pour y retrouver fraîcheur que la serviette est tombée, s’est enfoncée dans le bassin... Cela coule de source. Pas besoin de me jeter à l’eau pour vérifier... L’eau a coulé sous les ponts depuis ce repas champêtre et d’y penser j’en ai l’eau à la bouche. J’adore les tourtons.

proposition n° 5

Rassemblés autour de la fontaine, ils boivent à même la bouche d’où l’eau s’écoule dans le bassin... La bouche d’un cygne... Une eau de source si fraîche... Ils trempent leurs mains dans la vasque... Arrête de m’éclabousser !.. Et toi de grimper sur les barres de fer... Elles sont là pour poser un seau, pas tes pieds, petit coquin... Une voix inquiète : tu vas glisser, un bain glacé... Regardez.. Elle est de marbre rose... comme le soustet sous lequel on vient de passer... Un soustet ?... Oui, le passage qui relie une ruelle à une autre... Tu fais encore ton savant !... Autrefois, c’était un lieu de rencontre entre femmes, où se disaient les nouvelles du pays, les rumeurs... Claire s’éloigne en direction de la la grande ferme, la dernière tout en haut du hameau. Murs puissants de pierre, toit de lauzes. Des bûches s’empilent sous le balcon de bois, en prévision de l’hiver qui sera rude. Un muret sépare la cour du jardin potager. Ce jour-là, sur le muret, un homme est assis, obèse. Près de lui trois courges énormes terminent leur lente maturation. Lui fait provision de chaleur pour l’hiver sous le doux soleil d’automne. Sa bedaine luxuriante, son popotin plantureux s’étalent sur les pierres du mur, lui donnent allure de citrouille bedonnante. Tous les quatre se ressemblent, pareillement ronds, comme endormis, dans l’attente du froid... Claire saisit son appareil photo. Elle devine le brouhaha du groupe... Cette vue, incroyable... La Durance qui déploie ses méandres... Les remparts de Mont Dauphin... Oui, le plateau des Mille Vents... La Font Sancte, j’ai eu peur dans le couloir, ces chutes de pierre... Tu fais ton intéressant !... Merde, je parle !... Toi qui sais tout, le nom du hameau ? L’Auchette... Du celte « olca », une terre labourable... Tu m’épates ! Un puits de science !... Depuis le temps... Tu nous fatigues !... Et qu’est-ce qu’elle fout, Claire ?... Encore dans sa folie de photos ?... Pas lassée... depuis vingt ans installée en ce pays rude... Et toujours son Nikon avec elle... Son prolongement...

Ce sera un cliché superbe, lumière d’automne idéale, soleil éclairant en oblique la scène ; au loin les mélèzes d’or apportent leur couleur chaude, exaltent celle des courges. Claire croise le regard de l’homme, dur, méprisant. Elle sait ce qu’il pense : « touriste, étrangère, voyeuse ». Elle ne prend pas la photo, elle fuit, s’assoie sous le tilleul, à l’abri des regards, celui de l’homme, ceux du groupe. Eux se sont approchés du paysan, discutent avec lui... Un temps superbe... Vous les vendez, ces courges ?... Pas question. Ces merveilles !... Des cougourdes... Des potirons... La citrouille de Cendrillon... Ce soir, je vous raconterai l’histoire... Promis... Croquez des graines pour soulager vos prostates, les mecs... Ah, ah... Les petits, on crie ensemble : cucurbitacée, cucurbitacée ! … Assez !... On dit au revoir au monsieur... On rejoint le GR 50, Claire s’élance dans la descente, elle court, elle fuit.

proposition n° 4

Photo de l’homme aux courges.

C’est de cette photo que je vais parler, celle qui n’existe pas. Ça se passe dans un hameau des Hautes-Alpes. Ses quelques maisons sont accrochées à la pente du Truchet : une rue étroite le traverse, impossible pour les voitures de s’y croiser. La rue autrefois était sillonnée par les charrettes, les bœufs, les ânes ; les enfants y couraient en galoches. Aujourd’hui, on s’étonne de son petitesse et on s’amuse à passer sous le passage couvert — « le soustet » — qui relie une ruelle à une autre depuis le moyen-âge. L’Auchette, c’est son nom, ou peut-être Les Mensolles, je ne suis pas certaine ; de nombreux hameaux se dorent au soleil dans cette minuscule commune de deux cents habitants. La vue est superbe. En contrebas la vallée de la Durance déploie ses méandres. Plus loin, se devinent les remparts de Mont Dauphin ; la Font Sancte s’élève, fière de son raide couloir enneigé.

Le GR 50 le traverse. C’est pour moi un départ fréquent de ballade. Ce jour-là, j’ai rejoint la grande ferme, la dernière tout en haut du hameau. Murs puissants de pierre, toit de lauzes. Des bûches s’empilent sous le balcon de bois, en prévision de l’hiver qui sera rude. Un muret sépare la cour du jardin potager. Ce jour-là, sur le muret, un homme était assis, obèse. Près de lui trois courges énormes terminaient leur lente maturation. Lui faisait provision de chaleur pour l’hiver sous le doux soleil d’automne. Sa bedaine luxuriante, son popotin plantureux s’étalaient sur les pierres du mur, lui donnaient allure de citrouille bedonnante.Tous les quatre se ressemblaient, pareillement ronds, comme endormis, dans l’attente du froid... J’ai pris en main mon appareil photo. Ce serait un cliché superbe, lumière d’automne idéale, soleil éclairant en oblique la scène ; au loin les mélèzes d’or apportaient leur couleur chaude, exaltaient celle des courges. Au dernier moment, cette photo, je n’ai pas pu la prendre. J’ai croisé le regard de l’homme, dur, méprisant. J’ai deviné ce qu’il pensait : « touriste, étrangère, voyeuse »... J’aurais du lui sourire, lui parler, parler du temps superbe, de ses courges-merveilles. J’en ai été incapable, paralysée... J’ai fui.

En tête, me revient une autre image, lointaine. Pour mes quinze ans, mes parents m’avaient offert un Leica. Nous étions partis marcher sur le plateau d’Emparis vers le lac Noir par le sentier des mules. Un océan de fleurs : gentianes, campanules, pensées... Sur le chemin du retour à travers les estives, le spectacle grandiose des glaciers de la Meije et du Rateau et un temps de maraude dans le village des Terrasses. Village pauvre, à l’abandon. Devant les maisons, des piles de bouses de vache en train de sécher : elles brûleraient dans le poêle l’hiver prochain. J’armai mon appareil. Un beau cliché vraiment. J’ai entendu derrière moi une voix rude : « on fait de la mise en boîte. » C’était le curé du village qui me fustigeait du regard. J’ai pris la fuite.

Longtemps après on comprend les choses. On reconnaît les liens. On reconnaît la douleur de s’imaginer rejetée par un pays que l’on a adopté. On se pose la question : lui, il ne vous a pas adoptée ? On sait que les vieux hauts-alpins traitent les touristes de « doryphores ». On n’est pas un doryphore. Depuis vingt ans on vit dans ce pays, on l’aime dans sa dureté, sa beauté, son étrangeté. Oui, alors, « étrangère » ? Peut-être, qu’importe. Voyeuse, non, amoureuse, oui... La photo de l’homme aux courges n’a pas existé. Elle n’a pas été collée dans l’album photo de 2018. Elle est dans ma tête, lumineuse, parfaite. Le réel n’a pas été épinglé par l’objectif. Reste l’émotion qui s’écrit. Les mots redonnent vie à ces rencontres minuscules qui furent douloureuses. Le presque rien s’écrit. Le silence devient chant et apaisement. Cela je ne l’avais jamais raconté.

Ce film se déroule souvent dans ma tête, l’été, les jours de canicule, lorsque l’air vibre de trop de chaleur. Les oiseaux se taisent. On entend seulement les stridulations des criquets. On étouffe. J’imagine soudain un incendie qui ravage la forêt de Combe-Chauve. Les pins sont transformés en torches de feu. Les routes sont coupées. Les pompiers débordés. Le feu enfle, gronde, les flammes s’agitent en langues de vipère, sifflent, elles s’approchent des maisons. De ma maison. Je sais que le plan-incendie a été mis en place dans la commune. De nombreuses routes forestières sont interdites à la circulation. Des sentiers interdits aux piétons et aux cyclistes. Et je guette l’étincelle qui pourrait déclencher un désastre, un mégot mal éteint, un barbecue trop vif, un feu de camp, des escarbilles, la bouteille de verre qui fait loupe dans les herbes sèches. Il fait si chaud et j’ai si froid. Je suis personne raisonnable. Comment expliquer cette angoisse ? Cette peur qui, certains soirs, se réveille alors que je lis auprès du poêle qui ronronne, et voilà que son feu s’est énervé, il craque, attaque avec violence les bûches, les fait rugir de rage dans l’âtre. Je m’inquiète.

Peur du feu, dévastateur, puissant, insatiable. Celui de la petite enfance : Marseille est sous les bombes des Alliés ; un peu plus haut dans la rue, des maisons en feu s’écroulent, éventrées, poutres noircies dressées vers le ciel, cris de désespoir, de douleur. Spectacle fascinant auquel m’arrache ma grand-mère. Je me souviens que je voulais rester là à regarder, à ne pas y croire ; je refusais de m’éloigner. J’étais dans l’horreur des choses. Je refusais sa tendresse.
Il n’y aura pas d’incendie dans la forêt de Combe-Chauve, enfin peut-être pas. Ce serait trop laid, les troncs calcinés pointés vers le ciel, disant aux cieux leur détresse et leur haine. Ma maison tiendra bon, elle ne craint ni dieu, ni diable, je la sais solide et amicale.

C’est étonnant ce qui se passe dans ma tête. C’est un étonnement, ce retour d’un moment de l’enfance oublié. C’est la force de l’écriture qui va comme elle veut, me fait découvrir le réel lointain qui s’est transformé en une peur vague et émotionnelle.
Les jours de canicule, cet été, j’arpenterai les sentiers de Combe-Chauve, me moquant de ma peur du feu qui dévore. En quête d’un écureuil, d’un chant d’oiseau, d’une source, d’un tapis de mousse où me reposer, où rêver dans la beauté des choses.

proposition n° 3

Les trois religions du Livre nous rapportent l’histoire de l’Arche de Noé.

Selon la première, de tradition juive, ce patriarche, après une longue navigation, souhaita lancer un corbeau qui reconnaîtrait le lieu où accoster. Le corbeau lui posa quelques problèmes, refusant de quitter l’Arche : il pensait que Noé avait de mauvais desseins envers sa femelle. Dieu cependant désirait sauver le corbeau et le protégea.

Selon la deuxième, celle de la Bible, l’Arche s’échoua sur le mont Ararat et Noé envoya en éclaireur un corbeau qui ne revint pas. Il le traita « d’infect oiseau de la corruption », celui que l’on doit expulser de soi par le baptême. Il lâcha une colombe qui réapparut avec « dans le bec un rameau tout frais d’olivier », symbole de paix.

Selon la troisième, de tradition musulmane, après six mois passés à bord de l’Arche, Noé envoya un corbeau qui, oublieux de sa mission, s’arrêta pour dévorer une charogne. Noé le maudit : animal sans scrupules, « fils du malheur ». Il envoya alors la colombe, amie de l’humanité, qui revint avec dans ses pattes de la mousse.

Le corbeau du côté des ténèbres. La colombe du côté de la lumière.

Reste l’inexplicable Arche : celle dont nous parlent les écrits saints, racontant l’incroyable, le déluge universel, la résistance de l’arche dans la folie des eaux, l’accostage à la terre ferme. En dépit de la quête toujours répétée de ses vestiges dans le massif d’Ararat et la certitude des Arméniens qu’elle est enfouie là, que, « à des fins de préservation, aucun être humain n’est autorisé à s’en approcher » – dixit Parrot en 1829 dans son « Voyage à Ararat » –, elle reste à ce jour introuvable. En avril 2010, une équipe d’explorateurs évangéliques chinois et turcs a annoncé l’avoir très vraisemblablement découverte. Ceci était supercherie... Il faut bien retourner à l’inexplicable.

proposition n° 2

Annie lui a dit : « on se retrouve mardi devant la gare d’Yvetot et nous verrons si le bistrot-épicerie de mes parents est encore debout près de l’hospice. » L’hospice est devenu hôpital. Le café s’est transformé en un bar sélect fréquenté par les bobos du coin. Elles rient, jeunes dans leurs rires, dans leurs rides, dans leur connivence. Heureuses de cette rencontre improbable.
— Nous pourrions être allées à l’école ensemble, avoir usé nos fonds de culotte sur les mêmes bancs...
— Toi, à Marseille, moi à Yvetot, vraiment ?
— Tout est possible dans les rêves. Nos souvenirs nous rassemblent, nous ressemblent...
— Holà, suffit de les appeler, ils arriveront à tire d’aile.
— Voilà nos pensionnats, celui de Saint-Joseph, celui de Saint-Michel, le même enfermement, la même tristesse des vieilles bâtisses, la même froideur des sœurs dites bonnes...
— Et l’odeur de sainteté, d’encens, de lys...
— de sainteté, de cire, de javel, de chou dans les couloirs...
— et l’apprentissage des bonnes manières...
— et celui de la piété.

Elles rient, elles chantent en chœur : « Chez nous soyez reine, nous sommes à vous, fondez votre domaine, chez nous, chez nous »
— Si loin tout ça, notre âge est celui des retours en arrière, des clins d’œil adressés au passé.

Elles rient. Les temps ont changé. Elles aussi dans leur corps. Pas dans leur tête et leur envie d’encore croquer la vie et de se raconter avec humour et dérision. Elles chantonnent : « les temps ont changé. Nous avons connu les slogans de 68 et ceux des gilets jaunes, les barricades dans les facs et celles des ronds-points. « Sous les pavés la plage ». « De la fin du monde à la fin du mois ». Sacré programme. »

Le réveil est brutal. Envolée l’amie de la nuit. Près d’elle, grand ouvert, un livre :
« L’écriture comme un couteau ».

proposition n° 1

Albums photos empilés dans l’armoire. Dossiers photos rangés dans l’ordi. Absente dans la réalité, la photo qui n’existe pas, sinon dans ma tête, parce que la seule, parfaite. Devant une vieille ferme, un muret. Un homme assis, obèse, près de lui, trois courges énormes qui terminent là leur maturation. Lui fait provision de chaleur pour l’hiver, doux soleil d’automne. Sa bedaine luxuriante, son popotin plantureux s’étalent sur les pierres du mur, lui font allure de citrouille bedonnante.Tous les quatre se ressemblent, ronds, comme endormis, dans l’attente du froid... Des années ont passé, c’était le temps de l’argentique, la photo pas prise, peur d’être interpellée : touriste, étrangère, voyeuse. Le réel n’a pas été épinglé, les mots lui redonnent vie

La maison, une île cernée de blanc. Derrière la fenêtre, une lumière blafarde et la vallée gommée par la neige. Évanouie. Blottie dans un fauteuil près de la cheminée, baignée dans sa douce chaleur, je rêve, je surveille les flammèches qui hésitent, grandissent, deviennent flammes, s’élèvent, s’agitent en langues de vipères, comme elles sifflant, prêtes à mordre — elles devraient être loin d’ici, dans un terrier, sous une souche, réfugiées pour oublier l’hiver –. Les serpents de feu envahissent le foyer, sifflent ; ce son aigu double celui du vent qui s’engouffre dans le canon de la cheminée. Il casse la quiétude de ce moment. Le feu qui se voulait amical pourrait enfler, gronder, s’échapper. Tel celui des incendies qui en novembre dernier ont dévasté les forêts de Californie, les bâtiments, les habitations, les routes, laissant derrière eux des victimes, des disparus — images terrifiantes suivies à la télé qui envahissent mon esprit inquiet. Le feu qui se voulait amical pourrait quitter l’âtre, se glisser dans le salon, jouer autour de mon fauteuil, jouer avec le tapis, le réduire en cendres, continuer sa trace folle, s’attaquer aux meubles, à la bibliothèque, d’une étagère à l’autre, allumer des brasiers avec les livres. Feu vivant, assoiffé, se nourrissant de mots, de phrases, de romans, de poèmes. Feu rappelant les autodafés nazi élevés au nom de la pureté de la langue allemande et de son identité. D’autres livres disparaissent dans le flammes à Mossoul : images encore de la télé, récentes, 2015, qui me plombent. Bûchers. Brûlés vifs : hérétiques, blasphémateurs, sorcières, Jeanne la pucelle déclarée sacrilège, ayant abandonné la décence et la réserve de son sexe. Les fagots de bois sont braises ardentes sous ses pieds nus. Sous les miens si je m’en approche... Dans le foyer, une bûche secoue sa chevelure folle. Je dois la tisonner, et chanter avec Johnny – ah, ah, on n’entend que lui à la télé diurne – :
Allume le feu. Et suivre son cortège funéraire sur les Champs-Élysées. Écouter l’éloge de Macron. Enchaîner. Rejoindre les gilets jaunes. Ne pas chanter la Marseillaise avec les uns, avec les autres. Écouter les mesures d’urgence économique de Macron. Contempler le visage caillassé de la Marseillaise de l’Arc de Triomphe. Qu’un sang impur abreuve nos sillons.

Contre les apnées du sommeil, un seul traitement : porter chaque nuit un appareil respiratoire... chaque nuit, jusqu’à la fin de mes jours, jusqu’à la nuit dernière. Une malédiction, une punition, divine peut-être. Un masque, un harnais, un tuyau relié à une machine. Je l’appelle Belphégor. C’est le masque effrayant de cette divinité démoniaque, cornue, griffue, fantôme en noir et blanc. Je me souviens, j’ai tremblé en voyant le film le fantôme du Louvre. Je tremble chaque soir en mettant le masque sur mon visage. Il, lui le roi des enfers, pourrait venir hanter ma maison ; je le sais, ses pouvoirs maléfiques sont infinis. Je ne peux m’endormir, dormir avec Belphégor dans mon lit. Cette nuit encore, je ne l’accepterai pas.

Dans le brouhaha des conversations et les tintements des flûtes de champagne, quelques mots du discours de Macron émergent : « humanité... devoir moral... accueillir... droit d’asile... situation d’irrégularité... »

Un flash : quelque part dans le sud algérien, désert de pierres à perte de vue, quelques roches bleues, de rares acacias épineux... Je suis le centre d’un cercle que plombe un ciel aveuglant de chaleur. Le pays de la soif. Grandiose, superbe, inhospitalier. Au loin, une colonne grise lentement se déplace. Fumée ? Vent de sable ? Ça se rapproche. Des ronflements de voitures, des cris. Des vagues de poussières. Des camions entourés de jeeps de l’armée. Dans les camions, serrés comme des animaux, debout, s’accrochant les uns aux autres pour résister aux ressauts des véhicules, des hommes noirs, têtes nues sous le soleil ardent, épuisés. Dans les jeeps, des militaires en treillis, mitraillettes pointées vers le troupeau humain, vers nos 4X4, faut laisser place à la transhumance.

Ces migrants arrêtés à Alger à 2000 km de là, on va les jeter « au-delà des déserts », à des dizaines de kilomètres de la frontière avec le Niger. Affamés, certains périront en chemin. C’était en 2001, les migrations subsahariennes n’inquiétaient pas encore l’Europe. Aujourd’hui, l’ombre d’un exode massif nous terrorise. Attention aux situations dites d’irrégularité.

Un autre flash : là encore à l’horizon, une masse noire avance lentement, puis infléchit sa course et se rapproche. Incendie dans la savane ? Brûlage de la végétation par les éleveurs ? Défrichement pour les cultures à venir ? Brûlage pour rabattre le gibier ? Et mauvaise maîtrise du feu ? Barrissements lointains dans les broussailles. Martèlements du sol. Dans les broussailles denses, une harde d’éléphants mâchent les extrémités touffues des branches d’acacias. Une grande femelle les précède. Ses filles la suivent en file indienne et les éléphanteaux jouent. La matriarche nous a repérés et s’approche menaçante, battant des oreilles, levant haut sa tête, elle semble immense, dangereuse. C’est un avertissement, nous battons en retraite vers le4X 4. Elle se calme.
Rencontre magique qui défile dans ma tête, j’en ai encore la chair de poule d’avoir connu une telle émotion.

C’était à Wasa, au nord du Cameroun, c’est inoubliable... Aujourd’hui c’est une zone de guerre, dévastée. Des villages fantômes. Le voile intégral pour les femmes. Des exactions. Boko Haram, longtemps en terrain conquis, bien qu’affaibli, est toujours dangereux. Désespérance.

Proposition 1 : Images mentales

Je me suis endormie, à côté de moi ce livre sur les reptiles et amphibiens. Au réveil, des flashs se succèdent :

à grands pas, je marche le long du Rif Bel, l’herbe est haute, une vipère se glisse entre mes pataugas, discrète, on pourrait dire invisible.

Dans la carrière, je recherche des pierres plates pour restaurer un muret de pierres sèches. En voici une superbe, de la bonne épaisseur, joliment grisée... je la soulève... je la relâche... une vipère est lovée dessous, elle attend la chaleur pour se risquer à l’extérieur.

Je crois rêver : dans l’appartement de ville, 3ème étage, une souris traverse la pièce. Je la course, elle se cache sous un fauteuil, je le soulève, elle est là, tapie, je lâche le siège qui retombe sur elle, elle est tuée net.

Je crois rêver : dans la maison de montagne, sur le balcon, une ombre rapide, on dirait une bête — un chien ? non — La voici à nouveau qui reprend son chemin en sens inverse, c’est un renard qui va à pas lent. Flamboyant.



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1ère mise en ligne 24 décembre 2018 et dernière modification le 25 février 2019.
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