Matthieu Hervé | Élie Madero, vie & oeuvre d’un cinéaste engagé

une traversée des années 70, l’invention du documentaire-fiction, l’aventure intellectuelle et artistique comme chantier neuf de l’écriture

l’auteur

Chef de projet web dans une agence de communication parisienne, passionné depuis longtemps par l’écriture, influencé par Bolaño ou Michon. Élie Madero, vie & oeuvre d’un cinéaste engagé fait partie d’un ensemble de récits et nouvelles de même ambition. À suivre sur leisurezone.fr et sur twitter @inamya.

le texte

« Ce récit est né d’une fascination pour les documentaires politiques des années 70, des films comme ceux de Chris Marker ou de Yann le Masson, de leurs parcours et de leurs aventures. L’idée fut d’imaginer, dans un texte relativement court, de façon crédible, la vie d’un cinéaste engagé, ses choix et ses échecs. Dégager le romanesque et la folie portant chacun de ses choix. En une série de glissement entre fiction et réalité, tisser et suivre les liens précaires et névrotiques que le personnage entretient avec ses doutes, ses idéaux et ses souvenirs, face au chaos de la réalité. »

Le cinéma de création est sans aucun conteste, et ce n’est pas la fréquentation des écoles d’art qui nous en dissuadera, dépositaire de l’aventure symbolique autrefois dévolue au rôle du poète ou de l’écrivain. Il condense l’engagement artistique et le trajet de vie de milliers de pratiquants, qui doivent affronter un système où les conditions matérielles de production, réalisation, diffusion, sont infiniment plus sélectives que pour l’univers du livre. Dans notre aventure personnelle, les films sont à égalité bien sûr des autres démarches esthétiques ou réflexives : le rôle, dans le texte ci-dessous, de la philosophie de Rancière par exemple. Et pourtant, si le cinéma sait toujours chaque fois faire référence à sa propre histoire, la littérature se tient à l’écart : combien de cinémas et de films dans les romans, hors la magnifique scène initiatique de l’orage dans le petit cinéma d’Au-dessous du volcan de Malcolm Lowry ? La vie qui nous est ici décrite, celle d’Élie Madero, son trajet croisant les guerres (Sarajevo, l’exil et l’immigration, la tentative d’un cinéma politique ancré dans les archives inédites, ou l’évolution même des techniques (la petite caméra de poing numérique) pour inventer d’autres modes de raconter le réel – comme ce qui s’y entremêle des conditions même de production et de diffusion, du réseau des cinémas d’art et d’essai à Paris et en province, voilà ce qui ici sert de matériau direct à l’écriture, et nous lisons de façon passionnée. Où est la réalité ? Celle qui est dans les films d’Élie Madero, nous l’avons traversée aussi. Les cinéastes qu’il croise, Chris Marker ou Jean Rollin, deux grands disparus tout récemment, nous les vénérons pareillement – et si, alors, la vie et l’oeuvre de Jean Madero nous permettait d’aller voir de plus près dans ceci, qui nous concerne au plus près ? Grande fierté donc d’accueillir ce texte, glissement permanent et sensible entre l’intervieweur et l’interviewée, une pratique de documentaire-fiction appliquée à l’écriture même, une des fissures centrales pour l’invention d’aujourd’hui. FB.

PS : le texte est suivi d’un dossier photographique inédit sur l’oeuvre et le travail d’Élie Madero, incluant de nombreuses photos de tournage. J’ai pris le parti, compte tenu de la densité du texte, de ne pas l’interrompre et de présenter les images à sa suite, comme un autre voyage imaginaire.

 

« Nulle part le soleil ne trouve sa route ». Titre d’un article qu’Elie Madero rédige en Janvier 92 pour le magasine DocAction. Je ne le connais pas encore. Trente-deux ans, sans attaches, il travaille comme assistant chez un distributeur de films et s’ennuie. L’article lui est commandé par Georges Fousse, rédacteur en chef de DocAction (1992-1995), trimestriel sur le film documentaire, son économie et ses formes, et ami d’Élie depuis l’Université. Pour le premier numéro, Fousse demande à des réalisateurs une sorte d’état des lieux du documentaire sur le territoire. L’idée est de présenter les jeunes auteurs qui vont compter. J’ai lu le magazine. La femme d’Élie, Anna, l’a acheté chez un bouquiniste et conservé. Aucun des noms cités n’est encore en activité ni n’a laissé derrière lui d’œuvre marquante. L’article d’Élie s’axe essentiellement autour de la nécessité de prendre des risques, de suivre l’action sans nécessairement en dégager d’analyse, des faits bruts et dépouillés. Empreint d’un lyrisme sombre, un peu adolescent. Il y décrit son désir de cinéma, l’art du social et de l’histoire, seuls capables de mettre en lumière perspectives et mutations. Le ton est provocateur, radical. On y découvre déjà les fondements d’une approche, une philosophie, on dira plus tard une posture, mais aussi la nécessité du danger, s’effriter contre la misère et la violence. Idées qui le rongent chaque nuit, dans son appartement modeste et tranquille, se muent en colère et mépris. À la fin de l’article Élie prétend préparer un projet sur le corridor V., une route commerciale qui lie Venise à Budapest. Je demande, qu’en a-t-il été. La route passe par Trieste, le projet s’est arrêté à Trieste. À la même époque d’autres échos tonnent, et tonnent pour lui plus fort, son regard se tourne ailleurs. La guerre dans les Balkans a commencé depuis plusieurs mois, d’abord en Slovénie, ensuite en Croatie. On ne parle que de ça dans la presse, il en lit tous les détails, il veut être sur place, il part en mars 1992. Il enregistre des images comme il peut, traverse la Croatie puis la Bosnie pendant trois mois, les monte de retour à Paris. C’est Histoire de Marc (1992, 35 min), du nom du démineur autour duquel le film se déploie. On y croise le photographe Mickhail Evstafiev et Zlatko Dizdarevic, rédacteur en chef du journal Oslobodenje, grand journal de Sarajevo à l’époque. Il filme les ruines et les fantômes du Vukovar. Il film l’obscénité des corps arrachés, des villes dépouillées, relate en off les atrocités commises par les soldats des deux camps, les cadavres dont on a arraché les yeux, les femmes violées laissées hagardes, l’odeur de sang qui suinte la terre. Ces cauchemars se lisent dans le regard de Marc, devenu à demi fou après qu’un de ses amis ait été tué par un sniper au cours d’une opération. Sa névrose devient l’axe central du documentaire, lui donne sa forme et son énergie, en devient la métaphore. À son retour Élie diffuse le film dans des bars de la capitale, dans des bibliothèques municipales, discute avec des associations, participe à des tables rondes, fait parler en festival. Certains critiques pointent un voyeurisme latent, une complaisance à l’horreur, et je ne peux pas leur donner vraiment tort, mais le film est majoritairement salué pour son courage et son intransigeance. Une chaîne de télé l’achète, le diffuse une nuit de peu d’audience. L’argent permet de lancer d’autres projets. Mais je dis, n’allons pas si vite, revenons d’abord quelques années plus tôt, ça m’intéresse aussi. Anna rencontre Élie à la fin des années 70, lors de réunions communistes à Montreuil. Ils sont très jeunes, ils n’ont pas vingt ans. Son engagement à elle ne dure pas. Elle dit, je suis tombée amoureuse d’Élie très rapidement, je n’ai plus pensé qu’à lui, il est devenu ma cause et mon désir, le reste est devenu secondaire. Seulement passer des après-midi à se promener ensemble. Il a une énergie, une fièvre, on veut marcher près de lui. Anna a une voix nasillarde, agaçante, je m’en aperçois tout à coup, elle bute sur certains mots qu’elle répète deux fois, elle attache ses cheveux avec des crayons de couleur, elle se lève elle s’assoit elle se lève elle s’assoit. Elle dit, parfois Élie disparaît, cela dès le début de notre relation, il ne donne pas de nouvelles, plusieurs jours passent, je m’inquiète énormément et je ne dors plus, j’appelle certains de ses amis qui ne savent pas où il est, ou qui ne veulent pas me le dire, ça je le comprends plus tard, parfois il est avec d’autres femmes, ça aussi je le comprends plus tard, qu’il faut le partager, qu’en même temps ce n’est pas vraiment partager puisqu’il a besoin de moi, le prouve quand il rentre et me serre contre lui, parfois il est parti à la rencontre d’autres militants à l’étranger, ou parfois il a voyagé, roulé ou marché tout droit, seul. Elle me présente une lettre, une chemise cartonnée dans le tiroir du secrétaire, déchirée de la masse de papiers qu’elle contient. Pas toutes des lettres d’Élie, dis-je en plaisanterie, n’attends pas de réponse, observe cette femme de cinquante ans, très séduisante, fourrée dans son gilet piqué de tabac roulé qu’elle enfile dès qu’entrée dans son bureau, la retrouve en souvenirs dans des films d’Élie, à différents âges, jeune sur les collines de Valparaiso elle tend le doigt vers un chien errant et rit, un peu moins jeune assise épuisée au bord d’un chemin de la campagne chinoise, ou ployée sous le vent des rues de Cherbourg. Elle s’approche de moi, me pointe la fin d’une lettre, Élie lui demande de le rejoindre, il est dans le nord, il ne sait plus bien ce qu’il fait ici, il écrit que, sans elle, il ne sait faire que des conneries, la veille il devait s’entretenir avec un type, pas vu depuis longtemps, important pour un éventuel tournage, des pistes de production, ils ont bu ensemble, se sont disputés et se sont battus, ils ont manqué de peu d’être embarqué par les flics, il est entré dans le bar suivant et a bu jusque maintenant, où il écrit, déprimé parce qu’incapable de travailler et sans elle. Ça a toujours été ainsi. Jusqu’à la fin de sa vie. Je ne sais pas si vous le savez mais il continue de tourner jusqu’à la fin de sa vie. Tout le monde croit qu’il s’est arrêté, plus la force, l’inspiration tarie, la honte face au public, je ne sais quelles explications encore ont été données, mais ce n’est pas vrai, il tourne jusqu’au bout, seulement il ne montre plus ses films. Ses dernières images sont d’abord des portraits, il en rassemble une cinquantaine au cours des deux dernières années. Il traverse le pays dans tous les sens et filme au fil des rencontres. Des anonymes ou des intellectuels ou des ouvriers ou des enfants ou des paysages vides. Elle rit, d’ailleurs beaucoup de portraits de paysages vides. Il les interroge tous de la même façon. Il pense que des choses importantes y sont dites, il veut en garder une trace. Il dit, des formes de portraits, mais à rebours, des portraits qui sont souvent des souvenirs. Il vient avec sa caméra numérique, il enregistre d’un plan, sans interruption. Puis le montage, où il incruste des photographies, des films de vacances, des reproductions de peinture, selon le principe d’une analogie spontanée, parfois obscure. Seules paroles ou silence assurent la continuité, la temporalité. Il dit, ne pas trahir le rythme de la pensée. Il en remet une copie aux personnes filmées, accompagnée d’une note les autorisant à les diffuser comme bon leur semble. Maîtriser leur distribution ne l’intéresse plus. Là où je l’interroge, le force à me raconter, dans le studio qui lui sert de bureau, règne une sorte de foutoir curieux et espiègle. Traînent partout des livres, des photos, des vêtements, des statues, des masques, des objets hétéroclites scabreux traditionnels ou artistiques. Le bordel attire l’œil, parasite les vides qui tiennent la mémoire des habitudes. Elle dit, la fin des années 80 est pour lui le temps de l’action politique. Si je peux le dire ainsi, du moins. Parce que son approche de la politique ne s’accompagne plus d’une affiliation à un groupement ou à une idéologie. Il prend le terme de politique au sens large. Définir les intérêts de la démocratie, ses problèmes et ses enjeux, et déterminer quelles voix sont légitimes pour porter telles ou telles revendications. Si je me rappelle bien ses explications, ses justifications embarrassées face aux militants qui s’étonnent de le voir là alors qu’il ne vote pas. Il n’a jamais voté, il n’en reconnaît pas la nécessité. Il n’a dont pas tout de suite choisi la vidéo. Mais d’abord la politique. C’est important, pour la suite, pour saisir l’orientation de son oeuvre. Il lit des ouvrages de philosophie politique. Il dit, je veux savoir de quoi on parle avant de choisir un camp. Je crois que c’est un axe qu’il conserve toute sa vie. Il ressent toujours de la gêne quand quelqu’un énonce une opinion trop appuyée. La vanité diffuse de prendre le monde d’en haut. Puis, Élie le raconte ainsi, il découvre Jacques Rancière, par hasard, dans un recueil d’entretiens qui traîne dans le chalet d’une amie où nous séjournons pour les vacances, il adore les randonnées en montagne ( il s’agit, je suppose, du recueil Entretien avec « Le Monde ». 1 Philosophies, coédité par La Découverte et Le Monde en 1984, l’entretien est en page 158-164, et repris dans le recueil d’entretiens, Et tant pis pour les gens fatigués, publiés par les Éditions Amsterdam en 2009, p.35-41). Il découvre aussi l’historien Jean Maitron, lit tout de lui, retient surtout Ravachol et les anarchistes. Il se sent proche des mouvements libertaires, se rapproche de la Fédération Anarchiste. Il participe à des réunions. Il crie et il invective. Importance et contenance. Il est en désaccord avec, bon, vous voyez ce que je veux dire. Il rentre le soir, il me parle des droits des ouvriers, il me raconte qu’il apprend à faire des faux papiers, il veut faire des faux papiers sans être payé en retour. Un jour il fait la connaissance de Maurice Joyeux, déjà un grand militant anarchiste, qui l’introduit dans le groupe Louise Michel. Il veut travailler avec eux, il devient secrétaire de rédaction pour La Rue, un trimestriel culturel et littéraire d’expression anarchiste. Il trouve sa place dans le comité de lecture, on écoute son opinion sur les articles, les collaborations. Je me souviens de lui, dans notre studio, quand je rentre tard le soir ou reste ici lire, tordu au-dessus de son bureau, une lampe de chevet à terre l’éclaire faiblement, toujours aux mêmes heures, il aime les heures déterminées et l’obscurité, il lit et relit et corrige des articles qu’il compte soumettre. Je dois dire qu’il écrit mal et lentement, on lui demande de retravailler ses écrits, il y consacre du temps et produit peu. Avec le recul je pense que filmer, écrire avec une caméra, a été comme un soulagement pour lui. Elle dit, à l’époque nous vivions dans un appartement rue Jean Baptiste Potin, à Vanves, je m’en souviens parce que nous étions installés à quelques portes d’où vivait Marina Tsetaeva, j’en tirais un orgueil idiot, je l’imaginais tirer son cabas à demi vide en rentrant chez elle, les épaules voûtées sous la misère et la folie. Elle sourit, son regard est généreux. Elle me fait penser à une femme vaguement connue, vaguement aimée, une femme mariée, mais non. Elle pose sa main sur mon avant-bras, je découvre qu’elle a des taches sur le dos de la main, et cette main me rappelle celle de ma mère. L’appartement n’est ni très grand ni très cher, il n’est pas confortable, il y fait très froid l’hiver, nous ne rangeons rien, nous avons peu de meubles, notre matelas repose à même le sol, mais c’est notre nid, et nous l’adorons. Au journal il rencontre le cinéaste Jean Rollin. Celui-ci écrit déjà régulièrement pour la revue, bien avant qu’Élie n’y travaille (un des articles de Rollin, dans le n°17 de La Rue, sorti en 1974, premier trimestre, intitulé Le spectacle érotique, commence ainsi : « J’entre dans un sex-shop comme dans une église ou dans une réunion communiste, c’est-à-dire pour rendre visite à un aspect complètement dépassé et anachronique de la vie d’aujourd’hui »). Elle me montre la photo, un homme rondouillard, au visage sympathique et rieur, à la bouche une énorme pipe. Derrière, on devine un tournage – un homme penché sur l’œilleton de la caméra cadre une femme nue, une blonde aux cheveux longs et aux seins magnifiques. Autour de sa bouche, coulant sur sa gorge, comme du sang. C’est une photo de tournage de La Morte Vivante (1982, 85 min), l’actrice s’appelle Marina Pierro. Elle dit, je n’ai pas pris la photo, Rollin l’a offerte à Élie, après les éloges qu’Élie fit sur la qualité du film. Elle dit, Maurice Joyeux et Jean Rollin, on ne les voyait seulement que fumant une pipe. Les films de Rollin sont souvent décrits comme érotiques, fantastiques et surréalistes. Au fil de leurs discussions, Élie découvre l’esthétique du cinéma, la mise en scène. Rollin lui conseille des ouvrages, Eisenstein, Mitry, le traîne à la Cinémathèque. Comme un choc. Élie veut filmer lui aussi, c’est sa vocation, son destin, ajoute-t-il, sans que l’on sache s’il rit ou non. L’image juste. En 86, La Rue disparaît. Élie entre au comité de lecture du Monde Libertaire, desquels il est resté très proche, mais sans ambitions, déjà tourné vers la vidéo. Il achète une caméra Beaulieu 16mm, de ça aussi je m’en souviens bien, il a mis du temps à en trouver une. Il veut ce modèle spécifique parce que Chris Marker a filmé Sans Soleil (1983, 100 min) avec cette caméra. Il veut ce modèle et pas autre chose. Il filme souvent. Il devient ce qu’on pourrait appeler un filmeur. L’intégralité de son salaire passe dans l’achat de pellicule. Mais il ne monte ni ne développe rien de ce qu’il filme à l’époque. Il dit, j’ai envie de filmer, et je sais comment je veux filmer, mais je ne sais ni quoi filmer ni quoi dire. Puis, en septembre 1989, la cinéaste bulgare Maria Koleva entame une grève de la faim, une grève qui dure 40 jours, pour protester contre le système audiovisuel français. C’est la première grève de la faim justifiée par ce type de revendication. Elle recommencera plus tard en 1999. C’est une cinéaste qui a beaucoup compté pour Élie. L’urgence de son engagement, sa manière de trouver ses propres formes de production et de distribution, avec les limites et la liberté que cela implique. Et surtout sa manière de nouer démarche artistique et démarche politique. À cette époque Élie considère ne pas avoir besoin d’argent. Il travaille, il n’a personne à charge. Il veut filmer les usines, les ouvriers, les prostituées de la rue Blondel, il veut filmer les mosquées installées dans les caves des HLM de cités, les squats d’immigrés clandestins. Le terrier, la zone sous terre, va devenir un thème récurrent qui jalonnera ses films des années suivantes. Surtout en 95 et 96, où il réalise trois documentaires autour de ce motif, dont Tokyo Underground (1995, 18 min), sur un immense entrepôt, construit sous terre, à Tokyo, refuge en cas de tremblement de terre majeur, il filme des amas de produits, les couvertures et le matériel d’urgence médical, répartis en box, il filme le personnel en fonction, leurs habitudes quotidiennes, les questionne sur leur rapport à leur corps et à l’espace. Ses problèmes de santé démarrent à pu près à cette époque, je crois. J’ai le souvenir de visites à l’hôpital, d’échanges inquiets avec les médecins. Élie reste très discret sur sa maladie, même avec moi. Ça fait partie de sa manière de se créer un personnage. Personne ne saura au fond quelle maladie l’emporte. Son médecin garde le secret après sa mort. La maladie le fera souffrir longtemps. Il dit, ça vient de l’estomac, c’est tout ce qu’il y a en dire. Ça durcit, ça devient du béton. Il cogne parfois dessus pour faire fuir la douleur. Une autre fois il prétend que c’est lié aux prises abusives d’héroïne dans sa jeunesse. Je n’y crois pas une seconde. Beaucoup y ont cru, j’ai pu le lire dans des articles. À la fin de sa vie je l’accompagne à ses séances de dialyse. Il doit s’y rendre une fois par semaine. Plusieurs heures allongé sur un lit, dans l’inactivité la plus totale, l’agaceront rapidement. On lui achète un ordinateur, il doit apprendre, tape lentement, chaque texte et scénario est écrit jusqu’ici à la main, sur des papiers de formats familiers. Ces séances deviennent peu à peu un espace de réflexion, un espace dédié, il rédige des notes et des aphorismes. Peut-être d’ailleurs ce qu’il a écrit de mieux. Je les compile, les destine à l’édition, nous verrons bien. Je dis, mais ses films ont été vus, on en a beaucoup parlé, surtout Aires Industrielles, racontez en moi un peu plus. Avec Aires Indutrielles (1998, 56 min, Les poissons bleus), Élie a connu ce que je pourrais nommer l’apogée de sa carrière. De bonnes critiques, quelques revues spécialisées, comme Les Cahiers du cinéma (numéro 529, novembre 1998), lui ont fait des critiques élogieuses, une diffusion certes limitée mais très bonne pour un documentaire. Il est invité à plusieurs émissions de radio, à France Culture entre autres. J’ai évidemment vu ce documentaire, qui suit les thèmes mille fois exploités des conditions de travail en usine, du problème des délocalisations, des zones sinistrées par le chômage, des licenciements massifs et les réactions qu’ils suscitent, c’est-à-dire les combats et les initiatives rythmant les actions diverses, violentes ou non, ou les décisions des ouvriers d’accepter les conditions imposées par les patrons et, avec encore au-dessus, les impératifs du marché. Le point de départ du projet est le plan social présenté le 10 juillet 1998 par GIAT Industries, se présentant sur Internet comme Spécialiste européen de l’armement terrestre, fabricant d’armes et d’équipements militaires pour la défense, qui prévoit 3274 suppressions de postes et 338 transferts, dans les quatre ans à venir, c’est-à-dire de 1999 à 2002. Les fermetures concernent plus particulièrement les sites de Salbris, Le Mans et Tarbes. Le site de Tarbes, appelé l’arsenal, était particulièrement menacé dans le cadre des restructurations voulues par la direction générale, perte de près de 700 emplois, un effectif réduit à 885 employés, dont une quarantaine issue d’un autre établissement. C’est un film passablement révolté, qui évite les clichés du genre, les réunions syndicales mouvementées, les imprécations contre ces salauds de patrons, s’attachant plutôt au quotidien de deux femmes, Charlotte et Caroline, qui travaille toutes deux à Tarbes, comment même dans la lutte leur quotidien, avec celui de l’usine, en se constitue d’une série de gestes usités. La particularité du film, qui à mon sens a largement participé à son succès, est qu’Élie y met en scène un jeu subtil entre fiction et réalité. Inspiré par les films de l’américain David Williams, notamment de Lillian (1993, 82 min), film narratif, mais tourné avec des acteurs non professionnels et basé sur des situations ou des vécus réels. Et le film s’invente avec l’acteur principal, qui est aussi le personnage principal, dont la vie est mise en scène. Élie m’a avoué avoir pleuré devant ce film, Lillian, la première fois qu’il l’a vu, et ce n’était pas une réaction courante chez lui. Il me dit qu’il y trouvait le même sens du mystère que chez Bresson. Le tournage d’Aires Industrielles est difficile, il a peu d’argent, il répète beaucoup avant de tourner une scène. Parce que paradoxalement, même si le film déploie une forme quasi documentaire, réaliste au possible, bâtie sur la réalité de la vie de deux femmes, il s’agit en même temps de reconstituer, de reproduire ces existences, les mettre en scène et donc en perspective, les organiser et les signifier. Un documentaire-fiction, comme Williams appelle lui-même ses films, dans lequel les acteurs sont presque irréels tellement les situations semblent précises et réalistes. Recréer l’ambiance et la vie d’une personne tout en la mimant. Une grande force émane de ce film où la manière de filmer, en long plan-séquence, s’évertue à trouver la distance juste. Élie le présente au public, c’est une première, au cinéma de l’Espace Saint-michel, au Cinéma des Cinéastes, puis au Méliès de Montreuil. Parfois accompagné de Charlotte ou de Caroline, selon leur emploi du temps. Élie découvre la puissance de la fiction. S’étonne de découvrir que le public est très attaché au sort de ces deux femmes, à ce qu’elles sont devenues par la suite, à la conclusion du licenciement massif. Quand elle se rend aux projections, Caroline travaille encore sur le site de Tarbes, elle a maintenant deux enfants, une fille et un garçon, est passionnément aimée de son mari, et se contente des joies que tout cela lui apporte. Charlotte, qui a été licenciée, après une longue période de chômage, se décide pour suivre une formation, service d’aide à la personne, qui ne la mènera nulle part, et devient serveuse dans le restaurant routier d’une amie. Elle aussi ne se plaint pas, elle a du travail. Que peut-on dire de plus là-dessus. Donc Élie est fier de ce film, d’abord pour son contenu, l’impression de réaliser quelque chose d’utile, un témoignage citoyen sur un aspect primordial de la société, ensuite pour des questions d’esthétique, en ayant trouvé une forme qui, dit-il, lui ressemble beaucoup, se soumet enfin. Il prenait Aires industrielles comme l’aboutissement d’une longue période de recherche stylistique, en même temps qu’une base à partir de laquelle il travaillerait ses œuvres à venir. Je me souviens de lui à cette époque, on aurait dit qu’il flottait, chaque jour apportait son lot de bonnes nouvelles. Puis quelques semaines après la sortie du film, il demande Anna en mariage. Une surprise. Il est contre le mariage. Trop cadré. Dénué de romantisme. La signature en bas du contrat les félicitations du maire la poignée de main. Un élan de passion, dit-il, au cours d’une promenade, entamant cette promenade n’avait pas la moindre idée qu’il la demanderait en mariage, et ça se fait comme ça, au détour d’une parole d’un baiser, ils entrent dans la première bijouterie venue, il me dit en riant, plutôt des allures de brocante, ils choisissent une bague simple, pas chère, le vendeur leur fait une remise de dix euros, qu’ils se paient un verre au bar du coin pour fêter ça. Anna est radieuse, elle voulait se marier depuis longtemps, de ces femmes qui en rêvent depuis l’adolescence, n’y compte plus. Anna est d’origine bretonne, le golfe du Morbihan, la cérémonie se déroule là-bas. C’est un été chaud et sec. Un ami de la famille, un ostréiculteur, propose d’installer un barnum sur son terrain, en bord de rivière, la marée sera haute, en fin de journée le coucher de soleil est admirable. C’est un mariage modeste, ils ont peu d’argent, les deux familles participent aux frais. Je suis également invité. Je fais la connaissance du couple deux ans plus tôt, quand j’interviewe Élie pour un fanzine que j’essaie de lancer. Nous avons sympathisé, nous sommes rapidement liés. Nous devenons amis, de bons amis. C’est d’ailleurs ainsi que je tiens à écrire ce portrait, en ami. À ce mariage donc nous rions beaucoup. J’en ai gardé l’image d’un bonheur collectif, hors du temps. Jusque tard, chacun ayant envie de faire durer la fête. À peine convaincu d’être bien là. Tant pis si ça a l’air stupide ou mièvre. Un moment, alors que nous sommes tous les deux, il m’avoue ne pas en revenir d’être là, se souvient il y a dix mois, quand rien ne va, impossible de s’en sortir avec le montage du film, doutant de sa qualité. Il dit, c’est étrange, tu sais, mon vieux, mais pour la première fois j’ai le sentiment d’être heureux, que les choses sont à leur place et moi avec, et qu’elles ne pourraient être mieux. Il dit, je crois que je vais m’accorder un peu de repos, prendre le temps de réfléchir au projet suivant, emmener Anna en vacances, elle pourra s’organiser, prendre trois mois de congés, elle veut voir le Chili, tu sais, Valparaiso. Ils partent en fait presque un an, traversent le pays dans sa longueur, de la Patagonie au désert d’Atacama. Quand ils reviennent, le directeur des poissons bleus, la société de production qui a financé Aires industrielles, et duquel Élie est proche, lui demande aussitôt, alors, maintenant, c’est quoi le prochain. Élie n’en sait rien, mais touché par sa demande, il invente spontanément une histoire, qui n’a bien sûr rien à voir avec l’histoire qu’il tournera. Et il pose cette fois l’ambition formelle de contenir ce film en un seul plan-séquence. Ce sera Antonia (2000, 88 min, Les poissons bleus). Élie veut raconter l’histoire de l’immigration en France et rendre hommage aux immigrés, à ceux qui ont tout abandonné, ont risqué leur vie sur des kilomètres, il veut leur rendre hommage, dans « un souffle », selon son expression. Il suit Antonia Saaba, Française d’origine algérienne, elle arpente sa cité des blés d’or à Blanc-Mesnil, à travers les cours les parcs d’enfants les esplanades, chaque angle d’immeuble dévoilant un autre espace un autre microcosme, à travers les cages d’escaliers les couloirs des immeubles les appartements des personnes visitées, y rencontre des figures fugitives, passants éphémères avec qui elle échange ou non, des proches de sa famille, avec lesquelles elle a des discussions sur leur quotidien ou leur histoire, les raisons de leur venue en France, leurs visions du pays, leurs visions des nouvelles générations, y sont aussi rencontrés des écrivains et penseurs, au sens large du terme, comme croisés par hasard, tel qu’Azouz Begag, Aziz Chouaki, ou encore la cinéaste écrivain Farida Belghoul. Il faut un mois de répétitions pour régler les mouvements de la caméra, le jeu d’Antonia Saaba et de la dizaine d’acteurs. Ils feront quatre essais, au cinquième Élie ne les interrompt pas. Les critiques louent évidemment la prouesse technique, la radicalité esthétique, mais aussi la générosité du regard, la pertinence des propos sur l’immigration. Un nouveau succès. De retour les émissions de radios, les présentations en salle, toujours avec le même distributeur. Nouvelle période d’euphorie. Même s’il n’a plus moyen de se marier pour fêter ça, dit-il en riant. Cette fois il décide de traverser le Maroc, après s’être rendu à Jérusalem (un type, l’entraîneur d’une équipe professionnel de basket, rencontré sur une terrasse, lui assure qu’il n’y a pas plus belle ville au monde, qu’en la voyant on comprend pourquoi se battre pour elle, et même si Élie finit par traiter ce mec de sombre connard, ses remarques le rendront curieux). Il passe près d’un mois à Essaouira, Élie me parlera souvent du rythme de la vie dans cette ville, de la beauté des paysages du Maroc, sa relation avec Anna, plus étroite que jamais, et d’un marocain, Abdou Latif, il n’a jamais su son nom, un commerçant avec lequel il s’est lié d’amitié, qui les a logés chez lui pour trois fois rien, qui l’a emmené à Tiznit rencontrer des jeunes délinquants français, envoyés ici en séjour de redressement, et avec lesquels Abou Latif travaille parfois, essentiellement par altruisme. Élie revient gonflé à bloc, comme on dit. Avec cette fois un projet précis. Ce sera La diagonale Vertov (2004, 72 min, les Poissons bleus), qui commence ainsi, une vieille femme, le cadre serré, est interviewée dans ce qui semble être sa cuisine. Les cheveux attachés, elle porte une robe sombre, un collier de fausses perles. Pas d’autres signes distinctifs. Élie l’interroge sur son pays, sur l’état de la démocratie dans son pays, sur le terrorisme et ses victimes. Le temps de la réflexion. Elle répond dans une langue que je ne connais pas, qu’une voix d’homme traduit. Elle répond : « Parfois, lorsque la démocratie est mise à mal, il faut savoir parler fort. Les manifestations ne permettent pas d’affirmer les revendications. Le terrorisme devient légitime. Je suis triste pour les victimes mortes des explosions des bombes, mais elles meurent pour une cause juste et pour le peuple. Parfois, les bombes aident le peuple. » Aucune indication de date ou de lieu. Élie réalise ce film uniquement à partir d’images d’archives. Entame le projet en 2001. De nombreuses heures de consultation dans des cinémathèques (notamment la cinémathèque de Bretagne, qui possède un fonds important de films amateurs tournés au Maroc, en Algérie, dans quelques pays d’Afrique Centrale), des centres de documentation et d’archives publiques, etc. Dans une pièce sombre face au petit écran télé, il note des time-codes, des titres de séquences dans un carnet. Il dessine un plan, des schémas sans aucun sens, censés illustrer une pensée philosophique. Puis le montage. Il cherche ce qu’il nomme la troisième image, celle qui naît du choc d’un plan et d’un autre. Et ce choc révèle, soulève un invisible perceptible, une information poétique. Élie travaille presque deux ans sur ce projet, mais il sent rapidement qu’il sera dépassé par la masse d’archives, qu’il lui faudra la collaboration d’un historien. Il fait appel à Patrick Kerradec. Pourquoi ce choix, spécifiquement, aucune idée. Kerradec travaille au CNRS, est reconnu sur les questions de la colonisation dans les pays du Maghreb. À cette époque, il a écrit deux ouvrages, Être juif au Maghreb avant la colonisation (1996) et Le Maghreb face à la colonisation (1998), tous deux publiés aux éditions de l’Harmattan. Leur première rencontre a lieu dans un restaurant de la Butte aux Cailles, pas loin de chez l’historien. Élie expose à Kerradec ses intentions, ses besoins. Motivations et objectifs sont clairs dans son esprit. Kerradec accepte de participer au projet. Il aimerait également en tirer un livre, qui questionnerait la mise en scène de l’histoire. Ils échangent des titres d’ouvrages et de documentaires. Se servir des mêmes références. Le travail progresse lentement. Ils ne parviennent pas à y consacrer le temps qu’ils veulent, pour chacun c’est un projet parallèle à leurs activités directement rémunératrices, puisqu’Élie donne aussi, à cette période, des cours d’audiovisuel dans un lycée. Ils échangent plusieurs mails, partagent des points de vue théoriques sur certains pans de l’histoire, comment considérer tel terme, telle définition. Élie n’a auparavant jamais travaillé sur l’histoire, n’en a jamais fait sa matière. Kerradec lui écrit cette note très belle : « l’Histoire d’habitude s’occupe de l’évènement sans jamais être dedans. La mémoire, ce que Péguy appelle le vieillissement, ne s’occupe pas toujours de l’événement, mais y est toujours dedans, elle y plonge et sonde l’évènement. Se souvenir aussi de Walter Benjamin. Le film en cours ne semble pas vouloir de l’histoire qui s’occupe du bois et des cendres, mais est la mémoire présente de la flamme. » On dirait que chacun trouve en l’autre une nouvelle voie, un autre mode d’expression et de recherche. Six mois se déroulent ainsi. Élie a visionné près de deux cents heures d’archives, en a rédigé une liste précise sur un cahier volumineux. Également gardé chez Anna, je le consulte. Les pages divisées en huit colonnes, remplies de son écriture fine et saccadée, les descriptions des séquences, les remarques associées, les informations techniques. Près d’une quarantaine de films amateurs différents, il leur invente des titres. Je crois qu’à ce moment il ne sait pas très bien où il va. Il accumule, accumule, construit son plan à mesure. Bien plus tard ce sera un documentaire dont il aura du mal à me parler. Pour d’autres raisons que les nombreuses critiques négatives essuyées à la sortie du film, de la part d’historiens et de journalistes, qui lui reprocheront son utilisation, sa manipulation de sources à travers le montage. Les reproches classiques à cette forme d’exercice en somme. Mais ce n’est pas à cause de ça qu’il peine à en parler, je crois parce qu’encore plusieurs années plus tard il ne sait toujours pas où il avait voulu en venir. Une fois il me dit qu’il voulait rapprocher plusieurs problématiques, plusieurs temps, plusieurs idées, sans en traiter une en particulier. Il voit le film comme un cercle à tracer, qui cerne ainsi quelques faits. Puis, après quelque temps, Élie et Kerradec commencent à être en désaccord. Sur le traitement de la judéité, semble-t-il. Élie imagine un voyage en Israël, veut y interviewer certaines personnalités. Pour Kerradec, c’est hors de question. La querelle gonfle, les relations s’interrompent, le projet avec. Après cela il faut trouver d’autres collaborateurs. Élie souhaite s’attacher un autre spécialiste, sans y parvenir. Revient vers Kerradec, essaie de le convaincre de nouveau. Ça ne donne rien, au contraire. Alors il travaille seul, renonce à beaucoup d’idées. S’enferme chez lui pendant, je ne sais pas, je l’imagine enfermé chez lui, dans la pièce qui lui sert de bureau, il monte et démonte des séquences numérisées, se brûle les yeux sur son écran d’ordinateur. C’est sa méthode, quand il prépare et monte un film, l’enfermement. Chaque séquence est présentée sur une feuille volante, accrochée au mur en fonction de sa place dans le film. Il croit à l’acte matériel, au travail de l’artisan, l’incarnation physique du travail. La dématérialisation du film est une épreuve. Puis il y a la crise cardiaque d’André Grapp, son producteur, que tu as aussi connu je crois, il faut repartir de zéro, chercher d’autres financements, on croit un temps le projet perdu. Il trouve enfin de l’argent auprès d’une chaîne du câble qui produit de nombreux documentaires. Il reprend la structure du film, l’adapte au format de diffusion. Le film est présenté à la presse. Comme je l’ai dit il ne plaît pas. Certains y trouvent même une certaine complaisance. On reproche l’utilisation faite de la voix off, trop littéraire, pas assez factuelle. On reproche le manque de clarté dans la présentation des sources. On reproche le discours historique qui manque de perspective. On interroge Kerradec, évidemment. Lui demande les raisons de son désistement. Il s’explique, puis déclare à la presse qu’Élie est antisémite. Comme ça. Au détour d’une phrase. Les termes exacts, parus dans un article du Monde, daté du 13 février 2005, Elie Milahil est en déni d’antisémitisme. La polémique se focalise aussitôt sur Élie, sur ses opinions et son passé, plus du tout sur le film. Des tribunes sont écrites, on fustige. On le cite en exemple. Les intellectuels français de droite. On décrypte son œuvre à l’aune de ce nouveau prisme. De nombreuses séquences révèlent une certaine ambiguïté, dit-on, dans son rapport à la question juive. Personnellement je ne crois pas qu’il soit antisémite. Mais évidemment beaucoup vous diront le contraire. Quand j’entame ce dialogue avec Anna, je me dis, on va errer d’un bout de puzzle à l’autre, qu’on emboîte ou pas, et cette errance seule me donnera une image générale de qui est Élie Milahil (car c’est en fait la seule question qui m’intéresse) sûr de trouver l’homme dans ses replis et contradictions. Je me rappelle d’une phrase, prononcée en voix off, dans Fièvre à part (1999, 143 min), il faut définir les zones de respects que l’on exige pour soi, laisser le reste en friche, ne garder desséchés que ses croûtes. Je n’ai jamais bien compris pourquoi il ne s’est pas défendu de cette accusation d’antisémitisme, n’a pas cherché à s’expliquer, on ne l’entendit nulle part, pourquoi sa réaction a été de dénigrer ces accusateurs, proches compris, dans un silence buté. Je pense que beaucoup de gens l’auraient écouté et cru. Au lieu de quoi sa tendance à se replier sur lui-même, à se terrer dans son appartement, attise les colères. Le film est peu distribué, le producteur regrette son investissement. Il enterre le film, éloigner son nom de toutes accusations. De cela Élie s’énerve. Il s’énerve mal, perd beaucoup. On lui colle une réputation, un artiste ambigu, impulsif et nombriliste, des idées et des méthodes ingérables à tous niveaux. Il ne tournera plus, c’est-à-dire plus des films à la production classique. Il continue malgré tout d’avoir des projets. Les idées ne s’arrêtent pas. Les premières années, en chacune il croit encore tenir de quoi se relancer. Il frappe à plusieurs portes, drague, rien n’y fait. Du temps passe. À bout, un jour, il décide de s’éloigner, c’est-à-dire rompre et se cacher. Il me convainc. Il veut s’installer en Bretagne, près de Douarnenez. Nos dernières économies doivent nous permettre d’ouvrir une librairie. Il se voit assis derrière des rangées de livres, et transmettre, dit-il. Nous achetons un local, sur le Port Rhu, et le stock d’un bouquiniste fatigué, environ deux mille ouvrages, de différentes valeurs. Je me rappelle un exemplaire rare, numéroté, d’un obscur poète surréaliste, et un livre signé de l’écrivain chilien Jodorowsky, une note touchante à une femme, une femme pour laquelle il avait visiblement beaucoup de tendresse. Les affaires ne marchent pas bien, Élie n’est pas le seul libraire de la ville, nous gagnons juste assez pour vivre décemment. Cela ne le dérange pas, au contraire. Il se crée une retraite, travaille une sorte d’ascèse, il en tire une certaine fierté. Il pousse jusqu’à se donner des airs pauvres, d’artistes incompris et misérable. Il garde ses vêtements trop grands et troués. L’hiver il empile les chemises sur lui, son cou se perd sous les cols. Il se place loin du monde, devient dissident. Il se met à boire, pas beaucoup, il aime traîner jusque tard avec les habitués d’un bar, en particulier les soirs de mauvais temps. Il dit, ça crée un charme particulier, romantique, rentrer à demi ivre, battu de vent et de froid. Il se baigne tous les jours, en toutes saisons, nage vers le large, rentre épuisé, ne rentre pas s’il n’est pas épuisé. Nous nous habituons très vite à cette vie. Nous avons peu d’amis, en rencontrons peu, ça ne nous manque pas. Élie nous achète deux mobylettes pour nos déplacements, deux vieux modèles d’un bleu passé. J’utilise peu la mienne, parfois pour quelques courses. Élie se déplace fréquemment, longe les côtes alentours, on peut le voir parfois, sur les sentiers le long des falaises, il progresse lentement, un pied-à-terre pour garder l’équilibre. Ses ballades seront de plus en plus longues, il part le matin et ne revient qu’avant la nuit. Peu importe le temps, là aussi, s’il pleut, c’est tout aussi bien. Puis il part avec une caméra numérique de poing, autrefois utilisée pour des repérages. Il n’évoque aucun projet établi. Il veut seulement filmer les paysages et la mer, une mouette ou un visage s’il en capte. Il me montre les rushs qu’il déroule le soir sur la télé, c’est très monotone, ennuyeux, mais il semble y déceler des variations subtiles qui le fascinent, pour lesquelles il s’emballe. Il les visionne le matin ou le soir, il dit que ses yeux s’émerveillent. La maladie revient en crise, l’enclôt. La douleur est intense, il peut être alité une semaine. Il me dit qu’il ne va pas attendre de mourir de cette douleur, qu’il veut disparaître dans la mer, il dit qu’un jour il disparaîtra, je ne le trouverais plus, alors je regarderais l’horizon derrière la mer et je me souviendrais de lui. Quand la crise se calme, il m’explique que ce n’est pas vrai, qu’il endurera la maladie jusqu’au bout, et toutes les autres douleurs qui pourraient apparaître, pour vivre et vivre chaque minute auprès de moi. Il s’étonne parfois du nombre d’années passées ensemble, à s’aimer, d’une passion ardente, oui. Au bout de quatre ou cinq ans nous oublions avoir vécu autrement. La librairie rapporte de moins en moins d’argent, nous comblons ce manque avec les ventes des films d’Élie, diffusion à la télé ou à l’étranger, qui elles croissent naturellement avec le temps, mais j’en ai fait un endroit vivant, installée quelques tables, nous les sortons les beaux jours, j’offre le thé et les gens, des amis, me rejoignent. Élie s’y pointe de moins en moins souvent. Quand il est là il agit comme s’il faisait tourner la librairie, s’agace de mon organisation. Il s’enflamme, avec un ou deux clients dans la journée, sur des ouvrages ou des auteurs obscurs dont il retrace la généalogie, puis se tait, prend un livre au hasard et se cale dans un coin, on ne l’entend plus. Je préfère quand il n’est pas là, je suis tranquille, et il rentre toujours chargé de mystère, l’esprit sauvage, plein de visions transparentes. Un soir, de retour d’une sortie en mec, il décide d’écrire un roman. Je ne le prends pas au sérieux, ça pourrait être autre chose, mais le fait est qu’il y consacrera ses dix dernières années. Il est très ambitieux. L’histoire d’une famille de pêcheurs thoniers, sur deux générations. Il voit les pays lointains, les côtes de Terre-neuve ou de Somalie. Ça a été sa façon de sentir les derniers voyages qu’il n’a pas osés. S’abreuver des images et des odeurs, du goût des femmes, des tempêtes et de la nuit. Le style doit être unique, directement identifiable, la précision d’une respiration. Il rencontre des pêcheurs, il les fait parler, il enregistre, il collecte et il classe, je dois avoir près de quatre cents heures de bandes, les voix de récits innombrables. Je les écoute parfois quand il me manque et que j’ai envie d’être plus proche de lui. Il s’impose une discipline, un nombre précis de mots chaque jour. Au début son projet est cohérent. Il veut que son histoire soit simple, une ligne claire, et romanesque, de l’aventure. Puis, à mesure que sa réflexion avance, que son inspiration se tarit ou s’excite, s’y juxtaposent d’autres thèmes, d’autres échos, qui gonflent ses écrits, les enkystent. Un singe apparaît, on le suit dans plusieurs aventures, je ne comprends pas bien, Élie lui donne un rôle important. Il n’arrive jamais à la fin, il n’est jamais près de la fin, il retravaille déjà, il versionne. Il ne terminera jamais, et pas grand-chose n’est en état d’être publié aujourd’hui. C’est assez médiocre, je crois qu’il le savait, qu’il s’y est accroché malgré tout. Pour ma part j’ai su assez vite, dès la troisième année, qu’il échouerait. Seules ses notes, compilées dans une quinzaine de carnets, présentent de l’intérêt. Ses idées y ont des aspects plus ambigus, plus poétiques, son écriture est riche et fluide. Il fréquente peu de monde, seuls les témoins utiles à ses récits. Notre quotidien est établi, équilibré. Il se lève à sept heures, va marcher seul sur le port, nous déjeunons ensemble, puis il s’enferme dans son bureau, je suppose qu’il y écrit jusque treize heures, pour ma part j’ouvre la librairie vers onze heures, j’y reste jusque dix-huit, heure à laquelle il revient de ses balades, nous dînons ensemble, discutons, partageons, sortons parfois mais rarement, vers vingt-deux heures je me mets au lit pour lire, il passe une heure et demie à dérusher ce qu’il a tourné et monté, beaucoup de films qui n’ont jamais été présentés, aujourd’hui disparus. La dernière année, la maladie évolue plus rapidement, il souffre beaucoup. Il sent qu’il n’en a plus pour longtemps, il en discute avec les médecins qui confirment. Quelques mois, pas davantage. Il a immédiatement cette idée de vendre la librairie, acheter un camping-car, et partir en tout sens à travers l’Europe, à la rencontre des gens, toutes sortes de gens. Il réalise les films dont je t’ai parlé tout à l’heure, tous ces portraits qu’il donne ensuite, qu’il laisse se montrer d’eux-mêmes, selon le désir des personnes filmées. Je suis triste, au départ, je pense que quand je retrouverai notre maison ce sera certainement sans lui. Puis je m’habitue à cette exploration. C’est un voyage très gai. Très lent aussi, soumis à la santé d’Élie. Nous découvrons le chemin à venir au hasard des rencontres et des envies. J’ai maintenant beaucoup de souvenirs de tous ces pays, et suis heureuse qu’ils composent les dernières images que j’ai d’Élie. Trois mois avant qu’il ne meure, il est contacté par le directeur de la programmation de la Cinémathèque de Toulouse. Ils veulent organiser une rétrospective de ses films. Élie est très excité de cela. Tous ses films programmés et multi diffusés sur une dizaine de semaines. Une rencontre avec le public est prévue le jour du lancement. Élie est très nerveux. Nous arrivons dans la région bien en avance, fin avril, la rétrospective démarre première quinzaine de juin. Nous visitons le Languedoc, nous baignons sur les côtes de la Méditerranée. Dès qu’il le peut, Élie se rend à la Cinémathèque, rencontrer les organisateurs, vérifier les conditions de diffusion, les choix de programmation. Il s’impose peu, il est surtout étonné, étonné et évidemment heureux, de voir que son œuvre intéresse de nombreux spectateurs, qu’ils la connaissent, qu’ils cherchent à en comprendre les approches, les axes de réflexion. On le reçoit avec élégance et respect. Ces visites restent toutefois limitées. Ses déplacements sont douloureux, le fatigue infiniment. Ses genoux sont gonflés, son dos se voûte. Le cycle s’ouvre avec La lune verte (1987, 192 min), qui s’intéresse à une peintre, une femme du Chili, de la péninsule de Chiloé, qui fabrique des œuvres d’une minutie inquiète, avec des mots et des chiffres minuscules qui s’enchevêtrent dans des traits de couleurs mattes, des couleurs qui sont faites d’herbes hautes et de vase et d’argile et de poissons aveugles qui dorment dans les mers grises qui s’étendent à l’Est de la Péninsule, et qui lui expliquent qu’elle peint avec la nuit. C’est un documentaire fiévreux et mystique. D’une mémoire trop lointaine pour qu’Élie sache l’exprimer. Il dit : « bizarrement c’est le documentaire le plus proche de mon état d’esprit de mes dernières années, et je suis surpris de l’avoir tourné si tôt dans ma vie ». La salle est comble. Élie avance droit avec son corps absurde. Il tourne des yeux vifs et malins. Il ouvre son discours ainsi, peu importe qu’une idée soit plus ou moins neuve, ce qui compte, c’est qu’elle le devienne. Une phrase de Canetti pour lequel Élie a une passion. Une certaine prétention, je l’admets, mais il veut qu’on garde de lui l’image d’un homme cultivé. Il fait rire à de nombreuses reprises. À la fin de la projection il est longtemps applaudi. Le cycle fera de bonnes entrées. Assez pour qu’Élie comprenne que son œuvre ne va pas disparaître avec lui, qu’elle intéresse un public d’une nouvelle génération, qu’elle sera encore diffusée. Il dit, et ce n’est pas si mal, pour un type seul. Et son souffle restera chaud. Après la projection, je rentre seule, je suis fatiguée, il me glisse un mot, à lire plus tard. Il écrit, j’adresse une lettre à un ami, l’un de mes rares amis, je m’y plains, de tous les maux qui sont déjà ton quotidien, je m’y plains de tout et de mon sort, c’est le début de l’après-midi et je m’y purge, chaque mot est net, précis, j’écris que je m’ennuie, que rien ne vaut le coup, etc., je la poste aussitôt, dans le même songe, la même mélancolie, mais le soir il n’en reste plus rien de ce dégoût et de cette rancœur. Je repense à la lettre, déshonorante, je me sens stupide, futile, bon, voilà, et je n’y pense plus. Huit jours plus tard je reçois un retour de cet ami, il me conseille de vivre autrement, de ne pas me mettre à l’écart, de ne pas me plaindre d’être seul. Mais ne le sommes-nous pas tous, je te laisse conclure.

 

Élie Madero, témoignage photographique </h2

 



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1ère mise en ligne 27 juin 2013 et dernière modification le 10 janvier 2014.
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