Claro ment

Antoine Volodine sait-il comment Lutz Bassmann se sert de lui ?


On lit, en prison. On a même beaucoup de temps pour lire. Il y a des bibliothèques, en prison. Alors évidemment c’est un puissant dérivatif. Evidemment aussi qu’une oeuvre toute basée sur les vies imaginaires, mais les vies imaginaires de mondes noirs, avec de la violence, des conspirations, un monde qui finalement ressemble au nôtre comme un fin décalque : juste un tout petit peu d’ordre en plus, juste quelques secondes de plus en avant dans la fuite du temps, peut fasciner un homme, jusqu’à lui faire emprunter les travers stylistiques d’un autre.

Reste qu’à Antoine Volodine, traducteur de Maria Soudaieva, on a déjà fait le coup : pour annihiler un des livres les plus surprenants, et les plus dangereux, de la récente histoire littéraire, on fait courir le bruit qu’il a été rédigé par son traducteur, qu’il ne dénote pas un état, ou une révolte du monde, mais la simple fantaisie d’un auteur de province, au demeurant très secret.

Claro est un traducteur physique, un traducteur d’exception, en ce moment au corps à corps avec Pynchon. Donc, quand il voit une phrase, il décrypte des harmoniques qui, à nous, sont relativement inaudibles ou invisibles. Par exemple, la page 97 de Lutz Bassmann (mais j’ai ouvert au hasard les Moines-soldats) :

Un univers prolétarien du secours

Seuls ceux que j’aime, écoutez !
Comme il n’obtenait aucune réponse, Monge reprit sa respiration et s’immobilisa une seconde, et il répéta :
— Seuls ceux que j’aime, seuls ceux que j’aime, écoutez !
La phrase se perdit. De nouveau elle s’effilocha et disparut dans le noir du tunnel. La nuit absorbait tout. Il faisait chaud, on étouffait, on luttait contre la peur. Pour ne pas avoir l’impression d’être mort, Monge lançait devant lui la formule rituelle, comme là-bas on lui avait conseillé de faire le plus souvent possible. Son cri ressemblait au mugissement qu’on émet à la fin d’un rêve, quand le visage appelle au secours pour que les yeux s’ouvrent ; quand le corps se débat pour basculer dans un autre monde. Vous avez déjà vécu ça, vous aussi, sans doute. Non ?...

L’usage de l’apostrophe, la récurrence installée : en apparence, Volodine.
Le culot du passé simple, et la douce régression vers l’imparfait pour l’effet de réel : en apparence, Volodine.
L’attention au langage, mais, si on lève la trappe, la nuit, la peur : en apparence, Volodine.
L’appui sur les consonnes riches (vous avez compté les e muets ? Statistiquement, il n’y a que Volodine, après Perec, mais exprès, pour refuser à ce point l’usage du e muet), mais aussi l’humour second degré (le mot mugissement dans un rêve, vous y croyez...), ou bien ce point d’interrogation suivi de trois points, avec effet rhétorique sur interpellation lecteur : il faudrait croire qu’on reconnaît Volodine, mais un Volodine qui ferait exprès d’utiliser de grosses ficelles pour laisser croire que ce n’est pas lui ? Non, moi je le connais, Volodine : un type franc, direct, un type qui vous sourit, un écrivain suffisamment attaché à ses propres livres, assez à faire avec son oeuvre, alors arrêtez...

Donc Claro ment : mais pas exprès, je suppose que ce n’est pas une intention, une conspiration, ou encore une manipulation parce qu’il serait pris lui aussi dans ces tractations entre grouspucules, donant donnant, moyens de pression etc... Claro donc écrit ce matin, dans son Clavier cannibale, la phrase suivante : Antoine Volodine, pour notre plus grand plaisir, souffre de bilocation exotique. L’allégation ici est claire : à peine sorti lui-même de cette machination qu’il nous livre en réécrivant Flaubert, se laisserait prendre à ses propres miroirs en faisant de Volodine le Flaubert de Bassmann etc, enfin qu’il n’y aurait qu’une seule plume et que Volodine, non pour l’appât du gain (dans ce cas il serait allé chez un autre éditeur) mais pour renforcer la crédibilité de Bassmann en éditant les deux opuscules chez un éditeur dont on connaît le lien avec les mouvances gauchistes, et même armées... Allons, ça fait un peu trop, non ?

Reste qu’on est en droit de se méfier. Il y a du Soudaïeva dans Bassmann, même si la prison a remplacé l’asile. Sans des années de prison, on ne peut pas écrire ça : Volodine n’est jamais allé en prison, que je sache. Je veux bien qu’il soit imaginatif, et même un inventeur d’imaginaire à muscle, depuis son premier livre.

Et ces brusques accélérations noires, on sait bien que ce n’est pas un amateur en écriture qui les invente, encore Moines-soldats, p 176, rien que la syncope avant le double point de l’incise, ou ensuite la bascule des notations physiques extérieures à l’univers mental intérieur, oui il y a de quoi se tromper :

Et ainsi s’était déroulée la nuit : souvenirs de tas de cailloux en noir et blanc, reprises grondantes et ahanements du moteur Diesel, cahots, odeurs de sueur, de linge sale, appels lancinants, disharmonieux, demi-sommeil, méditation sur l’humanité mourante, sur la guerre noire qui l’avait menée dans le gouffre, sur l’impossible renaissance, sur la fin.

demi-sommeil : 4
méditation sur l’humanité mourante : 11
sur la guerre noire qui l’avait menée dans le gouffre : 14...
sur l’impossible renaissance : 8
sur la fin : 3
Résolution du 4 en 3 par le passage au 14 après le 11 : un maître de la prose et de la symbolique secrète des nombres premiers...

On trouve déjà des entreprises de dissémination des Haïkus de prison de Lutz Bassmann : que l’éditeur et l’auteur aient choisi un blog tenu du Japon pour propager leurs haïkus devrait déjà inciter à la méfiance ( v o i r). Patrick Rebollar, c’est connu, s’est introduit auprès de Volodine. Manipulé ou manipulateur, on peut dire que c’est du marketing bien fait : venir nous dire depuis le Japon, a raison d’un extrait par jour, qu’il s’agit là d’un texte génial, méconnu, à découvrir d’urgence, bravo les amis. Quitte à me fâcher définitivement avec Rebollar [1], lequel en rajoute ce matin, via vidéo YouTube qu’ici j’insère : Lutz Bassmann aurait visage...

Dans le savant contrejour, et la diction de la voix, qui ne reconnaîtrait pas la silhouette et la voix [2] ? Mais on ferait alors le même coup qu’à Volodine : un effet de contre-jour et d’anonymat, et Lutz Bassmann devient la seule fiction digne qui paraisse en librairie ces jours-ci (Claro préciserait : depuis Madman Bovary ?) Preuve ci-dessous :

Donc, depuis ce matin, et comme par hasard à 2 semaines exactement de la mise en librairie, annoncée le 2 mai, voilà un site Lutz Bassmann [3], et, comme par hasard, c’est le jour même que Patrick Rebollar nous en informe, et c’est le jour même que Claro distille ses allégations sur un prétendu jeu d’hétéronymes au bénéfice de Volodine : manipulation, c’est trop organisé, ça ressemble trop aux pratiques de Verdier. La preuve ? C’était au Salon du livre, il y a trois semaines, j’avais croisé Gérard Bobillier, de Verdier [4], il tenait à la main un banal sac de plastique, il m’a sorti les deux livres : – Regarde, m’a-t-il dit... – Oui, je sais que vous allez sortir ça, j’ai dit.... – Mais lis, il a insisté. J’ai ouvert au hasard, et moi aussi j’ai lu trois paragraphes des Moines soldats, deux haïkus : – Merde, il a fait ça, j’ai dit.... – T’as tout compris, a dit Bobillier, qui a repris les livres et s’est fondu aussitôt dans la foule.... : il s’agissait donc que je croie moi aussi, en quelques secondes, à la fausse identité prétendue, au coup de bluff monté sur Volodine, sous le nom post-exotique de Bassmann....

Il y en a assez désormais, de réduire la littérature à des coups, des manipulations, des conspirations, de faux auteurs, de faux noms. Je m’insurge d’autant qu’il n’y a pas d’être plus aimable et poli et d’attentif à la langue et d’indifférent à la publicité qu’Antoine Volodine.

Et, imaginez qu’il ait écrit ces textes : vous croyez franchement que, pour donner illusion à la personne de Bassmann, il soit allé les confier aux frères Ruffel, experts en sites bizarres comme Chaoid, et dont l’un a déjà écrit une thèse sur lui, Volodine ?

Dans l’idée Bassmann de la littérature, la manipulation, la conspiration font partie du jeu : il s’agit quand même au départ de délits politiques, de logiques de coup d’état. Une poignée de gens d’un autre temps, quand on s’imaginait la révolution, etc., monte une opération de marketing littéraire aux dépends de Volodine, qu’ils tiennent (Volodine ayant malheureusement accepté, autrefois, participation de Bassmann à son post-exotisme).

Et s’il avait suffit de dire, plus honnêtement : Lutz Bassmann a peut-être fait dans sa vie des choses pas avouables ni recommandables, qu’il paye en prison, mais son livre est un grand livre sur la révolte, la colère, le rêve, et aussi l’enfermement ?

Vous ne me croyez pas ? Alors lisez Lutz Bassmann, et dans le détail. Gare aux rêves, mauvais rêves. Et, si vous le l’avez pas fait déjà, lisez Songes de Mevlido, de Volodine, étudiez, comparez.... Ne vous laissez pas manipuler. Et pardon, Claro.

Lutz Bassmann cher Verdier, en librairie le 2 mai
Photographie en haut de page : dans la vaste opération de perturbation menée autour des écrits de Lutz Bassmann, l’auteur et l’éditeur n’ont pas hésité à solliciter Lise Serfati pour les photographies de couverture. La photo vient d’une série américaine de 2005, voir aussi sa participation à What you think now about Irak.

[1à noter que, se voyant en difficulté, PR ajoute le soir même à son billet que le mien ci présent serait une oeuvre d’humour : c’est bien la première fois en 50 balais et quelques qu’on me dit que j’en ai, de l’humour...

[2la silhouette et la voix : Stéphanie Béghain que, comme par hasard, on trouve déjà dans le n°8 de chaoid revue, performant les 9 Lyriques de Joris Lacoste : et Joris lui-même, c’est encore un pseudo de Volodine (lequel est au sommaire du 6...), d’après vous tous ? Pas besoin de grand talent d’enquêteur pour remonter les liens de tout ce petit monde...

[3comme si l’équipe de chaoid plus Verdier n’était pas capable de monter un faux site, ou bien qu’un site attestait de la réalité d’une personne : et moi, je n’en ai pas, des faux sites, ou des sites sous faux nom ?

[4de même, au dernier Marathon des mots de Toulouse, le samedi en fin de matinée, nous étions sur une terrasse avec Bobillier, Volodine, Christian Thorel d’Ombres Blanches et Didier Daeninckx : j’ai dû m’éloigner pour un débat sur Julien Gracq – jusqu’ici il ne s’était rien passé, la présence de Daeninckx aurait dû me mettre en garde, et moi j’aurais dû mettre en garde Volodine, qui souriait : les autres préparaient leur affaire. A moins que cela même ne confirme le bruit naissant sur Internet : Lutz Bassmann serait le pseudonyme de Christian Thorel ?


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 17 avril 2008
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