politique du web : zazie tu(é)e

Isabelle Aveline clôt l’expérience pionnière zazieweb


On portait déjà le deuil d’une belle expérience télévision et littérature, le Qu’est-ce qu’elle dit Zazie ? de Jean-Michel Mariou. On porte désormais le deuil aussi du zazieweb d’Isabelle Aveline.

Quand j’ai commencé le web en 1996, zazieweb était déjà là. On s’est croisé bien des fois sur la route. Les choses étaient évidemment différentes : Internet voulait dire d’abord médiation du livre, et zazieweb est devenu, de façon pionnière, bien avant l’arrivée du web 2.0, le premier site d’écriture contributive.

Mais zazieweb a constamment évolué : on y découvrait sans cesse des ajouts ou ouvertures à de nouvelles programmations, nouveaux codages. Les articles ont vite débordé la seule réception des livres pour devenir des forums à part entière, s’ouvrir à la petite édition, transmettre les informations et actualités.

D’autre part, une pépinière : combien ont commencé comme intervenants dans zazieweb avant de lancer leur propre expérience, ce n’est pas Poezibao ni Pierre Ménard qui me contrediront. Et Isabelle Aveline, silhouette familière, voix proche, a toujours été des rencontres, débats (l’écouter ici, par exemple), elle était – je m’en souviens – avec nous à la première AG fondatrice de remue.net asso. Encore, il y a moins de 2 semaines, elle bloguait en direct les rencontres et débats du Salon du livre insulaire d’Ouessant, nous offrant de nouvelles découvertes d’auteurs, nous mettant en tiers, à distance, de débats qui sinon n’auraient pas franchi l’île.

Le paradoxe, c’est que les outils développés pour la littérature par zazieweb sont encore exemplaires, là où les éditeurs se refusent massivement aux outils web 2.0, et on n’a cessé de voir, ces dernières années, de grands établissements ou de grandes institutions claquer des dizaines de milliers d’euros, y compris par marché public, pour lancer des outils équivalents, en oubliant un seul axiome : sur le web, ces outils n’existent pas indépendamment de ceux qui les nourrissent et les animent.

Alors, sentiment de gâchis et de tristesse, que je partage avec affordance, remue.net, la feuille, teXtes, Désordre et d’autres. Dans ces périodes de mutation, de bricolage, d’invention, heureusement que certains se portent en avant, cherchent, innovent. Mais en France dans un contexte méfiant, voire hostile, pour cela même. Alors c’est usant, et beaucoup trop souvent l’impression de planches savonnées.

On l’a souvent évoqué avec Isabelle Aveline, et d’autres de la première heure. Pour ma part, pas de regret, il y a 4 ans, à avoir laissé les clés de la maison remue.net à un solide comité de rédaction, pluriel et organisé : là notre force. C’est le même raisonnement, il y a maintenant presque 2 ans, qui m’a conduit à créer une EURL en bonne et due forme, publie.net : à mesure que nos outils se professionnalisent, que notre intervention accueille des visiteurs plus nombreux, et que l’établissement de véritables contenus numériques exige un haut niveau de technicité (je ne l’ai pas, donc je m’associe), pas question de se mettre sous la dépendance de ceux qui nous méprisent : les subventions étatiques ou régionales continuent de se perdre dans des tonneaux percés, les éditeurs ou organismes professionnels du livre, ou médias littéraires, au lieu d’en appeler au savoir faire d’une Isabelle Aveline et reprendre ses outils en marque blanche, préfèrent se rassurer au volant de leurs lourdes camionnettes en tôle. D’autres modèles ont surgi, Mediapart, Rue89, et c’est dans ce contexte que l’EURL est devenue coopérative d’édition numérique, et contribue d’autre part à fédérer interventions, lectures, stages et formations, live-blogging pour les auteurs participants. La confiance de ceux qui téléchargent nos textes, les bibliothèques qui s’abonnent, le modèle très élémentaire d’une redistribution aux auteurs de la moitié des recettes, sert de blindage à nos recherches, parce que ce qui nous rassemble l’exige, trop fragile, trop précieux – et que le numérique est la seule planche viable désormais pour la création contemporaine.

Bon, on ne tardera pas, évidemment, à retrouver Isabelle Aveline sur les routes numériques. Ces soirs où on a envie de tout lâcher, et qu’on se prend parfois une insulte de trop, je connais aussi. Et je vis comme une chance profonde de bénéficier, grâce à l’accueil des amis québécois, d’une année de répit, où enseigner veut dire mettre en partage ces apprentissages accumulés, où j’ai du temps et des outils pour expérimenter, chercher.

Mais, à lire cette lettre par quoi Isabelle clôt zazieweb, on en ferait bien autant, rien que par protestation. Une chance manquée. Et, de notre part, reconnaissance.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 19 septembre 2009
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Messages

  • Bien sûr, un grand grand merci à Isabelle, une grandeur d’âme...

    J’ai eu l’honneur de la rencontrer à Ouessant où nous organisions dans le cadre du 11e salon international du livre insulaire (merci à vous de souligner son implication dans le bouillonnement littéraire qu’elle a relayé depuis Ouessant et de partout où elle est) la première édition de numér’île, une séquence de rencontres pour trouver une solution aux problématiques (éloignement, impression locale, distribution, taxes ...) des écrivains/éditeurs insulaires.

    Isabelle nous a apportés tant et tant ; Isabelle est en pause ; Isabelle reviendra ! Sa pugnacité, je l’ai découvert, est à l’épreuve d’autres combats qu’elle va engager...

    Ce sont des grands moments, inoubliables, de dialogues constructifs que j’ai eu l’occasion de partager avec Isabelle que je ne connaissais pas auparavant (depuis le Finistère, il faut en vouloir pour éviter la case Paris incontournable...). Les échanges continuent. Les idées germent...

    Isabelle reviendra !. Le grand fleuve bouillonne, il suffit de passer le pont, non loin d’Avignon...

    (en illustration, Isabelle à Ouessant 20 août 2009) - photo jlb

  • AVEC CETTE DERNIERE CONTRIBUTION

    A L’ALMANACH POETIQUE,

    ZAZIEWEB alias ISABELLE AVELINE

    nous laisse le goût nostalgique et poétique

    de la belle aventure internautique

    que nous avons partagée passionnément

    un temps, c’était avant les blogs et

    ça nous a propulsés dans nos lectures

    et nos écritures personnelles.

    C’était le temps où je m’appelais Escarbille Bis...

    Je ne retiens que le bon.

    BONNE CHANCE ISABELLE ET MERCI !

    De : Zazweb

    "jamais je ne ressemble à mon visage
    je ne suis jamais ce que je suis
    mon identité larguée aux havres des océans
    nul n’est une île
    nul n’est une île dans la corvée des décombres
    nul n’est une île dans la fragilité des vagues

    sur les rives du saint-laurent
    j’ai misé belle ma part la plus prospère
    un pays est à naître dans les lacets du jour
    j’ai offert mon bout le plus somptueux à la neige
    qui mord mes jours comme un grand soleil d’août ?
    (c’est désormais dans la confusion des choses simples
    que j’existe)

    pays sabbatique
    fermé pour congé annuel
    père noël aux sabots éculés
    connais-tu une histoire sans ferveur !

    J’ai un arbre dans ma pirogue, Rodney Saint-Eloi, Mémoire d’encrier.

    Né à Cavaillon au sud d’Haïti, Rodney Saint-Éloi vit depuis 2001 à Montréal, où il partage son temps entre l’écriture, l’édition et les tournées d’écriture et de conférences. Il a fondé en 1991 à Port-au-Prince les éditions Mémoire et en 2003 à Montréal les éditions Mémoire d’encrier.

    Sur l’auteur :
    http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/saint-eloi.html
    http://www.voixdecrivains.com/ha_steloi.html

    Voir en ligne : La Cause qui cause...

  • Merci Isabelle, merci François - c’est exactement cela : invention, autonomie, collectif

    • Quand une personne a une initiative originale, contributive, ouverte, on ne l’aide pas en France. Il faut être dans le cadre, dans la norme, ne pas en bouger, qu’il n’y ait pas une tête qui dépasse. C’est d’autant plus ironique que tous les politiques proclament sur les ondes et ailleurs qu’il faut que le savoir soit accessible et possible pour tous, c’est donc du pipeau toutes ces belles déclarations.
      Gràce à Isabelle, j’ai pu écrire tous les jours, discuter de mes goûts, parler de ma passion pour la littérature, développer mes dons. Zazieweb faisait aussi de la maïeutique...

      Voir en ligne : mon blog

  • Je voulais juste dire merci à Isabelle, avant de monter la librairie c’est grâce à son annuaire de la petite édition sur lequel j’ai passé des heures que j’ai trouvé les nombreux "petits" éditeurs qu’aujourd’hui nous défendons avec vaillance et bonheur. Par la suite je les ai rencontrés en vrai, ces éditeurs courageux, et elle aussi je l’ai vue en vrai et c’était toujours chouette sa visite.
    Bonne chance, bon vent et à bientôt. Pour le reste et la fin ...je cesse là, sinon je vais devenir grossière.
    Sandrine

    Voir en ligne : librairie ouvrir l’oeil

  • Le web 2 oui.
    Mais l’internaute doit participer aussi financièrement, sinon l’hégémonie du modèle US va nous bouffer toute nos cultures.
    Car qui dit financé par la publicité dit trafic pour avoir quelques cliques sur les bannières flashouilleuses.