Martin Winckler | l’homme qui voulait qu’on l’oublie

Alors j’ai fait deux pas et je lui ai tendu la main. Il l’a regardée avec surprise, l’a serrée rapidement, comme soulagé de pouvoir en finir et de me congédier et puis s’est de nouveau tourné vers la fenêtre en grommelant quelque chose que je n’ai pas compris.


Avant-dire : pourquoi un texte pris au blog de Martin Winckler

Est-ce que cela change quelque chose au monde de n’être pas écrit ?

Je viens de terminer ce petit billet sur le chevalier des touches, nouveau blog d’écriture de Martin Winckler. Il se trouve que j’y figure, pour le beau hasard de notre rencontre, mercredi dernier, à 19h20 environ, mais dans cette usure de fin de journée après travail avec étudiants.

Et Marc passe du récit de cette rencontre à un autre récit, qui jusqu’ici n’avait pas d’existence écrite, ni publique.

L’écriture du blog n’est pas réflexive : on y va à l’impulsion, on avance soi-même dans le noir. Bizarrement, dans le métro, nous avions parlé de nos réactions réciproques au séjour montréalais, à ces bureaux alloués par les facs, qui sont des pièces où rien ne gêne le travail et la concentration – Marc a écrit Le Choeur des femmes dans ce bureau de la fac, là où il aurait dû répondre à son invitation par un écrit théorique, et non par la fiction, pourtant au même endroit éthique et pratique, du livre qui vient de paraître. Et j’étais un peu secoué de découvrir qu’il avait commencé ce livre en février, avait écrit quasi en continu, s’octroyant parfois des nocturnes d’écriture jusqu’au dernier métro – problématiques de la vitesse d’écriture qui me sont bien proches aussi.

Mais, après avoir découvert ce matin très tôt ce micro-récit de Marc, l’homme dans le métro, cela croise évidemment mes propres textes après les suicides TGV. Dans le blog de Marc il est déjà recouvert par de nouvelles écritures, comme ce sera le cas ici d’ailleurs.

Le lirons-nous différemment dans cet autre contexte, comme écrit d’un autre, et non plus comme écrit de l’immédiat ?

Je pense à Tchékhov, les nouvelles si brèves. Je pense à Alain Beaulieu, auteur de Québec, qui me parlait hier de l’affinité des auteurs québécois avec l’écriture russe...

Je vole délibérément le texte de Martin Winckler. Propagez-le dans vos propres blogs, il rejoindra peut-être cet homme ? Là pour moi est la question : le geste qui conclut le récit, est-il geste d’écrivain, de citoyen, de médecin ? L’insérer dans un récit, est-ce préserver le geste, ou en faire écriture ? Qui est-on pour intervenir dans la vie de l’autre ? Est-ce que l’exil, être ici où tout du vocabulaire de la vie est différent, nous place de soi-même en telle situation ? Quelle différence y a-t-il si, ce qui permet d’écrire – précisément – ce geste, c’est la technique apprise au même lieu pour le roman de 600 pages ? Si Marc n’avait pas entamé son blog, il y a moins de 2 semaines, aurait-il écrit cette scène de façon aussi directe, sans aucun prisme de fiction ? Est-ce que la pulsion de créer un blog n’était pas liée obscurément au fait d’être dépositaire de telles histoires, trop fragiles pour le passage à la fiction ? Est-ce que notre rencontre, tous deux dans ce bout de fatigue du soir et se retrouvant par hasard sur le quai, et parlant de ces heures de travail là-haut dans la fac, ont compté pour que surgisse dans son blog cette histoire ?... Tiens, voilà que je multiplie les incises à la Franz Karma...

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Martin Winckler | L’homme qui voulait qu’on l’oublie

 

Au printemps dernier, sur le quai du même métro (mais une station plus à l’Ouest, à Côte-des-Neiges) j’étais debout en train de lire un livre de Bill Bryson, The Mother Tongue en attendant de me rendre à l’université quand une silhouette est passée devant moi et s’est dirigée vers le bord du quai. C’était un homme plus petit que moi, peut être un peu plus âgé, portant des vêtements fatigués mais propres. Il s’est approché du quai tranquillement, mais son pas m’a donné tout de suite le sentiment qu’il n’allait pas s’arrêter au bord. Il s’est arrêté, pourtant, une fraction de seconde, et puis il a levé les yeux vers le bout du quai, le tunnel d’où une rame jaillissait, et je l’ai distinctement vu faire un pas en avant.

J’avais dû m’avancer, moi aussi, en le voyant se diriger vers les voies, avec ce réflexe de père de famille qui ne lâche pas ses enfants des yeux et reste toujours en éveil pour pouvoir les retenir s’il leur venait l’idée de se précipiter dans la rue en courant.

Mon bras est parti, a saisi le sien et je l’ai tiré vers moi en disant/criant : « Qu’est-ce que vous faites ? »

Il m’a répondu avec des phrases incohérentes dans lesquelles j’ai cru comprendre « Oui, je sais, faut pas, faut pas, je vais pas le faire ». La rame est arrivée. Je ne savais pas quoi dire. Il a dégagé son bras, il est entré, s’est assis contre la cloison, à l’abri d’un autre voyageur, pendant que je restais debout, comme un imbécile, au milieu de la rame. Je n’avais qu’une station pour prendre une décision. Qu’est-ce que je faisais ? Qu’est-ce que j’avais le droit de faire ? Qu’est-ce qu’il était possible de faire ? S’il avait essayé de se jeter sous le train, il allait le faire de nouveau. Fallait-il que je parle avec lui, que j’essaie de savoir qui il était, pourquoi il avait voulu faire ça ? Il ne se passe qu’une minute, peut-être quatre-vingt-dix secondes, entre les deux stations, mais j’ai pu constater une fois combien les pensées vont vite... et combien il est difficile de se décider quand elles sont si nombreuses.

Il scrutait la vitre mais tournait la tête vers moi de temps à autre, les épaules basses, comme s’il avait eu peur que je le frappe ou que je l’engueule. Il semblait (mais je ne sais pas si, comme le reste, il ne s’agit pas d’une pure interprétation de ma part) avoir envie que je l’oublie, que je le laisse là, que je ne m’occupe plus de lui. Il avait l’air mortifié. Mortifié de n’avoir pas réussi son coup et de ne pas être mort, à l’abri peut-être de la tristesse qui l’avait conduit au bord du quai, et à l’abri de la honte de s’être raté sous mes yeux, par ma faute.

Je voulais faire quelque chose, et il restait hors d’atteinte. C’était clair, il ne voulait plus avoir affaire à moi, mais il n’allait pas me le dire de manière violente ou agressive, il était déjà très confus dans son élocution – il avait peut-être bu, il prenait peut-être des médicaments – il n’allait pas pouvoir me faire un discours sur sa liberté à mourir.

Je voulais dire quelque chose, mais je n’avais pas le temps, et je voulais le faire avant que nos chemins se séparent, parce que je ne voulais pas m’incruster là, dans la rame, à coller au train de quelqu’un qui n’avait peut-être qu’une envie : me voir disparaître moi, la cause et le témoin de son geste inachevé, et avec moi le souvenir cuisant de son échec.

La rame ralentissait. Je ne savais pas quoi faire. Je ne savais pas quoi dire. Je ne pouvais pas rester. Je ne voulais pas descendre en lui tournant le dos.

Alors j’ai fait deux pas et je lui ai tendu la main. Il l’a regardée avec surprise, l’a serrée rapidement, comme soulagé de pouvoir en finir et de me congédier et puis s’est de nouveau tourné vers la fenêtre en grommelant quelque chose que je n’ai pas compris.

Et puis je suis descendu de la rame, et elle l’a emporté. Et depuis, bien sûr, chaque fois que je prends le métro, je me demande ce qui lui est arrivé ensuite.

 

© Martin Winckler / Marc Zaffran.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 20 septembre 2009
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