le livre est ce qui supporte l’écriture

pour inciter à la lecture et relecture des Petits Traités de Pascal Quignard


Comment ne pas être hanté par la mutation dont nous sommes les agents requis, pourtant devant tout ce que nous sommes au modèle bouleversé et déjà obsolète ? Aujourd’hui, ai tenté de le résumer dans préface à un très beau travail dont je ferai bientôt état [1]


Débat qu’on a déjà abordé plus d’une fois, dont récemment à partir de l’étude d’Alain Pierrot : Y a-t-il une frontière livre dans le numérique ?. Comment avancer dans l’intérieur même de cette mutation sans revenir encore et encore à l’histoire même, celle qui constitue notre présent, de la langue et de ce qu’elle nomme, et toutes les figures par quoi cela a pu cristalliser, dont le livre ?

Du coup, je reprends cette lecture qui ne s’est jamais éloignée de moi depuis août dernier, les 40 Petits traités de Pascal Quignard rassemblés en 2 tomes Folio [2], et publiés originellement chez Maeght en 1990, bien avant le vrai départ du déploiement numérique. Or, pas de lecture plus urgente que celle-ci, qui nous donne l’écart, nous contraint à une complexité amoureuse.

En voici un exemple, page prise au chapitre Liber (mais il y a Pagina, La bibliothèque, Les premiers codex, Lectio...).

FB

Photo : musée du Moyen-Âge, hôtel de Cluny. Les guillemets dans les extraits sont de Pascal Quignard.

 

Pascal Quignard | Liber (extraits)


 

Le terme de livre ne peut être défini. Objet sans essence. Petit bâtiment qui n’est pas universel.

*

Le livre est ce qui supporte l’écriture. Mais le petit papier manuscrit (la petite feuille volante) ne constitue pas un livre.

Le livre renvoie à une métamorphose qui supplée son écriture manuelle. Mais tout ce que les éditeurs font imprimer, mettent dans d’immenses silos, diffusent et vendent sous ce nom, est loin de définir un livre.

Le livre est une certaine « maniabilité ». Pour peu que les livres aient un sens, ce sens l’usage de « lecture » qui les voue comme « livres » – cela non seulement des mains de ceux qui les lisent, mais des mains de ceux qui les font, et tout autant des mains de ceux qui les écrivent. Or, ce qui fut gravé sur la pierre, certains vieux tessons de céramiques, des parois de murs ou de statues, la mosaïque longtemps translucide, peu à peu transparente d’un vitrail, de vieilles tapisseries aussi, certains volumes même – si peu maniables qu’ils fussent – ne furent-ils pas parfois exactement des « livres » ?

*

Il n’y a pas « le livre ». Il y eut des livres. Objets fabriqués, parfois sujets à commerce. Mais le commerce ne les définit pas. Tous les livres qui furent ne furent pas mis en vente. Leur fabrication ne les définit pas davantage. Un livre n’est pas une « reliure », un « papier ». Pas plus un « nom » ainsi que le désignent les éditeurs d’art ou les libraires spécialisés dans la commercialisation des « exemplaires de tête ». Leur écriture ne suffit pas à les définir. Une écriture privée, et solitaire, secrète, et manuscrite, ne saurait être un livre. Le texte littéraire dans ce sens se définit comme ce qui se suppose, dans son écriture, une « forme de livre », une « matière à lecture ». Un acte notarié, une correspondance d’hommes célèbres – une fois publiés sous forme de livres – ne sont pas des livres. Il y eut tout à coup des écritures appelées par des supports particuliers, et vouées à des fabrications particulières. L’Odyssée d’Homère n’était pas exactement un livre. La Délie de Scève est un livre. Et je préfère la lecture de L’Odyssée à celle de la Délie. Montaigne La Fontaine, La Bruyère, voilà des « livresques ».

*

De nos jours ce qui est nommé livre est le « codex typographique ». Parmi les temps, les matières, les langues, les écritures, les procédés de fabrication, les perceptions des espaces, les voeux étranges que nourrissent les différentes espèces de « lectures » que les sociétés connurent – du moins pour le si petit nombre d’entre elles qui écrivirent – que suppose la forme d’un livre de cette nature ? Que suppose un « codex typographique » ?

*

(Conditions de possibilité.

Non pas histoire du livre. Non pas genèse du codex. Mais ce que la forme du livre moderne (sous le coup de laquelle tous les manuscrits que nous écrivons tombent – à la merci de laquelle ils s’asservissent déjà alors même que nous les pensons, à l’état de « projet », à la merci de quoi ils « supplient » passionnément alors même que nous les écrivons, à l’état de « manuscrit ») suppose. Suppose d’elle-même physiquement. Traditions que le livre, l’écriture épousent aussitôt, et épousent matériellement. Sédimentation – plutôt qu’histoire – à laquelle ils s’échangent sur le champ.)

*

L’écriture tout à la fois matérialise et rompt en morceaux la langue jusque-là continue, magique, venteuse, invisible, aérienne. L’écriture précipite la langue.

Le livre est le seul précipitat de langue. « Liber » est le nom de cette cristallisation et de ce démembrement des parties de la phrase parlée. Des sortes de concrétions à partir de la mise en visibilia et de la mise en silence des langues. Les livres sont des solides de langue, dont l’échelle va de la main à l’oeil, et qui demeurent quelques siècles, avant que le temps, ou les hommes, ou la disparition des hommes, en anéantissent l’usage, ou qu’ils ne retombent en poussière. Et pour quelque part d’eux-mêmes s’échangent de nouveau à l’air qu’ils avaient démenti, chassé au loin et extirpé d’eux-mêmes, de leur petite masse silencieuse.

*

L’écrit est une petite plante parasite qui pousse parfois dans les langues. Plante dont la fleur n’est pas la fleur propre à la langue. Coquelicot en sang dans le champ de céréales jaunes.

Des livres (qui tirent aux deux bouts de la chaîne d’or leur vitalité d’autrui), des orchidées, du gui. Arbres peu à peu crevés sur lesquels ils se développent. Langues décrépites. Lecteurs mourants. (Mais ils mourraient sans les livres.)

 

© Pascal Quignard, éditions Maeght, 1990. Repris Folio, 1997.

[1Voici, en avant-première, cette préface, sans dire pour l’instant à quoi elle se rattache :

Nous avons cette chance d’une mutation. Et ce que rassemble ce projet en dessine les formes.
Et même aussi embryonnaire, précaire, les machines imparfaites, même en y avançant à tâtons.
Mais comment on ne saurait pas, pour toutes les époques de la littérature, que c’est de l’intérieur même de chaque fracture qu’est choisi ce qui reste ?

Cela ne nous confère aucune garantie. Seulement, on abandonne sans trop de regrets le paysage ancien. Les textes du passé, c’est en soi qu’on les porte : ce sont des voix, l’ordinateur s’en accommode, et les relève.

Ce n’est même pas un choix. Si la littérature apprend une seule chose à qui l’approche, c’est l’idée de sa nécessité. Accepter cette bascule numérique de l’écriture ne participe pas d’une décision, mais s’induit seulement comme cette logique propre au chemin.

Comment ne pas explorer maintenant les ciels ou les puits qui s’ouvrent ?

On a dit, pendant longtemps, que c’était la principale mutation depuis l’apparition de l’imprimerie. Mais, à mesure que nous avançons dans l’intérieur de cette mutation, nous revisitons l’histoire brève du livre : la mutation numérique s’apparente bien plutôt à ce passage plus ancien, et plus radical, du rouleau au codex.

Ainsi, dans cette exploration à tâtons des anciens labyrinthes, mais aux parois gravés de très anciens textes, et tous ceux qui nous ont menés au bord du présent, c’est la totalité des paramètres que nous pensions faussement stables, qu’il nous revient de reprendre un par un, comme on apprenait même écrire, à tracer des lettres (depuis quand ne traçons-nous plus de lettres ?).

La page est sans doute le meilleur emblème de cette mutation. Du rouleau au codex, il lui avait fallu des décennies, presque deux siècles, pour trouver son propre système de convention, gauche à droite ou droite à gauche ou les deux en aller-retours, et de haut en bas ou de bas en haut. Le codex, en se fixant sur la forme rectangle, a établi ses propres repères, et c’est en les interrogeant rétrospectivement qu’on découvre leur complexité.

Les marges, dans nos livres, c’est d’avant l’imprimerie qu’elles ne sont pas symétriques dans la tourne : sur l’écran, qu’on ne tourne pas, qu’en advient-il ?

Et la couleur de l’encre, sur le papier qui n’a jamais été blanc, elle n’a jamais été noire – et c’est ce léger décalage dans le gris qui détermine l’interligne : pourquoi ? Alors sur nos appareils de poche, qui font téléphone et musique, on en fait quoi, de ça ?

On a appris que l’oeil ne lisait pas linéairement : il balaye la surface page, repère les ancrages diacritiques, établit son point de retour en haut à gauche, et c’est de ce mouvement permanent que le mental réorganise la linéarité des phrases (ainsi d’ailleurs la recomposition du rêve) : et quel lien faire ici avec cette très étrange et forte phrase de Franz Kafka, « La force d’une image, c’est le temps qu’on met à prononcer les mots » ?

Et ainsi de suite. Si Gertrude Stein dit que, pour elle, l’arme du récit c’est la coupe des paragraphes, comment construire récit en « texte liquide », qui se recompose selon le grossissement que vous, lecteur, assignez au texte ?

Et, jusqu’au 17ème siècle (en tout cas jusqu’à Giordano Bruno), lire c’est à haute voix, c’est lire pour les autres. Le lien, sur la même page, de l’image et du texte est resté une composante permanente, la voix s’est absentée : mais nos nouveaux supports les associent à égalité, et même l’image animée en filigrane au lieu de l’image fixe dans la marge. Il s’en induit quoi, pour dire le monde, et l’imaginer, ou l’appréhender comme inconnu ?

Et si la littérature retransmettait dans l’écart cette expérience même du monde, celle-ci se constitue directement, et en temps quasi réel, sur le support même où nous lisons. Ce n’est pas un fonctionnement neuf, Baudelaire l’a déjà analysé dans Le peintre de la vie moderne : mais il bouleverse la fonction même du récit ou de la fable, l’autorise à se propager dans le même temps réel, l’instance de publication devenant im-médiate, au sein même du corps monde – et c’est l’ivresse de cette fluidité du langage, où il devient si facile aussi de se perdre.

Voilà. C’est notre atelier. Il est neuf. Il bouleverse aussi les repères symboliques : qui est écrivain, qui ne l’est pas, et est-ce que ça a de l’importance ?

Ce qui nous rassemble : dans cette avancée à tâtons, c’est l’expérience directe qui compte, et qu’elle ne puisse se constituer, puis se transmettre, qu’ensemble.

C’est ce qui résonne dans l’expérience ici présente, et qui met toutes ces questions, une par une, en mouvement, chantier, convocation, et l’objet même – sa pluralité, sa puissance immatérielle.
Et que la confiance qui nous rassemble c’est celle-ci : qu’il y ait encore, ici et maintenant, dans cette expérience même, littérature.

 

[2Voir sur publie.net la lecture très poussée qu’en fait Benoît Vincent : Le Revenant.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 27 janvier 2010
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