se former comme écrivains

programme Première Ovation à Québec, retours scène


J’ai toujours en tête cette attaque de Michel Tournier en Une du Figaro littéraire, en 1993, dans un moment de déploiement et questionnement des ateliers d’écriture : Est-ce qu’ils veulent faire de tout le monde des écrivains ? , je cite de mémoire, voir Apprendre l’invention pour détail.

Non, en France on a pris un autre biais : en quoi la pratique de l’écriture change-t-elle notre relation à la langue, à sa transmission d’une part, à notre capacité à mieux nous frotter au réel d’autre part ?

En quinze ans, combien de stages d’enseignants, d’interventions en dispositifs de formation, d’ateliers de terrain depuis les Beaux-Arts Paris et Normale Sup aux sans-abri de Nancy...

Au Québec, une autre approche. En fac, départements de création littéraire. Il sera temps au terme de l’année de revenir sur le fond de ce que j’ai appris, comme de ce qui me sépare de l’expérience québécoise, les contradictions qui la traversent tout aussi bien (et même de façon très symétrique).

Donc surtout pas un article qui aurait pour titre : former des écrivains – mais bien, et radicalement autre : se former comme écrivains. En France aussi le terrain se déplace : Le Motif installe ses premiers cycles de formation (réservé auteurs Agessa). L’an passé, dans ma résidence Région Île-de-France à la médiathèque de Bagnolet, le plus intense aura sans doute été cette suite de séances ouvertes du vendredi, où se mêlaient blogueurs, auteurs, bibliothécaires...

Des deux côtés de l’Atlantique (en tout cas on y travaille ensemble, et on échange), des questions similaires : comment rendre possible une culture du numérique ? La semaine dernière, à Montréal, avoir pris 1 heure pour décortiquer l’idée de traitement de texte, l’historiciser, et l’apprivoiser comme instrument. Ça aussi, de plus en plus fondamental pour moi, j’y reviendrai : on ne conçoit pas d’enseignement de Beaux-Arts sans pratiquer Photoshop en même temps que le dessin d’après modèle vivant, on ne s’embarque pas dans des études de géographie sans introduction à Illustrator – mais pour l’écriture personne ne se mêle de vous parler de métadonnées ou d’approche raisonnée des notions de page, polices, marges, portabilité.

Avançons : former des écrivains, ici au Québec c’est une idée admise. Dans sa complexité : ce programme Première Ovation lancé par la mairie de Québec a un contexte politique très précis – la culture vive c’est Montréal, ville où les deux langues se superposent tout le temps, où les US sont à portée de bus. Québec, ils disent entre eux, amicalement d’ailleurs, la vieille capitale. D’où ce vocabulaire qui m’est étranger : une relève littéraire – ça veut dire que les vieux comme moi on dégage ? Pas envie tout de suite !

Mais comment ne pas saluer un programme qui prend en compte la professionnalisation et l’aide matérielle à de jeunes artistes à mesure qu’ils s’impliquent dans le métier ?

Avec deux volets d’expérimentation : l’un basé sur le mentorat, l’auteur confirmé et le débutant avec un nombre délimité de séances communes sur un texte en cours, l’autre basée sur un travail d’atelier, donc en groupe.

On me l’avait gentiment proposé, mais j’ai décliné la proposition de mentorat – je ne le sentais pas. Après avoir vu les démarches mises en place, je crois que je serais moins timide. Mais non, résolument je préfère le groupe pour faire la médiation.

J’ai donc mené 10 séances de masterclass où – et trouille proportionnelle – j’avais affaire à une dizaine de personnes extrêmement diverses, mais ayant toutes déjà publié.

Et donc, territoire de légitimité, ceci : je ne suis pas là pour conseiller, aider, ni intervenir, mais ensemble on prend une thématique précise, un questionnement qui nous traverse tous, cinétiques, cadrages, images, formes syntaxiques, repérages champ contemporains, amont de l’écriture, équilibres poétique/narratif etc., et on confronte comment chacun investit ce territoire, depuis ce qu’il demande à la littérature...

Drôles de séances, rien à voir avec la fac, où il s’agit d’abord de transmettre. Mais oui, expérimentation vive, lectures, circulations des textes, machines ouvertes sur les tables, multiplication des échanges concrets...

J’ajoute :
- que c’est l’Institut canadien de Québec qui se charge pour la ville de la mise en oeuvre. Conséquence : c’est à la bibliothèque principale (et qu’elle s’appelle Gabrielle-Roy n’est pas mineur. La bibliothèque comme lieu essentiel de la communauté des auteurs, s’y installer, y travailler parmi tous les autres usagers qui y lisent et écrivent...
- la lecture, ce jeudi 18 mars, mêlait le groupe des mentorés et l’atelier collectif – en quelques dizaines de minutes on avait oublié qui venait de quel groupe. Le lieu : à quelques dizaines de mètres de la bibliothèque, la librairie Pantoute. Quelle légitimité ou besoin à une librairie d’investir, juste au-dessus de ses locaux, dans une immense et très belle salle d’un ancien lieu industriel en brique, avec bar, tables, estrade et vue sur ville ? Et qu’on y exerce la littérature ? Le Studio P est déjà un point de rendez-vous essentiel dans la vie culturelle locale, on l’a bien mesuré au moment d’Haïti. Il y avait 125 personnes présentes ce jeudi pour la présentation des travaux. Le partage de littérature devient part intégrale de ce que représente la librairie pour sa ville.

Ci-dessous, cinq parmi les 13 intervenants-lecteurs, chacun selon sa posture, poésie (Mireille Gagné), roman jeunesse (Hélène Rompré), pure incursion dans la langue québécoise (Valérie Harvey), performance avec images et son (Ozdemir Ergin), ou l’accueil fait à Naomi Fontaine. Il y avait aussi Gabriel Marcoux-Chabot, Martine Lacasse, Hélène Lucas, Guylaine Gérin-Lajoie, Emmanuel Bouchard – et les textes de théâtre d’Erika Soucy et Joëlle Bond.

Pensez aussi, à mesure que vous découvrirez ces voix, qu’éditer des auteurs québécois ça peut très bien se faire en co-édition Québec-France, et qu’un billet d’avion AirTransat Québec Paris CDG pour les inviter dans salon ou festival (ou résidence...) c’est 550 euros...

Derrière sa Gibson SG, et le Marshall sagement adouci, tout du long de la soirée, les très belles constructions guitaristiques de Pascal Simard, micro-rythmes chaque fois relançant l’auteur – merci personnel, ainsi qu’à Jean Soucy (son) et Christiane Vadnais. Il s’agit évidemment de mini captations personnelles, camescope à la main...

À visiter : site Première Ovation et groupe FaceBook.

 

Québec, Première Ovation, une lecture au Studio P, le 18 mars 2010 – extraits


Mireille Gagné

« Extrait du recueil en prose poétique Les oies ne parlent pas l’hiver, qui développe les thèmes de l’origine et de l’éternité. Mentorat avec Sylvie Nicolas. »

 

Naomi Fontaine

« Pas écrivaine, pas poète, pas nouvelliste. Jeune fille trouve sa voix dans l’écriture du quotidien d’un village appelé réserve. Uashat, sa source. Désir d’exister. Tracer une empreinte. Partager sa peau d’indienne. » Lire sur Tiers Livre : Kuessipen.

 

Cécile Baltz

« Née en France dans une famille d’immigrants franco-russo-polono-tcherkesse, Cécile Baltz écrit actuellement un roman dans le cadre d’un doctorat à l’Université Laval, et des nouvelles avec l’appui de Première Ovation. Son travail littéraire s’intéresse essentiellement à la littérature comme espace de rencontre entre soi et l’autre. L’extrait lu ce soir est tiré d’un court texte intitulé Rivages. »

 

Hélène Rompré

« Hélène Rompré a peut-être l’air d’une étudiante noyée dans une thèse de doctorat qui s’éternise, mais les apparences sont trompeuses. Elle est probablement en train de rêver à un groupe d’enfants de 8 à 12 dans qui forment une société secrète et deviennent les justiciers de leur école. Talisman, est le premier chapitre de son roman jeunesse.
 »

 

Valérie Harvey

« J’attendais de savoir écrire pour écrire. À 7 ans, je donnais mes textes à ma professeure pour qu’elle les corrige. Je ne vous lirai pas cette histoire de chats qui se battent, puis se réconcilient. Mais avec ce récit, j’ai trouvé le plaisir de raconter, d’écrire, de faire vivre des personnages. Ce soir, je vous lis un extrait de mon premier roman, une histoire d’amour inattendue entre une Charlevoisienne et un charmeur de passage. » Site : Nomadesse

 

Ozdemir Ergin

« Diplomé de la Sorbonne en littérature et philo. Ce soir il mobilisera poétiquement 8 symboliques différentes sur les mêmes photos de Martine Lacasse : L’érotétique de Francis Jacques, la courbe du désir de Bernard Sutter, la symbolique de Yeats, la sensualté de Sait Faik Abasiyanik, la cosmogonie inuit, le luminisme de Fra Angélico, la BD de Tanuguchi et le chant turco-Ottoman. »


Ozdemir Ergin au Studio P


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 20 mars 2010
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Messages

  • Je pense avoir été gâtée et avoir eu affaire à d’autres genres de professeurs. Justement c’est l’analyse de textes qui ensuite devient primordiale. A chaque fois on oppose le conservatoire ou les Beaux-Arts comme système d’apprentissage à la littérature, mais là aussi pour y entrer, il faut un minimum de talent et la barre est haute. Et puis, grande différence entre musicologie en université (plus axée sur la théorie) et conservatoire (axé sur la pratique) et encore, même axé sur la pratique, il y a encore des différences : devenir un concertiste ou bien professeur. Même chose dans les Beaux-Arts.
    De toute évidence, le système français a tout de même produit de grands écrivains, non ?
    Pour ce qui est des USA ou du Canada (disons pour couper court Amérique du Nord), le système est différent car la pensée y est différente. Si beaucoup des grands écrivains de là-bas ont suivis des ateliers d’écriture, ce n’est pas tous ceux qui ont suivi des ateliers qui sont devenus des écrivains confirmés. Loin s’en faut. Un peu comme en France où Proust ou Cocteau et d’autres sont cités comme des écrivains ayant commencé à publier à compte d’auteurs, comme si publier à CA garantissait de devenir un grand écrivain !!
    Ceci dit, je n’ai rien contre les ateliers d’écriture, mais les surestimer n’est peut-être pas nécessairement la chose à faire.
    Personnellement, je croirais encore plus en "Atelier de lecture" avec analyses de textes très poussées (vocabulaire, interprétation possible, différentes grilles de lecture etc.)

    Oh, lala, je me suis lâchée, je crois !!

    Bon dimanche par la même occasion.

  • Université, bibliothèque, atelier d’écriture, atelier de lecture,politiques municipales ou nationales se mobilisent pour promouvoir la culture écrite. Ces institutions oeuvrent pour l’autonomie esthétique de l’individu, elles travaillent pour que l’héritage culturel accompagne les sources du moi à se mélanger aux textes sources, elles cherchent à favoriser le vivre ensemble, la créativité, le rayonnement d’une société, d’une époque.

    Ces lieux d’apprentissages, de pratique, de formation sont vu avec des logiques et symboliques différentes. Assurer l’épanouissement indiviuduel, oeuvrer pour l’accès aux classiques, former des citoyens sensibles, des plumes officielles pour le rayonnement internationale d’une conscience culturelle, puis il y a les personnes qui écrivent dans le carnet numérique pour survivre, se faire plaisir... Tout cela est légitime d’autant plus que ces pratiques émergent des questions éternelles : d’où venons nous où allons nous ? Pourquoi la liberté de conscience est essentielle ? Comment puis-je donner sens à ma destinée entre finitude et eternité ? Quelle est l’importance de réguler le vivre ensemble sur les droits individuels et non sur la raison d’Etat...L’art d’aimer, la justice sociale, la protection de la nature, l’égalité homme-femme...L’anthropologie littéraire doit continuer de prendre la parole et la plume face aux questions personnelles et collectives. Le passage de François BON féconde la démarches de ceux qui écrivent, l’interaction entre les institutions, les deux rives de l’Atlantiques, les styles et les types de questions...

    Si les ateliers de lecture veulent y contribuer à l’élan créateur de François BON cela est bien venu, on attend d’être invités...Où êtes vous ? Au café Temporel, chez vous ? Quand est-ce que l’on peut vous rencontrer à l’oeuvre pour partager une expérience littéraire enrichissante ?