ateliers d’écriture | Kuessipen

"Kuessipen : à mon tour", Naomi Fontaine, Innu


Kuessipen en langue Innu signifie « À mon tour ».

Il est désormais disponible sur publie.net, je vous invite à lire au moins le début en accès libre : Kuessipen, sur publie.net.

Le billet ci-dessous est une étape de travail – dernière mise à jour : le 27 mars 2010. Je le laisse en ligne pour mémoire.

On peut consulter :
- le blog de Naomi Fontaine : Innushkuess.
- une première lecture publique de Kuessipen.

 

1 _ questions


- Dans notre apprentissage de la lecture et du monde, ou bien là où la lecture nous a permis d’apprendre le monde, les premières nations, selon la terminologie d’ici, incarnent une mythologie. Liberté, rapport à la nature, harmonie avec les grands espaces. Est-ce que cela vaut dans le monde urbain d’aujourd’hui, et comment ?
- Dans notre apprentissage raisonné de notre condition humaine, et tout ce qui a pu s’accumuler depuis le Leiris de L’Afrique fantôme, nous savons aussi la haute part de savoir dont disposaient ces peuples : et le crime qu’a été leur asservissement.
- La France a été longtemps pays colonial : on n’a pas fini nous-mêmes l’inventaire, des crimes, de l’histoire factuelle même, de la trace dans l’inconscient. Une littérature naît aujourd’hui dans notre langue, depuis les lieux de l’ancien asservissement : paradoxe que cette langue émergente peut renouveler la nôtre – je hais le mot francophonie qui cherche à régionaliser et hiérarchiser, faire survivre les barrières coloniales.
- Barrières symboliques qui restent : selon le lieu de publication, le poids et l’impact du livre se replacent encore selon la vieille hiérarchie – comment, après 8 mois de Québec, ne pas être stupéfait de continents poétiques, théâtraux ou fictionnels qu’on nous a laissés ignorer en France, tout simplement par non disponibilité, tout simplement par hiérarchies de classement ? Et pas seulement le déni de Pléiade à un écrivain aussi majeur que Gabrielle Roy, ça vaut pour les essais (tenez, Lire les lieux de Pierre Nepveu, ou les Mailloux, d’Hervé Bouchard, ou même le Journal de Saint-Denys Garneau mais tant et tant...).
- Intervenant en création littéraire, mon rôle est d’accompagner l’apprentissage – pour chacun – d’une autonomie. C’est-à-dire, pour chacun, un double mouvement : repérer, à ce qui naît d’une écriture, les enjeux esthétiques qui la manifestent, aider l’étudiant à s’approprier une direction esthétique, et la formuler via des enjeux formels précis, et d’autre part cheminer dans les lectures, se les approprier, pouvoir s’en appuyer. On pourrait presque dire que le travail réel d’écriture, le travail solitaire d’écriture, commence après l’atelier, et que le cours n’est que la médiation qui y conduit.
- Intervenant en création littéraire, le lien que je peux tisser avec les participants c’est ma propre curiosité : ce que je demande aux auteurs qui m’importent, ce que je demande au monde par la littérature. Mais aussi, ce que je demande à leurs textes : établir un rapport de nécessité, d’absolue singularité reconnue à ce que ces textes naissants nous enseignent du monde, me révèlent à moi une part spécifique de l’inaccessible du monde. Du moins, c’est ce qui me conduit.

 

2 _ culture amérindienne


- D’abord, s’interroger à chaque étape de ce qu’on apporte de préjugé ou de savoir pré-construit – ce qu’on a à faire, à chaque étape, c’est se débarrasser. J’ai eu la chance, avant même la rentrée universitaire, d’une rencontre importante à Mashteuiatsh. Le temps soudain tremblait. Probablement il me faudra restituer cette rencontre, retourner à Mashtseuiatsh. Et même, dans l’idéal, en demandant à France Culture la possibilité d’enregistrer. J’ai appris à Mashtseuiatsh que la responsabilité française, vis-à-vis des Innu (transitant par les Jésuites et cet incroyable export du plus réactionnaire de l’église catholique, dans des terres qui n’avaient pas appris à leur résister), avait été même de tuer les noms propres. À Mashtseuiatsh, cet homme qui avait mon âge, et me racontait comment, quatre mois plus tôt, son propre père était parti mourir en forêt, nous disait comment les autres Innus de son âge, placés quasi d’office dans des internats catholiques à l’adolescence, avaient été détruits par les pratiques d’attouchements sexuels autorisés et autres miracles de la modernité – comme si le crime envers eux, il n’y a qu’à regarder les courbes quantitatives de populations, n’avait pas été assez complet. À Mashtseuiatsh, je découvrais comment quelqu’un d’exactement mon âge avait pu vivre jusqu’à ses propres vingt ans selon le mode nomade ancestral : qu’il n’y avait pas interruption du temps.
- La littérature québécoise dialogue évidemment avec ce monde et cette culture. Parfois, par l’expérience même : je suis reconnaissant à Jean Désy de nous avoir accueillis. Écrivain et médecin, il a passé durant des décennies la période de mai à octobre à Sept-Îles, à Anticosti, dans les villages Inuit, et plus récemment immergé dans la population Cri. Dans Toundra, le partage inauguré par Désy n’a plus d’origine ethnographique : le geste d’écriture est passé en avant. Par exemple, dans le texte ci-dessous de Naomi Fontaine, la ville de Uashat constitue l’ancrage essentiel. Uashat, pour Naomi, étudiante en 1ère année et qui souhaite devenir institutrice, probablement repartir à Uashat pour enseigner. Dans les années 50, Uashat est le titre d’un roman qui constitue au Québec une reconnaissance neuve du fait amérindien : mais, dans la fiction, le héros blanc tombe amoureux de la fille de la Réserve. Quand Naomi Fontaine dit Kuessipen, « à mon tour », c’est aussi au roman blanc qu’elle le dit.
- Je marche ici sur des oeufs. Invité, et c’est le pays qui est mon hôte, on n’ouvre pas les placards. On a assez à faire avec les siens propres. Dans ce qu’on écrit, on sait bien comment il y a en permanence à démêler ce qui tient de la part collective d’injustice, et d’horreur : même pour l’Algérie on n’a pas encore fini. On sait ce qu’on doit à l’amitié et la lecture de Chamoiseau, Mabanckou, Trouillot, Waberi et tant d’autres : et qu’on a devoir de le dire ainsi, parce qu’on ne les lit pas comme Bergounioux ou Koltès, mais qu’il y a toujours à maintenir ouvert le combat – le discours de Le Clézio à son Nobel était exemplaire de tout cela. Je n’ai pas à entrer dans l’explication que le Kanada doit mener avec sa propre histoire, pour qu’elle ne soit pas la traditionnelle salle dévolue, dans les musées de Montréal ou Toronto, aux Premières nations et les boutiques pour touristes avec plumes authentiques fabriquées en Chine. Jean Désy a le droit d’évoquer ce qu’il en est d’une réalité où les traces du quasi génocide sont omniprésentes : l’alcool, les suicides et mutilations, les seringues avalées – il n’a qu’à se saisir de son expérience directe de médecin.

 

3 _ s’effacer...


Je dois, pour ma part, rester à la porte. Mais si le texte de Naomi Fontaine m’intéresse, c’est qu’il maintient, dans cette langue même qui a signifié pour les siens la dépossession du nom, et la dépossession du lieu, des catégories d’identité et de spatialité qui sont étrangères à la fondation de cette langue.

Ainsi, pour la notion de temps au travail dans les hommes, on lira le portrait du grand-père, Nikshan – et pas besoin de savoir que ce jour-là nous étions partis de Charles Juliet : la force et le mystère de la littérature, c’est qu’avec un auteur comme Juliet cette fraternité s’établit, et l’écriture s’ouvre.

Ainsi, pour la spatialité, on lira ces cinq lignes de la femme dont la maison est déplacée par les autorités, on lira ce texte sur les clôtures que ne cesseront jamais d’enjamber ceux pour qui se déplacer c’est aller droit d’un point à un autre.

Comment notre langue échapperait, dans sa structuration, à un monde défini par la terre comme propriété, alors que l’absence d’un concept de propriété est le fondement même de la culture amérindienne nomade ? Et c’est bien précisément ce qui ici dérange la langue.

Celui qui conduit un atelier d’écriture n’a qu’un choix : s’effacer. Cela m’est arrivé à plusieurs reprises dans ces quinze ans, notamment avec Phobos. Ou avec quelques solitaires qui désormais publient et, pour certains, animent à leur tour des ateliers. C’est ici, aussi, une écriture de jeune femme qui parle de la condition des femmes : et plus rien n’est limité au fait, si hautement revendiqué, pour la langue, les lieux, mais aussi la beauté, d’être Innu. C’est un texte qui parle du mal qui reste, parce que ce qui a été fait dans le mal ne s’évapore pas quand les causes cessent.

Pour ma part, dans deux mois le travail sera achevé. Du destin de ces textes, livre, publié ici au Québec, co-édité avec une maison d’édition française, diffusé par voie numérique, on verra bien – et de la route de l’auteur. Le texte ci-dessous est une étape de travail, chantier ouvert, repère pris dans la langue : est-ce que cela se partage ? Est-ce qu’il y a importance à faire savoir dès maintenant que ceci s’écrit ?

Uashat est un village de 1200 habitants, à 1100 kilomètres et une douzaine d’heures de route – la 138, citée dans le texte – de Québec. Il y a quelques jours, cherchant sur Internet, il y avait le compte rendu d’une soirée de solidarité aux habitants d’Haïti : à Uashat, on avait collecté 18 000 dollars dans une seule soirée.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 10 mars 2010 et dernière modification le 25 mars 2010
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