Robert Walser | C’est ainsi que vous passez votre jeunesse

"Petite prose" : nouvelle pièce à l’ensemble des récits brefs de Walser, avec perturbation discrète de réalité


Comment comprendre que l’oeuvre de Robert Walser, hors ses 2 romans, ait été si longtemps méconnue en France ? Pourtant, c’est bien ses pièces brèves qui ont eu une telle importance pour Kafka et bien d’autres.

On a dit ici l’importance de cette entreprise de traduction globale menée aux éditions Zoé par Marion Graf – voir Ecrivain en chambre (dans Vie de poète), L’éditeur et l’écrivain (dans Morceaux de prose), ou bien La première fois que Robert Walser a écouté la radio (dans Nouvelles d’un jour).

Avec Petite prose, encore un élément clé : ensemble composé par Walser, publié depuis Bienne dans l’assombrissement de la première guerre mondiale (1917), ces 21 récits brefs en 200 pages sont chacun centrés sur une figure (voir postface Peter Utz pour le contexte). Portraits qui ont comme racine commune l’écriture : Walser lui-même, mais aussi Walser lisant (le texte sur Dickens, aux antipodes d’une approche critique : – Ne lisez pas Dickens !), ou des personnages réels, y compris féminins (Louise), mais comme vus de très loin, avec un zoom pourtant très précis, mais sur le lieu fragmenté qui met en cause, précisément, le rapport singulier de Walser à son écriture, par ou dans cette relation. Donc aux antipodes aussi d’un recueil de nouvelles, mais un travail décisif de fragmentation dont l’enjeu est évident : se saisir narrativement d’un monde, et du fait d’y écrire, sans en appeler aux ressources traditionnelles du roman.

Ainsi, prenez le récit dont j’ai pris ci-dessous un extrait. Walser part d’une figure réelle, l’écrivain Franz Blei. Il utilise, dans la première partie du récit (15 pages, un des plus longs), deux narrations apparemment autobiographiques de ses propres visites à Franz Blei. Et puis il fait apparaître le fantôme et troue le réel : alors, nous, on reste avec quoi ? Est-ce que la figure de l’homme écrivant dans sa chambre gagnerait sa rémanence sans l’entrée du fantôme ? Et comment l’entrée d’un fantôme peut donner la parfaite illusion (le mot roman) du vrai ?

Faites attention aux transitions temporelles, annonces et répétitions de ce qui concerne les saisons. Voyez comme ce danseur fantasmé (Kafka utilisera souvent aussi ces irruptions surprenantes par la porte mal fermée d’une chambre) n’est que figure d’écriture, mais ensuite devient réel par la danse du narrateur lui-même, et que ces deux occurrences sont nécessaires à l’entrée de Franz Blei, qui ne danse pas, mais dont la phrase si bizarre n’aurait pas son instance de réel sans avoir été ainsi préparée...

Et la façon dont l’adverbe étrangement ne vient qu’à la toute fin du passage. Je crois qu’il y aurait un bel atelier d’écriture sur le passage réel-fantastique à mener techniquement avec ce passage d’un seul bloc.

Merci à Marion Graf d’en avoir été l’intercesseur : la danse poétique de ce texte, pour organiser le rapport du narrateur à l’écriture, est aussi un élément-clé du surgissement du fantôme.

 

Robert Walser | Doktor Franz Blei (extrait)


Fabuleuses, rayonnantes nuits noires, et le matin si clair et riant, avec de si bons, de si chers yeux bleus ! Le pâle et le rose, le brumeux et le limpide – À l’automne, je mis à exécution mes projets de retraite et m’installai, solitaire, occupé à toutes sortes de bizarreries poétiques, dans une petite chambre misérable dont la fenêtre, pourtant, offrait une vue ravissante sur le paysage automnal et plus tard, hivernal. Le silence et les bizarreries étaient contagieuses, et je me sentais invinciblement attiré par la puissance du lugubre et du monotone. Le néant me fascinait par sa valeur admirable. J’étais extrêmement occupé à ne rien faire, et buvais à longs traits le charme mélancolique du vide. Je voulais être hors d’atteinte et sans distraction, et je l’étais. De temps en temps, la porte s’ouvrait tout grand et un danseur pétulant entrait en dansant vers moi avec des mouvements surprenants, cocasses. Remords, mélancolie et tristesse venaient aussi parfois me voir. Les soirs étaient beaux comme des princes, et je confiais aux étoiles ce que je sentais et pensais. L’hiver arriva, et il se mit à neiger, et j’étais toujours dans ma chambre. La maison dans laquelle je vivais ressemblait à un repère de brigands, mais je l’aimais précisément pour sa bouleversante décrépitude. La porte de l’appartement n’était le plus souvent que poussée, pas du tout fermée soigneusement, et on eût cru cette porte trop fatiguée pour être à peu près en bon état. De plaintifs vagissements d’enfant parvenaient fréquemment à mon oreille toujours aux aguets. Les heures venaient et défilaient, l’une après l’autre. J’étais parfois au bord du découragement, mais chaque fois je trouvais un réconfort, au fond de moi-même, dans la réflexion et le travail poétique. Les inquiétudes m’apaisaient, tandis que le calme et la frivolité pouvaient vite m’attrister ou m’inquiéter. C’est ainsi que je vivotais. Lorsque vinrent les frimas, puis les grands froids, je m’enveloppai les pieds dans des étoffes. Je ne voulais pas être chauffé, car je ne voulais pas de bien être, je voulais avoir froid. Parfois, l’angoisse rampait jusqu’à moi et me touchait au front ; mais je savais la dissiper en me mettant à rire et à danser à travers la pièce. Rien ne me dérangeait et, à mon tour, je ne dérangeais ni ne pesais sur personne. Personne ne savait où j’étais et personne n’avait besoin de le savoir. Personne ne venait chez moi, et je n’allais chez personne non plus. Une seule fois, un soir, on frappa tout à coup à ma porte. Tout d’abord, un bref instant, je me demandais qui cela pouvait être, puis je criai : – Entrez !, sur quoi je vis entrer, grand et élancé, le docteur Franz Blei. – Aha, c’est donc ici que vous êtes, et c’est ainsi que vous passez votre jeunesse, dit-il d’une voix étrangement caverneuse, et il disparut.

 

Robert Walser, Petite prose, traduction Marion Graf, © éditions Zoé, 2010.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 2 juillet 2010
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