plume d’oie, plume de fer

d’une saine colère de Flaubert, qui se les taillait par deux cents


Que j’aime ce texte de Maupassant sur Flaubert : « Dans un fauteuil de chêne à haut dossier, il est assis, enfoncé, la tête rentrée entre ses fortes épaules ; et une petite calotte en soie noire, pareille à celles des ecclésiastiques, couvrant le sommet du crâne, laisse échapper de longues mèches de cheveux gris, bouclés par le bout et répandus sur le dos. Une vaste robe de chambre en drap brun semble l’envelopper tout entier, et sa figure, que coupe une forte moustache blanche aux bouts tombants, est penchée sur le papier. Il le fixe, le parcourt sans cesse de sa pupille aiguë, toute petite, qui pique d’un point noir toujours mobile deux grands yeux bleus ombragés de cils longs et sombres. Il travaille avec une obstination féroce, écrit, rature, recommence, surcharge les lignes, emplit les marges, trace des mots en travers, et sous la fatigue de son cerveau il geint comme un scieur de long. Quelquefois, jetant dans un grand plat de cuivre oriental, rempli de plumes d’oie soigneusement taillées, la plume qu’il tient à la main, il prend sa feuille de papier, l’élève à la hauteur du regard, et, s’appuyant sur un coude, déclame d’une voix mordante et haute. Il écoute le rythme de sa prose, s’arrête comme pour saisir une sonorité fuyante, combine les tons, éloigne les assonances, dispose les virgules avec science, comme les haltes d’un long chemin : car les arrêts de sa pensée, correspondant aux membres de sa phrase, doivent être en même temps les repos nécessaires à la respiration. Mille préoccupations l’obsèdent. Il condense quatre pages en dix lignes ; et la joue enflée, le front rouge, tendant ses muscles comme un athlète qui lutte, il se bat désespérément contre l’idée, la saisit, l’étreint, la subjugue, et peu à peu, avec des efforts surhumains, il l’encage, comme une bête captive, dans une forme solide et précise. » C’est un texte un peu romantique, qui construit une image de Flaubert que l’accès à sa Correspondance complète nous a permis de complexifier. Temps longs de préparation : deux ans peuvent être vides d’écriture avant le départ du roman. La préparation se fait chapitre par chapitre, et la première écriture d’un chapitre se fera d’un jet, en général entre vingt-deux heures et une heure du matin, l’écriture des lettres venant après, comme décompression. La lecture à voix haute n’est pas en cours d’écriture, mais lors du polissage, et de la finalisation (à moins d’avoir un spectateur, comme le jeune Maupassant de passage). Le premier jet ébauche la globalité du chapitre, on va le recopier intégralement et en boucle plusieurs fois, il va passer de quinze à vingt pages, mais on en aura écrit cinq cents en trois semaines pour y parvenir. La ponctuation n’est pas pour Flaubert un critère : les manuscrits de Madame Bovary sont plutôt comme phrases assemblées en nuages, et les copistes à qui on remet le manuscrit pour sa préparation avant envoi à l’éditeur (ce sera le cas pour Baudelaire aussi) auront longtemps en charge le principal de la ponctuation. Mais j’aime dans ce texte la robe de chambre en drap brun, et le grand plat de cuivre rapporté d’Égypte qui sert à recevoir les vieilles plumes. Flaubert les taille lui-même : l’écriture manuscrite n’existe pas en tant que telle, elle inclut cet outil, cette préparation. Flaubert s’emportera contre les écrivains qui utilisent une plume de métal, quand elles apparaissent : pourtant cela s’appelle toujours plume, et copie la forme de l’objet naturel qui les précédait : comment, selon Flaubert, une plume industrielle pourrait garder dans l’écriture manuscrite les nuances qu’il anticipe lorsqu’il taille et prépare lui-même sa plume d’oie, comme le clarinettiste son anche ? Voir lettre du 15 janvier 1850, d’Égypte, à Louis Bouilhet : « N’ai-je pas tout ce qu’il y a de plus enviable au monde ? l’indépendance, la liberté de ma fantaisie, mes deux cents plumes taillées et l’art de s’en servir. » Ou à Louise Colet, 1er février 1852 : « Je suis un homme-plume. Je sens par elle, à cause d’elle, par rapport à elle et beaucoup plus avec elle. » Tout ce qui tient dans cet avec, en serions-nous si séparés par nos machines ?


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 22 novembre 2010
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