un rouleau se tient des deux mains (et du menton)

y a-t-il jamais eu une naissance de la page ?


En reprenant ce matin lecture des Petits traités de Pascal Quignard, dont il faut redire et redire l’importance, d’autant plus fascinante que rédigés juste avant l’arrivée des ordinateurs personnels, je trouve ce mémoire sur Papyrus et parchemin dans l’antiquité gréco-romaine, vraiment un régal de précision et d’enquête, sur les points qui nous sont le plus sensibles. Remerciements particuliers à Marie-Alix Desboeufs (actuellement en poste à bibliothèque Paris-Sorbonne ?), je m’autorise à en extraire ici plusieurs éléments – et vous incite à le lire, il inclut d’autre part une bibliographie précieuse.

Dans cette série de billets, j’essaye de faire l’inventaire de chacune des pièces qui me semblent intervenir dans ce que j’associe à la mutation numérique du livre. Je reprendrai et préciserai chacun de ces billets en fonction de mes propres avancées. C’est un appel à débattre, à préciser, complexifier, développer...

 

« Mais, au fond de toutes les pages, le mot de page est lui-même un piège dans l’ombre de la surface où il s’inscrit. » (Pascal Quignard, Pagina, in Petits traités, tome 1). Elle est née comment, la page ? J’avais un schéma simple, et vingt fois j’ai raconté cette histoire-là sans me faire huer par mes auditeurs, qui l’auraient dû. Dans ce schéma, on avait d’abord écrit sur les rouleaux du bas vers le haut selon la logique la plus naturelle, à mesure qu’on le déroulait, le texte tenant sa métaphore de tissu par le fait que la ligne allait alternativement de gauche à droite et de droite à gauche en remontant. Et le fait est qu’au VIe siècle avant notre ère, on assiste à la lente et progressive mise en place de la convention des différents sens de lecture encore en usage. Et puis, bien plus tard, un audacieux aurait imaginé que la lecture du rouleau était plus confortable si on le tenait horizontalement, entraînant qu’on séquence l’écriture en colonnes, qu’alors la page était née – cette page séparée de ses voisines par une zone blanche qui ne lui est pas associée comme le permettra le codex, autre rêve induit de Quignard : « C’est-à-dire l’autonomie de la page et de son architecture, mais aussi l’autonomie de la lecture, de l’annotation, des scolies, et le développement des commentaires dans les marges » (Petits traités, tome 1, Liber). Ce qu’il m’a fallu réapprendre, c’est que la constitution même du rouleau participe d’une prouesse technique : superposition croisée des feuilles lavées, séchage pressage avec l’énigme non totalement levée de cette spécificité du papyrus de fusionner partiellement ses molécules, puis collage à la farine légèrement vinaigrée des feuilles successives avec affinage au maillet qui rend la rupture invisible. Ce processus technique complexe engendre des spécificités commerciales : unité relativement standard pour le rouleau, constitué de vingt feuilles, mais qui pourra être plus long pour les oeuvres narratives ou les poèmes lyriques, plus bref pour les oeuvres théâtrales ou rituelles – et convention qui fait que les colonnes se suivent de la droite vers la gauche, la main droite tirant le rouleau et la gauche le repliant. Il induit aussi une stratification selon la qualité : sont réservées aux textes pérennisés les rouleaux de la meilleure qualité, les autres feuilles du papyrus sont reprises dans des fabrications plus frustes, qui serviront aux écrits commerciaux, à la correspondance privée, et les rouleaux de papyrus les plus bruts réservés aux usages hors écriture. Notion aussi de temporalité : les rouleaux les plus affinés assurent trois siècles environ leur survie matérielle (et donc l’oeuvre qu’ils recèlent), d’où le fait qu’on ne puisse raisonner que par conjecture sur leur usage et industrie dans la Grèce classique. Mais les rouleaux réservés aux usages plus courants, dont la correspondance, sont réinscriptibles par lavage à l’éponge, un vers magnifique de l’Agamemnon d’Eschyle en atteste (« Le bonheur des hommes est pareil à un croquis léger, vient le malheur : trois coups d’éponge humide, c’en est fait du dessin »). Autre critère technique : l’écriture doit être perpendiculaire aux fibres – l’écriture est donc a priori, dès le début du rouleau, séquencée en colonnes. Un étonnement secondaire, mais non mineur, c’est qu’aux premiers temps du codex, c’est cet usage de calligraphie par colonnes étroites qu’on reproduira sur la page du codex – le passage au codex ne suffisant donc pas en lui-même à établir la notion conceptuelle de « page ». Un très long rouleau retrouvé dans son tombeau et retraçant les faits biographiques de Ramsès est écrit à l’horizontale, même si de nombreuses images de scribes écrivant induisent à penser que l’usage du rouleau vertical est courant pour les écrits commerciaux et privés. Il semble aussi que des bandes étroites de rouleaux, résidus de la fabrication des rouleaux principaux, étaient aux temps romains utilisées aussi pour la correspondance privée, et qu’on les utilisait dans le sens vertical. C’est donc le sens de l’écriture qui impliquait qu’on tienne le rouleau dans le sens horizontal et non vertical – le rouleau n’est pas un ensemble continu, mais s’achète selon le nombre de feuilles assemblées qui le composent. Mais là encore, réalité diverse, juxtaposé, complexe : les textes de lois romains s’écrivent dans le sens vertical, comme si la loi ne supportait pas qu’on la découpe en pages (et nommés dans ce cas carta transversa). Mais toute l’iconographie romaine atteste de l’utilisation horizontale des rouleaux pour la lecture longue. Importance pour nous ? Le mode reflow des liseuses et du format epub supprime à nouveau le concept de « page », et reconstitue l’étymologie du mot « livre » en subdivisant le texte en autant de fichiers html qu’il a de chapitres – mais notre nouveau rouleau n’est pas un retour au rouleau complexe et paginé des Romains. Ainsi la lecture sur ordinateur lorsqu’il faut baisser l’ascenseur à droite du navigateur, et qui se reformate en fonction de la taille de la fenêtre sur l’écran : alors que nos manuels scolaires, et les livres d’art, et la presse magazine, ont toujours été conçus sur le principe d’une double page complète, et autonome. Ce que Pascal Quignard prend la peine de retracer pour l’invention de la justification des colonnes dans l’écriture de l’âge pré-imprimé ressemble bien à la misère actuelle de l’epub pour accueillir la césure. Nécessité donc pour nous d’aller voir de plus près ces presque trois siècles où les deux supports ont coexisté, et que l’existence nouvelle du codex ne représentait pas en soi une avancée technique : le monde chinois avait trouvé d’autres modes de feuilletage (texte tourbillonnant, textes éventails) autorisant l’avancée principale du codex – elle évidente –, le repérage à l’intérieur du texte et la facilité à s’y déplacer. D’autre part, le traitement et l’affinage de la peau animale pour en faire un support viable à l’écriture, conduit d’abord à des rouleaux en peau, et non pas en soi à la possibilité du codex. « Il exista des codices fais de papyrus. Il exista des volumina faits de peaux », dit Quignard (Petits traités, tome 1, Liber), qui insiste aussi sur la couleur pourpre ou jaune d’or de l’enveloppe de parchemin dans laquelle on rangeait les rouleaux. Au passage, on a tant à apprendre : le mot livre qui va désigner le nombre de rouleaux en quoi il faudra subdiviser l’oeuvre – contrainte de manipulation matérielle, qui prendra ensuite son essor autonome, se conservant pour la subdivision du alors même que le codex aura liquidé la contrainte initiale. Et, par ce découpage, en même temps que l’industrie du papyrus, toujours monopole d’Égypte, se banalise quantitativement, induit la constitution et la multiplication de bibliothèques, les rouleaux stockés à l’horizontale dans leurs étuis : et l’éruption volcanique d’Herculanum nous en a transmis quelques ruines matérielles. Et donc, en bout de rouleau, ces bouchons ouvragés qui se font marque symbolique de l’écrit (décorés, précieux) en même temps qu’ils en accueillent les premières métadonnées, titre, division, auteur – à jamais associées à toutes formes successives de nos ouvrages, mais se distinguant du paratexte ultérieur (éléments imprimés avec le texte et liés matériellement au livre) en ce que ces bouchons (frontes) constituent un élément nécessaire au rouleau et séparé de lui, comme aujourd’hui les notices, ISBN, mots-clés et notices que nous associons par fichiers séparés aux livres numériques pour leur propagation réseau ou leur indexation et catalogage. Pascal Quignard, venu là rêver de longtemps, nous incite à relire Martial : que sont ces livres qui ne sont pas salis du menton, rugit-il (pour replier le rouleau de façon convenablement tendue, les deux mains occupées à cette tâche, c’est en appuyant le menton qu’on créait cette tension), comme font ceux qui protestent contre la perte partielle de matérialité du livre numérique. Mais il dit aussi, Martial : « Toi qui veux avoir partout avec toi mes petits volumes et qui souhaites leur compagnie pour un long voyage, achète ceux que le parchemin condense en de courtes pages. Réserve ta bibliothèque aux gros livres : moi je peux tenir en une seule main », Qui tecum cupis esse meos ubicumque libellos / Et comites longae quaeris habere viae, / Hos eme, quos artat brevibus membrana tabellis : / Scrinia da magnis, me manus una capit. phrase qui m’émerveille en ce qu’elle relie le passage au codex (parchemin replié) à la lecture nomade et la portabilité, la bibliothèque restant fixe. S’il n’invente pas le livre de poche, il a le génie d’inventer le livre qui tient en une seule main – définitivement, la mutation rouleau codex trouvant sa vraie radicalité par la posture plus libre du corps lecteur. Mais ceci n’est pas un cours, plutôt un appel : recréons la complexité de l’histoire du rouleau, et de la mutation où surgit le codex, et nous aurons quelques instruments mécaniques et optiques supérieurs pour investir la mutation tout aussi radicale qui désormais nous affecte. « L’écriture n’a que cinq mille ans d’usage. Qu’est-ce qu’une expérience de cinq mille ans ? », demande Pascal Quignard (il propose des réponses : « La surface d’une feuille de trèfle dans la jungle ? Le jet d’urine d’une mouette dans l’océan ? Un bonbon dans la main d’un petit enfant qui commence à peine de parler ? » ).


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1ère mise en ligne et dernière modification le 21 novembre 2010
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