numérique et qualité littéraire

prolongation d’une discussion avec Charles Dionne


Je connais un nombre restreint de points précis du vaste Québec, mais parmi ceux-ci le 8ème du bâtiment Lettres de l’UdeM Montréal, avec le bureau de Benoît Mélançon et quelques autres bureaux amis, dont celui de l’administration, la bibliothèque du Crilcq et la revue Spirale, la salle de l’asso des étudiants (même sans droit d’y rentrer) où j’apercevais Charles Dionne.

Cet échange mail prolonge donc Paquet de Noël pour Charles Dionne publié ici en décembre 2010, en vue d’un d’un dossier de Spirale. Échange à chaud sur trois questions. Votre point de vue bienvenu bien sûr.

Illustration (rien à voir, encore que ?) : vélos dans le centre commercial des 4 Temps à la Défense.

 

numérique et qualité littéraire, dialogue avec Charles Dionne


Qu’est-ce qui accorde à un texte une plus grande qualité littéraire qu’à un autre ? (question infinie, je sais) Ou qu’est-ce qui accorde moins de qualité littéraire à un texte face à un autre ?
Je ne sais pas, en tant que lecteur ou en tant qu’éditeur, si c’est une idée de “qualité” qui vient d’abord, en admettant même qu’elle ait mesure absolue. Plutôt sentiment très obscur de nécessité. Un certain rapport nécessaire d’un texte à ce qu’il désigne est en adéquation avec la forme par laquelle il se manifeste. C’est cette adéquation qui est l’effet mystérieux – on peut se battre pour un texte qui ne se révèlera en tant que “qualité”, et donc concepts pour l’exprimer, que bien longtemps après. La nuit juste avant les forêts de Koltès ou Espèces d’espaces de Perec peuvent en constituer des exemples. A l’inverse, on pourra publier un texte qui paraît très en deça des canons littéraires, si cette évidence s’exprime par d’autres vecteurs. Ainsi, heureusement que des courageux se sont risqués à publier Tarkos ou Sarah Kane : l’immensité vive de Tarkos, c’est aussi ce en quoi il nous empêche de lire tranquillement les livres qu’on savait lire – une presque anti-qualité. Les paradoxes d’un éditeur, aussi (je parle en tant qu’auteur ayant croisé quelques spécimens remarquables de la corporation), c’est de donner quand il faut la chance à un texte, même si l’auteur ne donnera sa mesure que plus tard, et être conscients que des textes d’évidente “qualité littéraire”, faits honnêtement, témoignant parfois de beaucoup de travail, ne s’éloignent pas des archétypes et pratiques littéraires de leur époque, seront vite empoussiérés.

Comment la notion de qualité littéraire se transforme-t-elle dans une relation avec le numérique où quelqu’un (n’importe qui) peut mettre en ligne un texte ?
Il y a au moins ici 3 questions dans une seule.
La première, c’est ce qui ne change pas : comme le sculpteur qui passe du plâtre à la fonderie, le musicien qui passe du studio au mixage, il y a pour l’objet fini du texte, qu’il soit livre ou théâtre ou catalogue – et pareil pour le numérique –, une étape collective de “production” qui définit le geste éditorial lui-même. En tant qu’auteur, je “sais” où je vais, pourquoi je le fais, parce que je sais à quoi j’obéis. Mais la définition même du projet, son architecture, vont faire évoluer le manuscrit brut vers la construction d’un projet collectif, qui inclura correction, format, graphisme et typo, paratexte, distribution. A chacun de définir avec son éditeur où ensemble on place le curseur pour cette transition.
La deuxième, c’est l’auto-édition : on n’a rien à perdre à ces processus de publication directe. Le blog en est le tout premier vecteur – et publication au sens juridique du terme. Le saut technique que représentait l’impression du livre, voilà qui était plutôt le non-naturel. Dans toute l’histoire récente de l’écrit, y compris pour la langue française, la circulation des manuscrits (madame de Sévigné, ou mémoires de Saint-Simon, excellents exemples de l’écriture sans livre) avait cette fonction de constitution du bassin de surgissement des écrits, il n’y avait pas besoin du livre pour une circulation partiellement publique des écrits, accompagnée de tout un système de recopie. Rimbaud (Saison) et Isidore Ducasse (Chants de Maldoror) puis Marcel Proust se sont auto-publiés en finançant eux-mêmes l’impression de leur livre.
Ce qui m’amène à la 3ème question : le changement n’est pas dans l’auto-publication, il est d’une part dans la masse quantitative de ces autopublications, d’autre part dans la nécessité d’outils qui permettent de les “propulser”, leur accorder une validation symbolique (dont le livre imprimé est encore largement dépositaire). Il me semble qu’une des magies du web, c’est que les outils de partage et de recommandation – le rôle aussi de ces publications collectives (“807”, “convoi des glossolalies”, “général Instin”, “vases communicants”) jouant rôle de transition et repérage, se sont développées en même temps que la profusion quantitative.
En post-scriptum, ajouter que la question s’efface d’elle-même, dans un contexte un de repli consensuel de l’édition imprimée, deux de difficulté accrue pour son système de distribution et de relais critique (temps moyen de présence d’un livre en librairie, 5 semaines) – le numérique, avec ses coûts réduits, sa facilité d’évolution des mises à jour, peut assumer un rôle essentiel de découverte, et de médiation de ces découvertes. Le web a déjà hérité d’un rôle dévolu auparavant à l’imprimé, et c’est irréversible.

Comment se fait le travail éditorial avec l’auteur d’un texte soumis chez Publie.net ?
J’ai commencé le travail d’édition traditionnellement, en dirigeant une collection au Seuil. Aller chercher les textes, les débusquer ou les susciter, c’est le premier travail de l’éditeur. Ce n’est pas de trier ce qui arrive. Donc repérer, écouter, appuyer, commander s’il faut. Dans l’édition traditionnelle, les rôles de correcteur sont souvent occupés par des écrivains dont c’est le boulot alimentaire : on est très capables les uns les autres d’assumer des rôles différents. Personne ne sait se corriger soi-même. Nous essayons, dans notre collectif, de constituer des micro-équipes, autour du binôme un auteur / un membre équipe. La spécificité du numérique vient jouer ici : dans les projets d’écriture qui émergent, que nous les recevions ou les suscitions, la dimension technique vient dès l’amont. Coder un système de navigation intra-textuel, insérer un javascript, jouer de l’insertion de fichiers audio, fait que nos camarades codeurs vont être sollicités dès la première étape éditoriale, là où dans l’édition classique on aurait bouclé le projet éditorial avant de le passer à “la fab”. Mais, quitte à me répéter : je vois l’étage et le poumon de la création dans les blogs. Le livre numérique, c’est un état plus stable et dense, compatible avec portage multi-appareils, et installation dans un système de validation et recommandation, de ce qui se cherche et s’invente dans l’écriture web. C’est dans cette complémentarité, et non dans le livre numérique seul, que nous trouvons notre centre de gravité.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 8 mai 2011
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Messages

  • « dès la première étape éditoriale, là où dans l’édition classique on aurait bouclé le projet éditorial avant de le passer à “la fab” »

    Clair que le processus éditorial n’est pas une chaîne mais un réseau d’interactions. Et important de continuer à lutter contre la paresse linguistique qui autorise la triple approximation "chaîne du livre" :

    Je conteste donc officiellement :

    • chaîne
    • du (au singulier)
    • livre

    PS : comme quoi, je démontre/il est argumentable que

    """l’Internet""" abrite de dangereux irresponsables comme moi qui disent n’importe quoi, (primo)

    c’est pas bien grave, personne ne fait attention aux digital immigrants à faible pouvoir économique (secundo)