Malt Olbren | « Qu’on en a assez, du folklore de l’écrivain américain...

en feuilleton sur Tiers Livre, les "Maisons intérieures d’écriture" ("Inside Houses") de Maltonius Olbren, première traduction française


« Qu’on en a assez, du folklore de l’écrivain américain : tout le monde pourrait le réciter par coeur, il y a du whisky et de vieilles machines à écrire, il y a l’ombre qui s’étend sur la ville et il y a d’aller fureter tout au bout du monde, et le héros qui ressemble tellement à l’écrivain lui-même ou le contraire, laisse tomber va, laisse tomber. » C’était un peu comme ça qu’il me parlait. « Et Vegas fait partie bien sûr du mythe, qu’est-ce que serait l’Amérique sans Vegas, comme à dire qu’est-ce que serait l’Amérique sans ses machines à fric mais les vraies machines à fric longtemps qu’elles ont déménagé, en tout cas pas plus à vegas qu’à Chicago, Illinois, va voir à Seattle, va voir chez tes marchands d’ordinateur à Frisco et tous ces gens qui se moquent bien d’où sont leurs entrepôts et bureaux, alors nous qu’est-ce qu’on aurait à regarder là-dedans ? Moi je continue d’aller à Vegas. » Il n’avait pas voulu que j’aille le voir à Chicago, ça ne servait à rien d’après lui, « pas de bureau ni d’entrepôt », c’était simplement à Newark où on avait profité d’un battement de deux heures qu’il avait et comme les avions sont souvent en retard ça en avait fait quatre. « Dans le modèle de l’écrivain américain tu as la valise et les voyages, le type qui vit dans les hôtels, descend dans les capitales, s’en va faire la mariole là où d’autres font la guerre. » Et quoi de plus banal que deux types comme nous parmi tant d’autres dans le brassement de Newark, j’avais posé mon magnétophone sur la table et maintenant, quand je réécoute, c’est tout l’aéroport qui resurgit. « J’ai fait ça bien sûr, qu’est qu’on ne ferait pas pour devenir écrivain américain quand on sort de Chicago, Illinois : j’ai entendu les explosions, vu les nuages de fumée et incendies, vu passer les colonnes blindées et visité les hôpitaux avec les blessés, les aéroports avec les gus de l’Oklahoma qu’on renvoie décujus – mais quoi, t’es dans ton hôtel, tu es vissé à ton ordinateur avec les dépêches des agences et les mots de passe pour les banques d’images reçues du terrain, en gros tout ce que tu pourrais faire depuis chez toi, mais pour le journal c’est pas pareil évidemment... » Et puis Vegas, je lui dis... « Vegas pour des vacances la première fois, es-tu américain si t’as pas vu Vegas et qu’à Vegas on t’a fait croire au monde entier en miniature. Moi c’était pour un article sur le traitement des eaux usées et l’approvisionnement en eau potable, toute une allégorie du monde tu vois... » Il est allé s’enquérir du retard de son avion, un problème informatique qui bloquait les atterrissages à Chicago, Illinois. Et Vegas, j’ai repris... « J’en reviens. Trois semaines. Une fois par an. Moi je m’occupe pas de Venise ou de l’Égypte en miniature : moi je m’occupe de l’Amérique en miniature. Je les vois arriver, tout pomponnés, mais dedans tout nus. Étonnés, heureux ou estourbis, finis la belle-mère et les soucis, ou bien fini le travail, le bureau – et je te parle pas des petits vieux avec leurs beaux chapeaux de cow-boy tout neufs : on se lâche. La famille et le gros ventre, l’ordre sur les enfants et les bijoux de madame, Vegas c’est l’Amérique ordinaire, mais tu la tiens dans un aquarium. Je fais des listes, je remplis des carnets de visages, de vêtements, de bouts de phrase. Je me pointe à 4 PM, je continue jusqu’à 11 PM, je change d’endroits tous les soirs, de deux heures en deux heures, t’as qu’à suivre le mouvement. Après je remonte, je regarde la télé pour oublier. Le matin je reprends les histoires : dans mes carnets, c’est simple, à chaque endroit de la liste où je vois une histoire, je mets un numéro et l’histoire en une ligne, une ligne et demie. D’une part parce que pas le temps, d’autre part pour pas entrer dedans trop vite. Juste l’idée. Le lendemain, je reprends ça en cinq lignes. Leur tronche s’est déjà effacée, il reste le masque, la silhouette, l’allure, le timbre de cette voix quand elle a sorti cette connerie, la façon dont ils s’étaient regardés. Tu vois, je suis au théâtre : alors le matin, pas trop tôt, disons vers les 11 AM, mais sans débander jusqu’à 3 PM, je refais le théâtre. C’est des nouvelles : en cinq lignes, en dix lignes. Pour la plupart, ça s’arrête là. Un jour je vous aurai tous : je mettrai tout ça dans un bouquin, j’en ai six cents pages, d’histoires en cinq lignes.... » Et Vegas, j’ai demandé. « C’est de retour à Chicago, Illinois, mon Vegas à moi. Je reprends mes seventies, je dis ça mes seventies parce que souvent ça tourne autour de soixante-dix mots. Me demande pas pourquoi, mais c’est comme ça. Peut-être je serais peintre, ce serait des toiles grandes comme soixante-dix mots. Peut-être que tout ce que j’ai fait, les reportages, les scénars, les short stories, personne ne s’en rappellera plus, mais que ces six cents pages faites de soixante-dix mots, ce sera ça mon bouquin, le seul l’unique bouquin qu’on a chacun à faire et qu’on est si peu à avoir fait, tu me suis là, hein, je le vois dans tes yeux... » Et Vegas, j’ai demandé. « Moi Vegas, c’est l’usine Amérique, le télescope ou le microscope Amérique. Je les regarde, je les écoute, c’est tout. Ils mangent, t’as mis un café sur un plateau, t’es juste à côté, t’écris. Qui pour se méfier d’un type qui écrit ? » Et la musique, rien, j’ai demandé, pensant à mes histoires de fiancée [1] ou de old lady. « C’est commode à Chicago, Illinois, il me dit. Personne là-bas pour croire que tu vis de tes histoires. Et pourtant... Le mythe de l’écrivain américain, tu vois, il finit là : parfaitement bon épicier en cinq cents ou neuf cents ou trois mille mots, short story, série télé ou scénar spécialisé, reportage sur les vins du Tennessee ou l’abandon des studios de Nashville – tu vas avouer ? Dis-moi, toi, tu avoues ? Alors je leur dis qu’à Vegas je vais jouer de la musique et qu’ensuite ici, à Chicago, Illinois, je suis tranquille pour écrire. Et si ça convient à tout le monde, pourquoi dire autre chose ? »

[1En français dans le texte. Voir premier billet.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 23 décembre 2011
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