Orsay | volcanologue cherche emploi (situation des ATER)


d’un problème de société qui déborde largement le cadre de ces rencontres


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Je sais que je ne devrais pas, parce que ça déborde évidemment le cadre de cette résidence. De mon côté, auteur de 59 ans bénéficiant d’une bourse d’une institution régionale, le Conseil régional d’Île-de-France, pour aller à la rencontre d’un tout petit fragment de territoire, mais en pleine mutation urbanistique, le plateau de Saclay, il m’est légitime de faire entrer dans le cadre d’une publication, ce site donc, et ArtScienceFactory qui est mon mandant, et le site miroir, cette complexité que je découvre, les voix et visages qui la composent, et j’ai liberté de la traiter aussi subjectivement que je le souhaite, via mon propre art d’écrire, que ce soit pour rendre compte des visages ou des lieux, ou d’en faire invention de récit.

Lorsqu’il s’agit du destin des êtres, la brutalité est celle de l’époque – j’ai préféré la semaine passée, de mon plein gré, retirer un billet que je considérais uniquement lié à une problématique d’urbanisme, et qui a provoqué une réaction plus que vive d’un acteur précis de cette réalité sociale, discussion ouverte et nous la prolongerons en estime et dialogue.

La recherche a énormément souffert de 5 ans de sarkozysme, l’ultra-libéralisme et l’intelligence ça n’a pas d’intersection. Mais l’emprise de l’économie sur une société en constante mutation date de plus tôt, et n’en a pas fini. Et c’est une question bien plus profonde, posée à l’université tout entière : la légitimité d’une société à consacrer des moyens à la recherche sur ce qu’elle est elle-même, c’est-à-dire qui on est et d’où on vient. C’est encore plus sensible ici, où des établissements de prestige travaillent en mode campus ouvert, avec des moyens considérables, tandis que les couloirs des vieux bâtiments de brique dévolus à la recherche fondamentale sembleraient presque une survivance.

C’est cela dont je ne devrais pas parler, mais c’est toujours comme ça, je le fais quand même. Au nom de quoi, je ne sais pas. Je suis père de famille, bien conscient que le contexte culturel, artistique, socio-économique qu’affrontent mes propres enfants, et ce qu’ils démontrent eux aussi dans leurs choix d’études ne leur appartient qu’à eux-mêmes, est radicalement autre, plus sauvage et dur, que la frontière qu’au même âge j’eus à franchir, et qui m’a mené à ce parcours saltimbanque, que je n’emprunterais probablement pas de la même façon aujourd’hui. J’ai mené des tas d’ateliers d’écriture dans des établissements d’enseignement, du centre d’apprentissage à Normale Sup. J’ai connaissance de la dureté et de la sauvagerie au milieu de quoi mes anciens élèves des Beaux Arts Paris se fraient chemin, pour maintenir leur voie d’artiste et s’assurer toit et couvert. Je suis bien conscient, je ne m’y suis jamais senti déplacé pour ce qui me concerne, d’un territoire intermédiaire, je me suis même souvent battu pour le faire reconnaître : mener un atelier d’écriture n’est pas un cadeau de charité fait à un artiste pour qu’il survive, c’est un rouage particulier dans lequel notre partenaire, enseignement, art, formation, soin, estime que le recours à un artiste fait partie de son propre pacte social, au nom de ses propres lois et exigences. Là aussi, en 5 ans, considérables destructions du sarkozysme, notamment en ce qui concerne la formation d’enseignants et tout ce que je dois à ces rencontres.

Je ne vais pas donner les noms ici, et encore moins leurs blogs (encore que). Mais combien on en a ramassé à la petite cuiller, de ces ATER passionnés de littérature, qui sortent de 4 ou 5 ans d’une expérience passionnante avec à la fois l’écriture, la leur et celle de la thèse, mêlée à l’enseignement. Et puis au bout les voilà (ceux que je connais), profs dans les postes les plus durs (il y a une passion à enseigner dans ces classes dites dures, j’en sais quelque chose, mais la réponse sociale qui consiste à y envoyer les enseignants en début de carrière est précisément la fausse réponse type). L’université ne dispose pas de poste pour eux (je n’en ai jamais eu non plus, vacataire à terre) et qui les aurait armés pour ce passage ? La vie artistique est une vie guerrière, on l’apprend à l’ancienneté disait Gracq qui en a parlé le plus rudement (dans La littérature à l’estomac par exemple), et on apprend à faire sans la demande sociale.

Comme annoncé, aucun rapport avec le plateau de Saclay. Sauf que. Sauf que nous parlions avec Sébastien Leibrandt. Un enfant de la région parisienne (Créteil), pour qui la montagne et les récits de voyage (bien noté, Sébastien, ceux qui furent cités : et moi je ne les connaissais pas, ces traversées de la Chine à l’Iran par les déserts de l’Asie) ont généré cette passion du volcan comme conquête. Et c’était beau aussi, dans le bureau de Jacques-Marie Bardintzeff, d’entendre que la venue de celui-ci dans son lycée avait pu contribuer à sa vocation quasiment dans les mêmes termes que Jacques-Marie, qu’ici on nomme « Bardin », avait pu recevoir comme un choc les livres et la rencontre d’Haroun Tazieff au même âge.

Ici, où on met les volcans en sachet plastique, Sébastien Leibrandt nous parle de l’Etna : « parce que c’est le plus près, le plus grand d’Europe, qu’il a 4 cratères en activité, et que c’est le moins cher », des premières expéditions avec guide, et puis d’y retourner juste avec un copain, se débrouiller pour obtenir les autorisations nécessaires et puis aller bien au-delà de ce que permettait l’autorisation. « On est parti 4 jours dans les cratères avec juste la tente, les cartes et les masques à gaz. Mais tu t’aperçois que le chemin que tu as suivi l’année d’avant a disparu, que tout le paysage a été chamboulé par un nouveau cône ici, un effondrement là. Alors oui, tu as peur aussi. Tu fais des choses que tu ne devrais pas : mais marcher sur une coulée de lave encore brûlante, qui est-ce qui pourrait résister ? Et se photographier juste au-dessus de ce tunnel de lave, comment on ne l’aurait pas fait ? Après, tu reviens, tu regardes la photo et tu te dis : comment j’ai pu faire ça ? C’est pas épais, un tunnel de lave. »

Sébastien Leibrandt a consacré l’essentiel de son travail à un volcan aussi gros que l’Etna, aussi puissant et sauvage que l’Etna, contemporain et presque jumeau de l’Etna, du moins dans leur propre échelle temporelle (au point, évoquant d’autres volcans éteints de la chaîne des Puy ou de ceux du Cézallier, de préciser que c’est « pour l’instant ») : le volcan du Cantal. Pour ces hommes-là, l’échelle du temps est évidemment différente. Sébastien a emmené Jacques-Marie Bardintzeff avec lui sur les chemins du Cantal, des bergers leur ont indiqué tel affleurement de lave noire (et dans les microporosités de ces laves, des gaz emprisonnés, de l’air d’il y a 300 millions d’années), il y a eu les soirs et les pluies, les retours avec, sur l’ensemble de la thèse, pas loin de 300 kilos de cailloux. Mais qu’on regarde la carte géologique affichée derrière son bureau, les différentes coulées du Cantal recouvrent bien grand comme la Sicile, sur la carte de notre France ordinaire. Le Cantal est revenu dans notre immédiateté présente, il est un système dynamique, une respiration vivante, parce que telle est la terre. Et le chercheur a déplié un temps qui est notre temps, il a fait sa tâche de savant, qui est d’augmenter le savoir collectif jusque dans les enjeux du présent. Il a découvert, ces 2 ans, dont cette année comme ATER, ce qui est le vertige de la transmission et du partage, la tâche d’enseigner. Il a voyagé, sur son argent personnel, dans les conditions les plus minima qu’il a trouvées, jusqu’en Nouvelle-Zélande pour observer des jumeaux en activité de son Cantal.

Et la réponse est venue – mais comment j’aurais pu savoir d’avance que c’était si maladroit – lorsque j’ai évoqué les recherches futures, les nouveaux volcans à découvrir : « Là je dois me trouver un emploi. »

Je ne veux pas interférer avec ce qui se joue pour celui qui nous a reçus avec tant de politesse. Peut-être même que ce billet ne restera en ligne que quelques jours.

Dans son bureau, un casque d’explorateur, des cartes IGN, des livres évidemment. Puis une grande armoire, toute remplie de tiroirs avec ces « échantillons » qu’il est allé ramasser sur tous les chemins du Cézallier et du Cantal (et j’y retrouve mes propres chemins, mes propres cailloux). Des photos du fabuleux Etna. Tout ça évidemment, le voyage intérieur, ce qu’on a appris du monde et de soi-même, n’est pas fait en vain. Peut-être que la violence qu’on sait en tant qu’artiste, quelque altitude ou pas qu’on ait atteinte sur nos chemins propres, c’est que notre discipline même ne fait pas retour, progresse selon ses propres chemins et sauts erratiques, qu’elle ne nous doit rien. L’acquisition intérieure doit suffire, c’est nous qui remercions. Et pourtant non, on ne s’y fait jamais.

Ils sont une cinquantaine de volcanologues, chercheurs ou enseignants-chercheurs, dans la France d’aujourd’hui. Ce serait trop ? À la Réunion, en Martinique, notre pays est aussi un pays de volcans en activité. Les risques sismiques, failles de la Côte d’Azur, tsunamis dans le Pacifique, ou bien qu’on se souvienne des perturbations aériennes d’il y a 2 ans, lors de l’éruption islandaise, prouvent l’étroitesse en ce domaine de la recherche fondamentale et des implications humaines ou économiques. Mais la science s’est complexifiée et cloisonnée : les risques sismiques, ou les mesures de la distorsion des failles, ou la modélisation mathématique des risques, génèrent d’autres chercheurs. Les volcanologues en place finissent par laisser le champ libre : « un poste par an, 20 à 30 demandes », précise Sébastien Leibrandt (et il y a des disciplines pour lesquels le ratio est bien plus défavorable encore) – soit 4 à 8 ans d’attente, après les 8 ans d’études...

En fait, si je me permets d’en parler, c’est que rarement on croise personnes qui dégagent une impression de force et de maîtrise telles qu’il serait assez difficile d’avoir de l’inquiétude pour lui. Probablement, pour continuer d’étudier ses volcans, va-t-il être recruté par une université étrangère : tant pis pour nous, qui n’aurons pas su le retenir, et tant pis tant mieux pour lui, j’ai le droit à mon âge (je vois le sourire de Bardintzeff en arrière) de penser que ce n’est pas si grave, quelques années loin de la vieille France : « la science se fait en anglais », dit d’ailleurs Sébastien.

C’est juste la confrontation, qui m’a fait violence sur l’instant, perdure aujourd’hui, et le sentiment d’avoir été maladroit pour n’avoir pas anticipé ce qu’ATER cela voulait dire, pour lui aussi. Et pourtant, on le savait tous, Jacques-Marie, moi-même (avoir écrit la semaine dernière à propos de mon bureau à Québec/Laval), ou lui-même, Sébastien Leibrandt, que nous ne sommes ici que les passagers temporaires d’un lieu normalisé et carrelé, qui en a vu d’autres avant nous et en verra d’autres après : et c’est même pour ça qu’on y est attaché, à la res publica.

Il était question, au début de cette résidence, d’une réflexion sur ces mondes beaucoup trop séparés, dès la classe de 1ère au lycée, la littérature et les sciences. Savoir si une société comme la nôtre peut se permettre de laisser des chercheurs travailler des journées entières, dans un bureau sous les toits de Normale Sup, sur les écrits personnels et les lettres d’un libraire du XVIIIe siècle, on ne va pas en nier la légitimité à celle qui s’y emploie, mais on sait bien, et sans doute les chercheurs comme nous-mêmes, que notre propre activité de saltimbanque on la construira sans demande sociale. Mais pour la science (quand j’entends l’adjectif scientifique employé à tout va par les universitaires de lettres ça m’a toujours fait rigoler, n’allez surtout pas le leur répéter), on se dit naïvement qu’il en va autrement : on s’imagine que celui-ci, avec ce qu’il a appris des volcans, dans ses pieds et dans sa tête, il fait partie d’une petite frange en avant de la communauté, et que la communauté saura leur manifester le besoin qu’elle a d’eux.

« Je peux aussi trouver un job comme géologue généraliste », dit Sébastien Leibrandt. Géologue, comme urbaniste, voire même philosophe, ont leur place dans d’autres chantiers. Il y a sans doute moins d’imaginaire, et de passion pour les vieux livres de voyage et d’aventure humaine, à s’employer sur les nouveaux tracés d’autoroute, barrages ou TGV, ou dans la prospection des gaz de schistes.

Je ne prolonge pas plus la digression. Alfred Jarry, dans Ubu Roi, lance ce majestueux MERDRE qui fait partie de nos rituels de saltimbanques, avant la montée en scène. On le lui dit fraternellement, ou en père de famille, je ne sais pas. Questions ouvertes. Elles recoupent celles sur l’utile, sur le vieux statut de la nécessité dans notre histoire, sur la légitimité du culturel, sur le luxe qu’est aujourd’hui, voudrait-on nous faire croire, cette réflexion sur nous-mêmes, et l’inconnu qui partout nous entoure, jusque dans nos marches de vacances dans la vieille Auvergne, si près de nos grandes villes.

Photographie ci-dessus : page professionnelle de Sébastien Leibrandt. Ci après : FB, 18 mai 2012.

 





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écrit ou proposé par : _ François Bon

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1ère mise en ligne et dernière modification le 19 mai 2012.
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