Polytechnique, pour une île Satyam Kumar

et c’est un billet très sérieux


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Pourquoi, de trois rencontres à Polytechnique, trois fois est revenue discrètement, au point même pour un de nos interlocuteurs, de nous demander de n’en pas parler (on ne s’appuiera donc que sur les deux autres), cette mort par noyade, il y a moins de deux ans, dans le lac qui est emblématique de la création du lieu ?

Emblématique, oui : le bâtiment priincipal et la cour d’honneur de Polytechnique tournent le dos aux laboratoires et cités U, font face vers le nord au lac. Le bâtiment en forme de X est en surplomb de la cour dite des Cérémonies, sur laquelle donne le lac, mieux tenu que celui du Centre d’essai des propulseurs dans ses algues malsaines.

Ici, on a voulu le lac en forme de bicorne, pourquoi pas. Cela indique au moins que ni Michel Desvignes ni Gilles Clément, les paysagistes à l’oeuvre sur le plateau, n’ont participé à la décision. Et au milieu, comme partout en France ces mares près des résidences secondaires, on a aménagé une île déserte, son arbre et sa rocaille.

Dans la complexité du plateau de Saclay, Polytechnique est le plus ancien, avec la CIA, de ces îlots implantés justement pour ne pas être contraints au voisinage. Un campus à l’américaine, où vivent près de 1200 étudiants, sans rien à proximité, que Paris à 30 kilomètres. La Défense nationale est propriétaire, mais le bus n° 9, qui dessert tout le plateau, jusqu’au Christ de Saclay, traverse Polytechnique en entier, avec trois arrêts. Drôle de noeud à démêler pour les urbanistes.

Ici, tout le monde appelle ça Polytechnique, comment on l’appellerait autrement ? Mais si la ville se glisse dans les interstices, il faudra trouver un autre nom.

Et donc, moi je dis, un nom à l’île solitaire aménagée au milieu du lac.

L’histoire est triste, comme tous les faits divers [1] L’an dernier, à Sciences Po, deux étudiantes américaines et une étudiante australienne sont décédées dans l’incendie de l’immeuble sur cour, dans le XVIIIe, où elles avaient trouvé colocation. Je me souviens du traumatisme parmi les élèves (les miens ne les connaissaient pas, mais se préparaient à leur année de stage à l’étranger). Je me souviens du message de Richard Descoings (disparu récemment), un dimanche matin, annoncant qu’il partait à l’aéroport accueillir les parents.

Mais je me souviens aussi de Bombay, et j’ai quelques raisons que la distance qui sépare la France de l’Inde me soit présente. J’ai aussi, depuis deux ans, grande révérence pour un autre étudiant indien de Bombay, qui avait choisi, lui les États-Unis, Pranav Mistry, l’inventeur de 6th Sense.

Donc rien ici de provoquant, ni trahison de cette discrétion qui m’a été demandée. Il y a que cela résonne, avec insistance, avec tristesse. Il advient quoi de ces événements qui trouent brutalement le quotidien, et puis on s’en accommode ?

Dans les traversées que j’ai faites, cet après-midi, des couloirs de Polytechnique, vu beaucoup de noms indiens. 1200 étudiants loin de toute activité, les fins de semaine sont à la fête. Le lac n’est pas profond, pas du tout. Ce n’est pas un lieu pour s’y noyer.

Un truc aussi bête, à trois copains dont deux ensuite qui se taisent, de faire le pari de marcher sur la glace ? (À Bombay on a peu d’expérience de la glace.) Un truc aussi bête que ces gamins qui à Bordeaux, parce qu’ils ont bu un coup de trop, glissent dans la Garonne et se font avaler ? Les profs qui ici font cours le vendredi sont prévenus de l’état de leurs troupes (mais c’est partout en France, et peut-être même assez international, dans les amusements confinés de notre monde occidental). Ou plus compliqué, plus tragiquement simple ? Et qui pour remonter tout ça en 200 pages, parce que ce serait notre dette à ce seul instant tragique et la complexité qu’il rassemble ?

Je dis simplement : il serait bien que l’île, aménagée dans le bicorne devant la cour des Cérémonies de Polytechnique, au moment où la ligne de métro va pousser jusque-là, et la ville entourer l’école, avec la volonté délibérée – qu’elle soit justifiée ou non – j’y reviendrai mais je ne suis pas encore mûr, de briser l’accumulation séparée des campus pour installer sa propre continuité, il serait bien que l’île soit dès à présent baptisée île Satyam Kumar.

Pour mémoire.

 

[1Une trentaine de gendarmes, un hélicoptère, deux chiens du groupe d’intervention cynophile, la brigade fluviale de Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), le sonar de la compagnie fluviale de Strasbourg (Bas-Rhin), cinq jours de recherches et de plongée pour six hommes-grenouilles… Et finalement, un épilogue tragique survenu hier midi. Tout avait été mis en œuvre pour retrouver le jeune étudiant indien disparu vendredi soir sur le campus de la prestigieuse Ecole polytechnique de Palaiseau. Mais Satyam Kumar a été retrouvé mort, noyé. Son corps a été localisé dans un lac du campus grâce au sonar des gendarmes et ramené par les plongeurs. Une soirée près du lac Satyam Kumar, 23 ans, avait disparu dans la nuit de vendredi à samedi, après une soirée passée avec deux étudiants près du lac. Originaire de la province de Bihar, en Inde, le jeune étudiant était diplômé de l’Indian Institute of Technology de Bombay. Il était arrivé en France à la rentrée dernière dans le cadre d’un master mécanique des fluides à Polytechnique. Il vivait sur le campus avec une trentaine de jeunes Indiens qui font partie des 700 étrangers étudiant à Polytechnique. « Un étudiant souriant et bien intégré », selon l’école. Après sa disparition, jugée inquiétante, et les premières recherches, les deux ambassades d’Inde à Paris et de France à New Delhi, en Inde, s’étaient rapprochées des parents, afin de les prévenir de la disparition de leur fils. Les recherches s’étaient focalisées autour du lac gelé, fouillé par les hommes-grenouilles. C’est à cet endroit, près d’un kiosque, que le chien du groupe d’intervention cynophile les avait menés après avoir flairé la piste grâce à un vêtement. Hier soir, l’Ecole polytechnique, « en deuil », a annoncé qu’elle organiserait une cérémonie en mémoire de Satyam Kumar. Une cellule psychologique a été mise en place pour les étudiants. Aujourd’hui, le corps du jeune Indien sera transféré à l’institut médico-légal d’Evry et autopsié. Les conclusions du médecin légiste sont attendues afin de permettre aux gendarmes de la brigade de Palaiseau de clore l’enquête en cas de mort accidentelle ou de se diriger vers une enquête judiciaire pour homicide. 
Le Parisien, le 9 décembre 2010 – source.

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1ère mise en ligne 25 mai 2012 et dernière modification le 27 mai 2012
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