[4] la constante nullité intellectuelle qui habitait sous le front songeur d’Octave

quand Paul Morand nous fait visiter la chambre de Marcel Proust


 

Ombre
née de la fumée de vos fumigations,
le visage et la voix
mangés
par l’usage de la nuit,
Céleste,
Avec sa rigueur, douce, me trempe dans le jus noir
De votre chambre
Qui sent le bouchon tiède et la cheminée morte.
...
Derrière l’écran des cahiers,
sous la lampe blonde et poisseuse comme une confiture,
votre visage gît sur un traversin de craie.
Vous me tendez des mains gantées de filoselle ;
silencieusement votre barbe repousse
au fond de vos joues.
Je dis :
— Vous avez l’air d’aller fort bien.
Vous répondez :
—  Cher ami, j’ai failli mourir trois fois dans la journée.

Paul Morand, Ode à Marcel Proust.

Un jeune auteur, qui sera un jour célèbre mais pas forcément plus que cela, rencontre un très grand écrivain, qui ne dispose pas encore de la reconnaissance sociale de ce qu’il est. Proust est encore accessible à quelques intimes qui savent. Le jeune Morand, venu en connaissance de cause, accepte que ce destin lui reste extérieur.

On entre, il y a le regard. C’est seulement ensuite qu’il y a les murs, le lit, les meubles. Et déjà il y a une parole. La parole qui nous est dite. Peut-être qu’on y répond, peut-être pas. Toute la Recherche est elle-même dans cette dissymétrie : Charlus, les Verdurin, Saint-Loup et les autres parlent au narrateur, qui ne répond pas mais juxtapose pour nous ses représentations intérieures à mesure de ce que lui disent les autres. C’est une des innovations majeures de Proust.

Et puis on pense, parce qu’on voit des objets, on voit un tableau au mur.

Et tout cela, qu’on voit, qu’on respire, dans l’ordre où on le voit, le sent, vient se mêler aux paroles dites. Telle parole, dite par Proust, ou dite par Morand, qui surgit depuis le son coupé, qu’on entend prononcer, avant que le texte à nouveau soit absorbé par la chambre, l’odeur ou les bruits, la lampe ou le visage.

Chaque parole prononcée, dans le texte de Paul Morand, est portée par un dispositif narratif particulier qui lui reste spécifique, jamais employé deux fois. Et toujours enclos par la chambre, qui sépare ces paroles et les isole dans le texte. La linéarité du temps convoqué, parallèle du temps de récit et du temps réel de la visite, est sans doute l’élément porteur secret de ce qu’on peut provoquer par ce texte, via cette idée de visite, ou le narrateur s’efface en apparence parce que ce qui est décrit c’est son propre mouvement d’entrer dans un monde clos (comme la Miss Havisham des Grandes Espérances de Dickens).

Plusieurs fois, dans la Recherche, passent ces figures de jeunes écrivains brillants et intégrés au monde du plaisir et de l’argent. Dont l’énigmatique Octave, qui certes ne peut se confondre avec Morand.

Reste ce texte, et comment Proust y vit. Proust dans son jus, puisque le mot est dans le texte.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 17 novembre 2012 et dernière modification le 16 mai 2013
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